TEMOIGNAGE DE NORMAN MAILER – PROCES DES SEPT DE CHICAGO

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MR. KUNSTLER: Voulez-vous indiquer votre nom complet, s’il vous plaît?

LE TEMOIN: Norman Mailer.  Je suis né Norman Kingsley Mailer,mais je n’utilise plus mon nom complet. .

MR. KUNSTLER: Voulez-vous indiquer quelle est votre profession, Mr. Mailer,?

LE TÉMOIN: Je suis écrivain.

MR. KUNSTLER: Je vous montre la pièce D-344 pour identification . Pouvez-vous identifier ce livre?

LE TÉMOIN: C’est un livre que j’ai écrit au sujet de la marche sur le Pentagone et intitulé The Armies of the Night.

MR. KUNSTLER: Pouvez-vous nous dire si ce livre a gagné le Prix Pulitzer ou non ?

LE TÉMOIN: Il l’a gagné.

MR. SCHULTZ: Objection.

THE COURT: Objection retenue.Je ne tiens pas compte de la réponse du témoin et je demande aux jurés d’en faire de même.

MR. KUNSTLER: Pouvez-vous nous dire quelles récompenses a gagné ce livre ?

LE TÉMOIN: Le livre a été récompensé par le National Book Award et le Prix Pulitzer en 1969.

MR. KUNSTLER: J’attire votre attention, Mr. Mailer, sur – je retire.
Avez-vous eu une conversation avec Jerry Rubin après le Pentagone?

LE TÉMOIN: Oui, en décembre chez moi. J’avais appelé Mr. Rubin et lui avais demandé de me rencontrer parce que j’écrivais un compte-rendu de la marche sur le
Pentagone.J’entrais en contact avec les personnages principaux que je pouvais localiser. Mr. Rubin était, si vous voulez, mon meilleur témoin. Nous avons parlé des détails de la marche sur le Pentagone pendant des heures.Nous sommes entrés dans les détails minutieux de beaucoup de ses aspects. Et à cette époque, je me suis fait une très bonne opinion de Mr. Rubin parce qu’il avait des capacités extraordinaires d’objectivité dont a énormément besoin un écrivain lorsqu’il parle à des témoins.

MR. SCHULTZ: Votre Honneur--Mr.Mailer--

LA COUR: Je ne tiendrai pas compte de la réponse du témoin et demande aux jurés d’en faire de même.

MR. SCHULTZ: Votre Honneur, pourriez-vous indiquer à Mr. Mailer qu’il ne peut pas employer tous ces adjectives qu’il utilise dans son travail; il devrait dire "il a dit" et  "j’ai dit," ou si il veut embellir, alors, "j’ai déclaré" et "il a déclaré." C’est la façon dont on s’adresse à un jury.

LA COUR: Nous somme des gens simples ici. Tout ce que vous avez à dire, c’est "il a dit", et, " j’ai dit," et si votre femme a dit quelque chose, vous devez dire ce qu’elle a dit.
Je ne tiens pas compte de la réponse du témoin, comme je l’ai dit, et j’invite les jurés à en faire de même.

MR. KUNSTLER: Est-ce quelque chose a été dit dans la conversation concernant ce qui est arrivé au Pentagone?

LE TÉMOIN: Mr. Rubin a détaillé minutieusement son point de vue sur l’effort militaire américain au Vietnam et sur la structure du système militaire et industriel en Amérique, et c’était, selon Mr. Rubin --

MR. SCHULTZ: Votre Honneur, pourrait-il déclarer ce qu’a dit Mr. Rubin au sujet de ce qu’il a vu au Pentagone?

LE TÉMOIN: C’est le point de vue de Mr. Rubin. Mr. Rubin a dit que c’était son opinion, il a dit que le complexe militaro-industriel se sentait si coupable et secrètement horrifié de ce qu’il était en train de faire au Vietnam qu’il était prêt à craquer à la moindre provocation, et que l’idée principale de l’action sur le Pentagone était d’exacerber son sens de l’autorité et du contrôle.

MR. KUNSTLER: Mr. Mailer, quelque chose a-t’il été dit au sujet de Chicago dans cette conversation?

LE TÉMOIN: Oui. Mr. Rubin a dit qu’il travaillait maintenant à plein temps sur des projets d’organisation d’un festival de la jeunesse à Chicago en août 1968, pendant la Convention Démocrate et il pensait que la présence de milliers de jeunes gens à Chicago pour un festival avec des groupes rock serait si intimidant et terrifiant pour le système que Lyndon Johnson devrait être investi sous la protection de gardes armés..
Et il a dit, "Wow."
J’ai été surpris par l’audace de l’idée et j’ai dit, "c’est une idée belle et effrayante."
Et Rubin a dit, "je pense que sa beauté vient de ce que le système va tout faire lui-même. Nous ne ferons rien. Nous allons seulement être présents et ils ne pourront pas le supporter. Ils vont détruire la ville eux-mêmes. Ils vont provoquer toute la violence."
Et j’ai dit, "Je pense que vous avez raison , mais je dois admettre que ça me fait un peu peur. C’est vraiment quelque chose.."
Il a dit, "C’est quelque chose.Je vais m’y consacrer à plein temps"
Je lui ai dit, "Vous êtes un brave homme."

MR. KUNSTLER: Etes- vous allé à Chicago?

LE TÉMOIN: Oui.

MR. KUNSTLER: J’attire votre attention sur le 27 août 1968, vers 17 heures. Vous rappelez-vous où vous étiez à ce moment là?

LE TÉMOIN: Oui.  J’étais dans ma chambre d’hôtel avec Robert Lowell, David Dellinger et Rennie Davis.

MR. KUNSTLER: Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est dit Durant cette conversation?

LE TÉMOIN: La conversation portait sur les risques de violence pendant une marche qui était projetée à l’ Amphithéâtre.
Mr. Lowell et moi étions un peu inquiets, parce qu’en qualité de supporters de McCarthy nous pensions que si beaucoup de violence avait lieu, cela ruinerait les dernières chances de  McCarthy pour l’investiture.
Mr. Dellinger m’a dit, "Ecoutez, vous connaissez mon passé, vous savez que je n’ai jamais rien eu à voir avec la violence. Et vous savez que nous ne sommes pas des personnes violentes. Pour chaque policier traité de porc, la police a cassé cinq ou dix têtes. Vous savez que je ne m’engage jamais dans quelque chose de violent, mais en même temps, je ne vais pas éviter toutes les actions qui risquent de déboucher sur des violences, parce que sinon, je ne pourrai plus protester contre quoi que ce soit. Nous essayons, à l’instant même, d’obtenir une autorisation. Nous espérons l’avoir, mais si ils ne nous la donnent pas, nous marcherons quand même probablement parce que nous devons le faire: c’est pour ça que nous sommes ici. Nous sommes ici pour protester contre la guerre au Vietnam et nous ne le ferons pas en restant dans nos chambres et si nous ne sortons pas."
Il m’a ensuite demandé de prendre la parole le lendemain à Grant Park.

MR. KUNSTLER: Avez-vous accepté l’invitation?

LE TÉMOIN: Non.  J’ai dit que je couvrais la Convention pour Harper's Magazine, et je pensais que je ne devais pas m’engager, parce que si je le faisais et si j’étais arrêté, je ne pourrai pas écrire mon article à temps ; j’étais très préoccupé ce fait et de ne pas perdre trois, quatre ou cinq jours parce que je disposais de dix huit jours pour écrire l’article et que je savais qu’il allait être long.

MR.  KUNSTLER: J’attire votre attention sur le lendemain, mercredi 28 août entre 15H30 et 16 heures environ. Vous souvenez-vous où vous étiez à cette heure là?

LE TÉMOIN: Oui, j’étais à Grant Park. Je me sentais honteux de ne pas prendre la parole, alors je suis monté sur la scène et j’ai demandé à Mr. Dellinger si je pouvais parler et, très heureux, il m’a répondu, "Oui, bien sûr."

MR. KUNSTLER: Pouvez-vous nous dire ce que vous avez dit ce mercredi à Grant Park?

LE TÉMOIN: J’ai seulement dit aux gens qui étaient là que je pensais qu’ils étaient possédés par la beauté et que je ne participerai pas à la marche parce que je devais écrire cet article. Et ils ont tous dit, "Ecris, Bébé." C’est ce que la foule a répondu.

MR. KUNSTLER: Mr. Mailer, j’attire maintenant votre attention sur le jeudi 29 août. Avez-vous de nouveau pris la parole ce jour-là ?

LE TÉMOIN: Oui, j’étais à Grant Park le jeudi matin.

MR. KUNSTLER: Vous souvenez-vous de ce que vous avez dit?

LE TÉMOIN: Oui.  C’était--

MR. SCHULTZ: Objection.  Ce qu’il a dit n’est pas intéressant. Ce qu’il a dit au kiosque à musique lors d’une action soutenue par les accusés est une chose, mais qu’il fasse une déclaration indépendante -

LA COUR: Cette question n’est pas fondée.

MR. KUNSTLER: Je poserai une question.

LA COUR: Je retiens l’objection.

MR. KUNSTLER: Mr. Mailer, lorsque vous avez pris la parole, avez-vous vu l’un des accusés aux alentours ?

LE TÉMOIN: Non, je ne pense pas.

MR. KUNSTLER: Alors, je n’ai pas d’autres questions.

LA COUR: Y a t’il un contre interrogatoire?

MR. SCHULTZ: Quelques questions, Votre Honneur
Mr. Mailer, lorsque vous avez eu votre conversation avec Rubin à votre domicile, est-ce que Rubin vous a dit que la présence de milliers de jeunes gens intimiderait tant le système que Johnson serait obligé d’appeler la troupe et les Gardes Nationaux?

LE TÉMOIN: Il n’a pas utilsé le terme intimider, tel que je m’en souviens.

MR. SCHULTZ: A t’il dit que la présence de ces gens provoquerait le système et que le système démolirait lui-même la ville?

LE TÉMOIN: C’était le sens de ce qu’il a dit, oui.

MR. SCHULTZ: Bien.  Maintenant, lors de votre discours à Grant Park, n’avez-vous pas dit que nous étions au début d’une guerre qui allait continuer pendant vingt ans et que la marche de ce jour là était une bataille de cette guerre?

LE TÉMOIN: Oui, j’ai dit cela.

MR. SCHULTZ: Mais vous ne pouviez pas participer à cette marche parce que vous aviez une échéance à respecter?

LE TÉMOIN: Oui.J’étais embarrassé moralement. Je ne savais pas si j‘avais peur ou si je me comportais en professionnel, et j’étais mal à l’aise parce qu’un homme n’aime jamais savoir que ses motifs puissent être de la simple peur.

LA COUR: J’avais cru comprendre que vous aviez cette article à faire.

LE TÉMOIN: J’avais cet article à écrire, Votre Honneur, mais je n’étais pas certain moi-même que je ne me cachais pas derrière cet article ou que j’agissais comme un professionnel en évitant la tentation.

MR. SCHULTZ: Avez-vous dit à la foule, Mr. Mailer, au kiosque à musique, "Vous devez être beaux. Vous êtes beaucoup mieux que vous n’étiez au Pentagone?" Leur avez-vous dit cela ?

LE TÉMOIN: Oui, je me souviens avoir dit cela.

MR. SCHULTZ: Vous parliez de leur apparence physique ou de leurs actions?

LE TÉMOIN: A mon étonnement, ces actions militantes semblaient améliorer leur physique et leurs attitudes.

MR. SCHULTZ: Je n’ai pas d’autres questions.

LA COUR: Y a ‘t’il d’autres questions de la Défense?

MR. KUNSTLER: Pouvez-vous dire, si Rubin n’a pas prononcé le mot "intimider" comme vous l’avez dit à Mr. Schultz, quel terme at’il utilisé? De quelle manière parlait-il?

LE TÉMOIN: Il m’est impossible de me souvenir si Mr.Rubin a utilisé ou non le mot "intimider". Je soupçonne plutôt qu’il ne l’a pas utilisé parce que ce n’est pas sa façon de parler habituelle […]J’utilise le mot "intimider" parce que je suis peut-être une brute de nature et que j’ai tendance à parler en terme d’ intimidation, mais je ne pense pas que Mr. Rubin l’a utilisé. Il parle en termes de cataclysme, de voir révéler aux gens leur propre culpabilité, leurs propres démons.
Sa seule vision, c’était que la présence innocente de milliers de personnes à Chicago serait intolérable pour un homme rongé par la culpabilité comme Lyndon Johnson.Quand cette conversation a eu lieu, Lyndon Johnson était encore Président et la guerre au Vietnam ne donnait aucun signe de diminution, en terme d’intensité ou en termes de pertes.

MR. KUNSTLER: Je n’ai pas d’autres questions.

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