INTERVIEW PETER COYOTE


Interview par Etan Ben-Ami
Mill Valley, Californie
12 Janvier 1989
Copyright © 1989, 1997 by Etan Ben-Ami

Extraits reproduits avec l’aimable autorisation de E.B.A


EBA: Comment les choses ont-elles évoluées à partir de 67 en ville ?

Je peux seulement en parler en mon nom, mais d’une certaine façon,
quand Alioto a été élu maire, les règles du jeu ont changé. D’un seul
coup, il y a eu des drogues dures dans les rues…. Un de nos gars a été pris devant la boutique de Tracey et laissé dans une Thunderbird avec les sièges avant couverts de sang, comme avertissement. Un groupe  d’entre nous, dont Emmet et moi, avons fait un raid dans une maison où quelques bandits avait capturé un gars à nous. Tout à coup, le jeu devenait réellement dur et dangereux et la ville était envahie. Cela collait avec l’idée que beaucoup d’entre nous se faisaient au sujet de la planète : que la réalité éternelle était sous cette fine couche d’asphalte. Et nous étions sensibles à la crise écologique croissante et au fait qu’une culture qui pissait sur le système qui lui permettait de vivre ne pouvait pas continuer. Et donc beaucoup quittaient la ville pour essayer de rester en contact avec la planète et ses processus qui semblent plus inscrits dans le temps, plus durables et plus renouvelables. C’est pour cela que je suis parti.

EBA: Et après ?
                                                                    


Après, nous travaillions en réseau de maison à maison. Il y avait toutes tous ces arrêts sur le chemin où nous étions les bienvenus et accueillis comme de la famille. Il y avait la Red House à Forest Knolls. Il y avait Olema. Il y avait Salmon River House. Il y avait Black Bear, Trinidad, Oakland Bakery, la maison de Santa Cruz. Il avait ce sens perdu de la famille et du partage des ressources et des alliances. Tu allais quelque part et tu restais quelque temps, et tu campais, tu travaillais et vivais là.

EBA: Donc la Nourriture Gratuite s’est terminée?

Ouais, bon, ce n’est pas vraiment fini. D’autres ont pris le relais. Les Diggers n’étaient pas très bons pour instituer quoi que ce soit. Les choses étaient basées sur ce que vous ressentiez avoir envie de faire. Après que tu te sois occupé de nourriture pendant un temps et que cela devienne une corvée…Ce n’est pas comme si tu le faisais parce que tu t’étais senti désolé pour des pauvres gens ou quelque chose comme cela. C’était un défi: pouvais-tu nourrir 1 500 ou 500 personnes ? Quand tu as fait cela pendant un temps, tu dois arrêter, et d’autres prennent le relais. Les églises ou quelqu’un dans le même esprit. Il y a encore de la Nourriture Gratuite à San Francisco. Cela continue d’une autre façon. Elle est distribuée à des communautés qui sont considérés fondamentalement comme délaissées ou défavorisées. Mais nous ne nous considérons pas comme défavorisés.

EBA: Il y a une grande différence.

Ouais. Emmett m’a dit un jour "On peut être fauchés, mais nous ne serons jamais pauvres." Emmett avait un tas de bons mots

EBA: Pour revenir aux Diggers, y avait-il une discussion idéologique autour de la Nourriture Gratuite et l’autonomie?

Tu sais, je ne me souviens pas de beaucoup de discussions idéologiques. Je pense que les gens s’en tenaient vraiment à l’écart, à part peut-être quelqu’un comme Peter Berg, qui est si intellectuel et si calé pour cela. Même quand j’ai dit à Emmett, "Non, je ne mangerai pas, je peux me permettre d’acheter un déjeuner." Il n’est jamais revenu avec une idéologie. Il m’a juste regardé comme pour me dire" Tu n’en prend pas ? tu fais la gueule?" et il m’a laissé me débrouiller avec cela. On faisait un peu de blabla pour les gens extérieurs…Mais je pense finalement qu’on avait une vision du monde… l’univers avait son ordre propre, et on était okay et relié à lui. Tout ce qui venait à ton imagination était okay et lié à l’ordre universel. Les gens étaient enrichis par cette idée. De la même façon, tu ne vois pas beaucoup d’artistes assis en cercle à discuter d’idéologie. Ils trouvent ce qu’ils pensent et ce qu’ils ont à faire, en le faisant. Je pense que c’est comme çà qu’on avait tendance à opérer.

C’est une façon de dire comment çà a commencé. Et ensuite, ce qui arrive, c’est que tu deviens un sous ensemble de gens qui partagent cette réalité particulière. Tu commences à développer des perspectives similaires et à avoir des expériences communes et tu deviens très liés. Ces liens et cette cohésion te donnes de la puissance et, curieusement, te coupes aussi de plein de trucs.

J’étais un acteur et je le suis toujours. Mais selon un point de vue Digger très rigide, les films sont une filière de divertissement de la société multinationale de la culture. C’est vrai, mais il y a aussi autre chose d’autre. En tenant compte de cette idée, il était inconcevable pour moi de sortir et de travailler comme acteur – si je voulais être cohérent avec moi-même. Ce point de vue, dans toute sa conception de la liberté, entraînait beaucoup de restrictions. Et fondamentalement cela t’empêchait de participer à quoi que ce soit que la majorité culturelle soutenait.

EBA: Il n’y avait pas de milieu ? Pas de façon de faire les deux ?

Non, il y avait exclusion mutuelle. Parce que, comme nos doubles 'révolutionnaires' nous adhérions à une vision unilatérale. Nous excluions les gens qui pensaient autrement. Nous créions un univers dichotomique: nous et eux, les bons gars et les mauvais. Et jusqu’à un certain point, nous nous définissions nous mêmes, ou les uns les autres, par rapport à ce que l’on était pas.

C’est un piège subtil qui comprenait la tâche inconsciente de se re-construire. Parce que je pense que tout le monde avait conscience d’être les produits, qu’il y avait pas mal de compétitions entre les hommes : qui étaient les moins bourgeois? Qui étaient les plus révolutionnaires? Je me rappelle un des mes amis me critiquant pour ne pas vouloir rester debout toute la nuit. Il m’a dit " Pourquoi un révolutionnaire aurait-il besoin de dormir?"

La course pour de 'déséduquer' toi-même, pour dépasser continuellement tes limites dès que tu les a découvertes ,provoquait une tension continue sur l’imagination, alimentée par les drogues. Beaucoup de speed, beaucoup d’acide, beaucoup d’héroïne. Et il y avait des moments où on se plaisait à nous mêmes et des moments ou on devenait durs. Nous étions le seul groupe hippie à être accepté par les Hell's Angels.(1) J’ai vécu avec Pete Knell, le Président des Hell's Angels de San Francisco. J’ai fabriqué mes deux motos avec lui. Ils venaient à Olema et vivaient dans mon ranch. Nous étions respectés comme personnes libres et autonomes. Ce respect représentait beaucoup. Nous étions respectés par les Black Panthers. Le premier journal du Black Panther Party a été imprimé chez moi J’ai rencontré Huey Newton et Bobby Hutton quand Bobby avait environ 16 ans. Alors nous étions dans des coups durs et l’héroïne, le speed et l’acide circulaient. Le problème c’est que le corps a ses limites inviolables . Et tu doit t’amocher durement avant que de le savoir, de le découvrir.

EBA: Tu l’as fait?

Si je l’ai fait? Ouais, je me suis salement amoché et beaucoup de mes amis sont morts. Beaucoup de gens, parmi lesquels Emmett, Sweet Billy Tumbleweed, Tracy, Marcus, Bill Linden le marionnettiste de la Mime Troupe. Et le carnage ne s’est pas limité à la mort, il y a eu la dissolution. Le type qui m’a accusé d’être un mauvais révolutionnaire est dans un asile aujourd’hui.

Donc, il y avait un prix à payer, quelquefois ton corps, quelquefois ta vie elle-même était la monnaie d’échange. Ma recherche des limites, je l’ai commencé quand j’ai été cloué au lit pendant quinze semaines après ma seconde hépatite. J’étais dans mon ranch, seul, sans électricité et sans pouvoir marcher. J’étais étendu sur le lit et je réfléchissais Comment en étais-je arrivé là ? Et cela m’a fait repenser à ce qui était sain. C’était quoi la santé ? Qu’est-ce que cela signifie? Et une fois que tu accepte de te remettre en cause, tu commences à construire une structure. Après tu fais le choix d’accepter ou de ne pas accepter cette structure, d’accepter des limites. Si tu acceptes, tu abandonnes l’idée de liberté totale. Ta liberté n’a de signification qu’à l’intérieur de cette structure.

EBA: La liberté, c’est la liberté de construire cette structure?

C’est juste, c’est la liberté de choisir les structures. Toute structure est mouvante, mais une fois que tu l’as choisie, tu dois l’accepter – si tu veux acquérir quelque profondeur. Parce que la profondeur vient seulement de ton combat avec les limites…..

EBA: Quelles sont les limites?

Pour moi, la limite c’était mon corps. Je ne voulais pas mourir – et j’étais en train de mourir. Et en plus de cela, je ne voulais pas vivre et être horrible.J’étais maigre, jaune, fétide, avec des tâches de nicotine, brûlé et croûté. Je n’étais même pas un beau mammifère. Tu sais, il y avait deux jeunes coyotes sous le porche de ma maison et un jour j’étais en train de les regarder. Ils étaient allongés au soleil, leur poil brillait, leurs yeux brillaient, leurs dents étaient blanches et ils étaient des êtres illuminés. J’ai alors pris conscience que la santé c’était beau. Physiquement beau. Et j’ai pensé: " Qu’en est-il de mes amis et moi, de tous ces génies charismatiques, tous jaunâtres et malades ? Nous sommes intelligents mais sommes nous en bonne santé ? Nous ne paraissons pas sains et beaux. Nous ne ressemblons pas à des mammifères énergiques, robustes, vigoureux." Ca m’a effrayé et j’ai pensé: "C’est à ça que je veux ressembler. C’est comme ça que je veux être. "

[…]

EBA: La grande question c’est : Quelles sont les responsabilités des hommes libres ?

La première chose que je dirais c’est que je ne considère plus rien comme libre. Parce que 'libre' pour moi signifie 'sans limites'. Et pas interdépendant. Je regarde tout en tant que bouddhiste, comme étudiant Zen depuis les quinze dernières années. L’Interdépendance est un fait, ce n’est pas une opinion. Si tu regardes attentivement cette chaise, tu peux voir en elle les rayons du soleils, les nuages, et les microbes du sol qui ont nourri les racines. Et donc le bois n’a pas une existence séparée des rayons du soleil, des nuages, du sol et de l’air. Et moi non plus. Donc l’idée de liberté est une sorte de compréhension imparfaite, parce que ce n’est que la moitié du tableau. L’autre moitié c’est une totale et complète interdépendance. A l’intérieur de ça, il existe un certain type de liberté.

Alors pour moi, la responsabilité envers l’univers est exactement semblable à la responsabilité envers toi—même. Elles sont indissociables. Elles sont différentes mais inséparables. Le lever de soleil, le ciel bleu te parlent. Comment je traite ça ?

Ai-je l’air incroyablement pompeux ?

C’est difficile pour moi de parIer des Diggers sans parler de la pratique Zen. J’ai dit plus tôt dans la conversation que je parlais en regardant en arrière, que je ne pouvais pas parler des Diggers sans parler en même temps de tout ce que j’avais appris depuis cette époque, et combien sous bien des égards je suis en décalage avec cette période. Ce n’est pas pour la répudier ou la discréditer. Je ne suis pas quelqu’un qui pense qu’il a vécu l’essentiel de sa vie . Je pense que les années soixante étaient une époque extraordinaire. On en parlait ma femme et moi au lit la nuit dernière. Je me sens désolé pour les gamins qui ont raté cette merveilleux confluence entre le global et le mythologique. Tout était accessible sur la planète et dans la mythologie. Tu voyais le Cow Boy Solitaire marcher dans la rue avec une princesse Shiva. Tu voyais Sam Spade avec Pocahantas. C’était un épanouissement de dimensions planétaires et mythiques. Les gosses aujourd’hui ne connaissent pas cela. C’était unique, excitant, très fort. Mais je ne suis pas comme ces membres des fraternités qui pensent que le meilleur de leur vie est derrière eux. Je suis heureux d’être là, maintenant. J’aime ça. Les Diggers appartiennent à un lieu et à une époque.

En fait, les années soixante ont été un fantastique réveil moral pour l’Amérique. Et si tu regardes le nombre d’idées et de mouvements qui ont soit germé, soit sont venus à maturité à cette époque, c’est tout à fait extraordinaire: les droits civiques, le mouvement des femmes, le mouvement écologiste, l’homéopathie, l’alimentation biologique, le mouvement de la paix, le mouvement anti-nucléaire. Ils n’ont pas tous été inventé à cette période mais ils tous reçus une poussée significative d’énergie. C’était une remise en cause majeure des promesses du capitalisme, du matérialisme, de la culture corporatiste, de la dévotion. C’était destiné, et cela se produisit, à ébranler la culture jusqu’à ses racines. […]

EBA: Et pourtant on nous dit que les gens s’en sont détournés.

Non, je ne suis pas d’accord. Les journaux font grand cas de Jerry Rubins qui vend des actions; Mais tu sais, Jerry a toujours été un accro des médias . Abbie (2), qui était un ami, a toujours été un accro des médias. On a tout expliqué à ces deux gars et ils n’ont jamais respecté ce qu’on leur a appris. Abbie est reparti et la première chose qu’il fait, c’est de publier un livre avec sa photo en couverture, qui met la pagaille chez tous les pauvres gens du Lower East Side en découvrant tous les bons plans , alors nombreux, de New York – qui furent ensuite pillés jusqu’à l’os par les gosses pauvres de Scarsdale.

Ces types savaient que pour la convention Démocrate, il n’y avait pas de permis pour les parcs, qu’il n’y avait pas de groupes rock, qu’il n’y avait rien. Ils ont fait appel à tous ces gosses pour servir de figurants dans un ' théâtre policier', comme Berg l’appelle. Et ils ont fait cela pour se présenter aux médias américaines comme les nouveaux leaders de la gauche radicale. C’était un truc merdeux de manipulation et de connivence telle que Lyndon Johnson n’a jamais fait.

Selon moi, les choses sont différentes. Une fois que tu as expérimenté quelque chose avec le plus profond de ton être, tu ne peux pas revenir en arrière. Beaucoup de gens ont vécu l’expérience d’être libres et ils sont aujourd’hui comme un virus invisible dans la culture au sens large. Le Reaganisme est juste une sorte d’ atavisme, une régression. Je pense qu’on est allé trop loin et trop fort dans beaucoup de domaines, et on a fait peur à beaucoup de gens. On a soulevé beaucoup de questions qui n’avaient pas de réponses. Et on a jeté ces gens dans les bras des conservateurs, parce qu’ils savaient que les réponses n’étaient pas disponibles et ils voulaient acheter du temps. Mais je ne crois pas que ces gens ont partagé ses [Reagan] vues néo-fascistes. […]

Tu sais, une fois que tu as acheté ta BMW, ton Jacuzzi, et toutes ces merdes, tu dois encore vivre avec toi-même. Ca ne vaut pas la peine de travailler huit ou dix heures tous les jours de ta vie pour en être esclave. Ca ne couvre pas les frais. C’est pas drôle. Ca n’a aucune grandeur. Tu ne connais pas la terreur, le drame, la passion. Le moi n’est tout simplement pas un véhicule qui vaille la peine de vénérer.


(1) Les Pranksters de Ken Kesey ont également eu des relations avec les Hell’s Angels

(2) Hoffman

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Mise à jour : Novembre 2006