TEMOIGNAGE DE TIMOTHY LEARY – PROCES DES SEPT DE CHICAGO
Source: TRIAL TRANSCRIPT PAGE CHICAGO 7 TRIAL
LA COUR: Voulez-vous appelez le témoin, s’il vous plaît ?
MR. KUNSTLER: Pourriez-vous indiquer votre nom complet pour l’enregistrement?
LE TEMOIN: Timothy F. Leary.
MR. KUNSTLER: Dr. Leary, quelle est votre profession actuelle?
LE TEMOIN: Je suis le candidat Démocrate pour le poste de Gouverneur de Californie.
MR. KUNSTLER: Est-ce là votre profession principale?
LE TEMOIN : Oui Monsieur. Démocrate primaire
LA COUR: Pour que le jury soit au clair,, appelez-vous le fait d’être candidat une profession, monsieur?
LE TEMOIN : Et bien, cela occupe la majeure partie de mon temps actuellement, votre Honneur.
LA COUR: Quelle est votre profession habituelle?
LE TEMOIN : Je suis un religieux ordonné prêtre (1) et professeur d’université.
MR. KUNSTLER: Pouvez-vous nous dire votre parcours scolaire?
LE TEMOIN : Oui, monsieur, J’ai obtenu mon Doctorat en psychologie clinique de l’Université de Californie de, Berkeley, en 1950. J’ai été deux ans au Holy Cross College, et une année et demie à la United States Military Academy.
MR. KUNSTLER:: Maintenant, Dr. Leary, pouvez-vous nous décrire brièvement votre parcours professionnel depuis votre Doctorat en 1950?
LE TEMOIN : Oui, de 1950 à 1956, j’ai été enseignant à l’Université de Californie et à la University of California Medical School de San Francisco. J’ai été aussi directeur de la Kaiser Foundation Psychological Research de 1952 à 1957.
MR. KUNSTLER: Et après cela?
LE TEMOIN : J’ai enseigné à l’Université de Copenhague au Département de Philosophie et de Psychologie au Danemark en 1958, et en 1959 je suis entré comme enseignant à l’Université de Harvard jusqu’en 1963, où j’ai enseigné la psychologie clinique et de la personnalité.
MR. KUNSTLER: Dr. Leary, Etes-vous l’auteur de publications?
LE TEMOIN: Oui, j’ai écrit deux livres sur la psychologie clinique expérimentale et environ une vingtaine d’articles scientifiques dans ce domaine. J’ai écrit six livres et plus de cinquante articles scientifiques sur les effets des drogues psychédéliques sur la psychologie et la conscience humaines.
MR. KUNSTLER: Docteur, pouvez-vous nous expliquer ce qu’est une drogue psychédélique?
LE TEMOIN: Je vais essayer. Les drogues
psychédéliques
sont des drogues qui accélèrent la
pensée, qui
élargissent le champ de la conscience, qui produisent des
expériences religieuses, créatives ou
philosophiques
chez les personnes qui les prennent.
Ces drogues psychédéliques,
bien sûr, sont à l’opposé des
drogues non
psychédéliques telles que
l’héroïne,
l’alcool et les barbituriques qui freinent la
pensée,
contrairement aux drogues psychédéliques qui
accélèrent
et élargissent le degré de conscience.
MR. KUNSTLER: Ensuite, Dr. Leary, vous quittez l’Université de Harvard?
LE TEMOIN: Oui, j’ai démissionné de l’Université de Harvard en 1963. Il y avait deux raisons à cette démission. L’une était une querelle concernant l’horaire des cours, et l’autre était parce que je poursuivais mes recherches sur les effets des drogues psychédéliques , ce qui était politiquement risqué pour l’Université de Harvard de couvrir.
MR. KUNSTLER: Quelle était la nature de ces recherches?
MR. FORAN: Objection, votre Honneur !
LA COUR: Objection accordée.
MR. KUNSTLER: Votre Honneur, nous voulons montrer l’environnement du Dr. Leary et le type de travail qu’il réalisait. Il y a eu un grand malentendu quant aux travaux qu’il menait. Nous voulons l’expliquer au jury.
LA COUR: Les travaux du Dr. Leary ne sont pas la question ici. Il n’est pas l’accusé.
MR. KUNSTLER: Maintenant, Dr. Leary, vous souvenez-vous quand vous avez rencontré Jerry Rubin pour la première fois?
LE TEMOIN: Oui. J’ai rencontré Jerry Rubin au love-in à San Francisco, en janvier 1967.
MR. KUNSTLER: Et savez-vous où a eu lieu ce love-in ?
LE TEMOIN: Oui, il s’est tenu au Golden Gate Park, et je pense que soixante dix ou quatre vingt milles personnes sont venus pour y participer.
MR. FORAN: Objection.
LA COUR: J’accepte l’objection. Sept ou huit mille?
MR. KUNSTLER: Soixante dix ou quatre vingt mille.
LA COUR: Oh, encore pire .
MR. KUNSTLER: Encore mieux. Mais bon, Dr. Leary, quand avez-vous rencontré Abbie Hoffman pour la première fois?
LE TEMOIN: La première fois que j’ai
rencontré Mr.
Hoffman, c’était au LSD Shrine and Rescue Center
à
New York City. Cela devait être en Novembre ou
Décembre
1966.
MR. KUNSTLER: Pour qu’il n’y ait aucune confusion,
qu’est-ce que le LSD vient faire là-dedans?
LE TEMOIN: C’était la Ligue pour la
Découverte
Spirituelle (League of Spiritual Discovery).
C’était une
religion admise par l’Etat de New York et nous avions un
centre
d’accueil à New York où des centaines
de personnes
qui prenaient de la drogue pouvaient être
réinsérées.
MR. KUNSTLER: Dr. Leary, j’appelle votre attention
sur la fin janvier 1968 et vous demande si vous avez
rencontré
Jerry et Abbie pendant ce mois?
LE TEMOIN: Oui. J’ai rencontré Mr. Hoffman et Mr. Rubin et d’autres personnes et nous avons fondé le Parti International de la Jeunesse - Youth International Party.
MR. KUNSTLER: Concernant la fondation du Youth International Party, que nous appellerons Yippie, pouvez-vous nous raconter ce qui a été dit par les gens présents lors de cette fondation?
LE TEMOIN: Et bien, Julius Lester a dit que les parties
traditionnels n’étaient pas attentifs aux besoins
des
personnes noires, particulièrement ceux des jeunes. Allen
Ginsberg a dit que le Parti Démocrate et le Parti
Républicain
ne sont pas attentifs à la créativité
de la
jeunesse et des étudiants qui attendent davantage de la
société.
Abbie Hoffman, je m’en souviens, était
particulièrement éloquent en décrivant
la
nécessité de nouvelles tactiques et techniques
politiques.
MR. FORAN: Objection.
LA COUR: Vous n’êtes pas autorisé à présenter les participants sous cet angle
MR. KUNSTLER: Même si vous avez été impressionné par ce que les gens ont dit, n’indiquez pas si ils étaient éloquents ou quoi que ce soit.
MR. FORAN: Votre Honneur, je fais objection aux commentaires de Mr. Kunstler qui sont, il le sait, malhonnêtes.
MR. KUNSTLER: J’essayais d’appuyer Mr. Foran.
LA COUR: Je m’en chargerai. Posez les questions.
MR. KUNSTLER: Voulez-vous continuer, Dr. Leary?
LE TEMOIN: Abbie Hoffman disait que de nouvelles
méthodes
politiques étaient nécessaire parce que les
parties
Démocrates et Républicains étaient
contrôlés
par une machine politicienne qui n’avait rien à
faire des
besoins des gens.
Mr. Hoffman disait aussi que nous devrions
organiser une série de réunions politiques
à
travers le pays, non seulement l’été
prochain mais au
cours des années à venir. Mr. Hoffman
suggérait
que nous tenions des love-ins ou be-ins dans lesquels des milliers de
jeunes gens et d’amoureux de la liberté pourraient
se
rassembler le dimanche après-midi, pour écouter
de la
musique, ce qui représente le nouveau point de vue, la
musique
d’amour, de paix et d’harmonie, et pour essayer de
susciter un
changement politique dans ce pays, qui serait non violent, dans
l’esprit et dans le cœur des gens, et
c’est le concept du
love-in que Mr. Hoffman nous demandait.
MR. KUNSTLER: Maintenant, à un moment donné, quelqu’un, au cours de cette discussion, a t’il fait référence à la Convention Nationale Démocrate?
LE TEMOIN: Mr. Hoffman a dit qu’il était
important qu’un
grand nombre de jeunes, de noirs et d’amoureux de la
liberté
viennent à Chicago pendant la Convention
Démocrate au
mois d’août. Qu’il était
important que les gens
concernés par la paix et la fraternité viennent
à
Chicago, qu’il se réunissent dans les parcs, de
façon
très digne et très belle et qu’ils
représentent
ce que Mr. Hoffman appelait la politique de la vie et la politique de
l’amour, de la paix et de la fraternité.
Mr. Rubin, je
m’en souviens, faisait remarquer que depuis que le Parti
démocrate
se réunissait là, il se préoccupait
beaucoup de
disposer de forces de police, de la Garde Nationale et de gaz
lacrymogènes. Mr. Rubin a souligné la
possibilité
de violences et lui et Allen Ginsberg ont dit qu’ils ne
pensaient
pas que nous devrions aller à Chicago si il y avait un
risqué
de violence de la part des soldats ou de la police.
MR. KUNSTLER: J’appelle votre attention sur le mois de mars1968, vers la mi-mars, et je vous demande si vous vous souvenez avoir assisté à une conférence de presse?
LE TEMOIN: Oui
MR. KUNSTLER: Avant cette conférence de presse, aviez-vous eu d’autres rencontres avec Jerry et Abbie?
LE TEMOIN: Oui, nous nous étions rencontrés deux ou trios fois durant le printemps.
MR. FORAN: Votre Honneur, je fais objection à l’usage constant des diminutives concernant les accusés.
MR. KUNSTLER: Votre Honneur, c’est parfois difficile parce que nous travaillons ensemble sur ce cas et nous utilisons constamment les prénoms.
LA COUR: Je sais , mais si je vous connaissais aussi bien, ce qui n’est pas le cas, de quoi aurais-je l’air en vous disant "Maintenant, Billy--"
MR. KUNSTLER: Votre Honneur, c’est tout à fait acceptable pour moi – si j’en avais le privilège inverse.
LA COUR: Je n’aime pas cela. Je l’ai désapprouvé auparavant et je vous demande de vous référer aux accusés par leur nom de famille.
MR. KUNSTLER: Je viens juste de me souvenir que je n’ai pas été appelé "Billy" depuis que ma mère a utilisé ce nom la première fois.
LA COUR: Je ne vous ai pas appelé comme cela.
MR. KUNSTLER: Cela m’évoque quelques souvenirs.
LA COUR: J’essayais de vous faire remarquer combien cela semblait absurde dans un tribunal.
MR. KUNSTLER: Dr. Leary, avez vous pris la parole à la conférence de presse?
LE TEMOIN: Oui. J’ai décrit avec force
détails les
tracasseries policières que nous avons subi dans notre
centre
religieux de Millbrook à New York.J’ai
décrit
comment, lors des deux ou trois mois précédents,
il y a
eu un blocus policier autour de ce centre de jeunes, comment notre
maison a été fouillée la nuit par les
shérifs
et policiers et comment nos jeunes ont été
arrêtés
en vélo, dans les rues à
l’extérieur parce
qu’ils n’avaient pas de papiers
d’identité.
Et j’ai
décrit comment des hélicoptères sont
venus
observer nos agissements et j’ai soulevé la
question que
nous ne voulions pas que cela arrive à Chicago et que nous
espérions que nous n’y ferions pas ce genre de
rencontres,.
A Millbrook , nous vivions paisiblement, ne dérangeant
personne, avant que d’être harcelés et
encerclés
par la police.
MR. KUNSTLER: Durant le mois de mars, avez-vous eu l’occasion de parler avec Jerry Rubin?
LE TEMOIN: Oui, j’ai appelé Jerry pour lui raconter les résultats de la réunion Yippie de Chicago.
MR. KUNSTLER: Très bien. Voulez-vous dire à la Cour et au jury ce que vous avez dit à Jerry et ce qu’il vous a dit, si il vous adit quelque chose, lors de cette conversation téléphonique?
LE TEMOIN: J’ai dit à Mr. Rubin que je n’avais jamais rencontré une peur telle de la part des jeunes que celle que j’ai rencontré chez ceux de Chicago , qu’ils étaient littéralement tremblant à l’idée des violences possibles du mois d’août . Et j’ai soulevé la question avec Jerry de savoir si nous devions reconsidérer notre venue à Chicago.
MR. KUNSTLER: Après cette conversation téléphonique, avez-vous eu une conversation avec Jerry Rubin ou Abbie Hoffman au sujet de LSD dans les réserves d’eau de Chicago?
MR. FORAN: Objection, Votre Honneur.
LA COUR: Objection retenue.
MR. KUNSTLER: Dr. Leary, en avril1968, vous souvenez-vous d’une rencontre avec Jerry Rubin et Abbie Hoffman?
LE TEMOIN: Oui, je les ai rencontré.
MR. KUNSTLER: Que vous êtes-vous dit?
LE TEMOIN: Mr. Hoffman a fait remarquer que depuis notre
dernière
rencontre, le Président Johnson s’était
retiré
de la course et que, par consequent, il ne viendrait pas à
Chicago. Donc le sens d’une
célébration de la
vie de notre part opposée à Mr. Johnson ne tenait
plus
.
Mr. Hoffman et Mr. Rubin m’ont dit avant que je ne les quitte
qu’ils ne savaient pas si il fallait aller ou non
à Chicago,
et que nous regarderions ce qui allait se passer politiquement. Jerry
Rubin a fait remarquer que Robert Kennedy était encore en
course et beaucoup d’entre nous pensions qu’il
représentait
les aspirations de la jeunesse , alors nous avons pensé
qu’il
fallait attendre. Je me souviens de Mr. Rubin disant, "Attendons
et voyons ce que Robert Kennedy va sortir au sujet de la paix.
Attendons de voir si Robert Kennedy parle aux électeurs et
si
il veut représenter les sentiments pacifiques, joyeux et
érotiques des jeunes. --"
LA COUR: "Erotique," avez-vous dit?
LE TEMOIN: Erotique
LA COUR: E-R-O-T-I-Q-U-E?
LE TEMOIN: Eros. Cela signifie amour, Votre Honneur.
LA COUR: Je sais, je sais. Je voulais être sûr de vous avoir bien entendu.
LE TEMOIN: Alors Mr. Rubin a suggéré que nous suspendions la décision d’aller ou non à Chicago jusqu’à ce que nous voyions comment se développe la campagne de Mr. Kennedy, et à ce moment, je pense que la plupart d’entre nous aurions appelé joyeusement et avec bonheur à laisser tomber Chicago.
MR. KUNSTLER: Vous n’êtes pas allé vous-mêmes à Chicago, Durant la Convention Nationale Démocrate?
LE TEMOIN: Non. Je n’y suis pas allé.
MR. KUNSTLER: Bien. Avant la semaine de la Convention, avez-vous eu une conversation avec Jerry Rubin?
LE TEMOIN: Oui, fin juillet.J’ai dit à Mr. Rubin que j’avais décidé de ne pas aller à Chicago. Mr. Rubin m’a demandé pourquoi.
MR. FORAN: Objection à ses raisons de ne pas y aller.
LA COUR: Je dirais que c’est hors sujet. Objection retenue.
MR. KUNSTLER: Le témoin est à vous.
LA COUR: Contre interrogation..
MR. FORAN: Dr. Leary, pouvez-vous nommer les drogues que vous dites accélérer la pensée?
LE TEMOIN: Oui,les drogues psychédéliques comprennent le LSD, la mescaline, le peyotl, la marijuana, et je pourrais continuer.Il existe une liste de peut-être trente ou quarante composés chimiques , plantes ou herbes. En voulez-vous plus?
MR. FORAN: Non, c’est suffisant
Quand vous avez parlé
de Chicago avec Jerry Rubin en mars dernier par
téléphone,
vous avez eu une longue discussion au sujet de vos craintes
concernant la violence qui pourrait survenir lors de la Convention
Démocrate, n’est-ce pas?
LE TEMOIN: Oui, les jeunes de Chicago m’en avaient parlé
MR. FORAN: Et vous avez exprimé vos inquiétudes?
LE TEMOIN:Je suis toujours inquiet au sujet des possibilités de violence, où que ce soit et à tout moment. Je suis contre la violence
MR. FORAN: Vous lui avez demandé si il fallait reconsidérer le fait d’aller à Chicago, est-ce exact?
LE TEMOIN: Oui, monsieur.
MR. FORAN: Je n’ai pas d’autres questions.
MR. KUNSTLER: J’ai juste une autre question
Dr. Leary, en réponse à la question de Mr. Foran au sujet des jeunes, avez-vous dit à Jerry Rubin d’où ils s’attendaient que la violence vienne à Chicago, de quelle source?
LE TEMOIN: De la milice, de la Garde Nationale. Le shérif se battait avec le Chef de la police de Chicago alors,, et je crois qu’il enrôlait des vigilants et des gens dans la rue pour être adjoints.
MR. KUNSTLER: Mais ils craignaient la violence de la police?
LE TEMOIN: Et de la Garde Nationale, de la police et du shérif.
MR. KUNSTLER: Et pas des jeunes eux-mêmes?
LE TEMOIN: C’était impossible.
MR. KUNSTLER: Merci.
LA COUR: Plus de questions? Vous pouvez vous retirer.
(1) T. Leary fait allusion à la Ligue pour la
Découverte Spirituelle (League of Spiritual Discovery)