Introduction

"THX 1138: Vous êtes programmé pour le bonheur. Pourquoi essayez-vous de vous évader?..."

THX 1138 George Lucas 1971

"Nous avons à témoigner d’une certaine idée du bonheur même si nous l’avons connue perdante, idée sur laquelle tout programme révolutionnaire devra d’abord s’aligner."

Pour en finir avec le confort nihiliste Guy Debord
Internationale lettriste Numéro 2 Paris, février 1953


Notes

(1) Up Against The Wall Mother Fucker. Groupe new-yorkais sur lequel nous reviendrons

(2) Les mouvements radicaux sur la défensive Kenneth Rexroth Juillet 1969
Traduction française sur le site Bureau Of Public Secrets

(3)
The Making of A Counter Culture Theodore Roszak introduction  à la réédition de 1995 University Of California Press

(4) Port Huron Statement SDS 1962
Texte intégral en anglais








Les "années soixante" – sixties - , la seconde révolution américaine ? Le titre serait sans doute plus juste sous la forme d’une interrogation que d’une affirmation. La période fut-elle révolutionnaire ? Où ne fut-elle qu’une résistance à l’évolution historique d’un système toujours plus aliénant, pour reprendre un terme courant , et un sentiment, de l’époque, et toujours plus autoritaire et brutal ?

Pour Kenneth Rexroth, cela ne fait aucun doute :

"Où est-elle cette révolution dont tout le monde parle ? Elle est dans le coeur et dans les esprits des hommes et des femmes, particulièrement jeunes, noirs ou de couleur, qui trouvent moralement intolérables les horreurs de la civilisation pendant sa longue et laborieuse agonie et qui espèrent un monde meilleur. Se battent-ils pour cela ? Existe – t' il un mouvement révolutionnaire à l'échelle de la planète ? Composé de jeunes, de noirs, du tiers-monde ? Non. Il existe une lutte défensive contre l' extermination qui n'est même pas une conduite d'action. Partout dans le monde, ce qui se passe ressemble à la défense désespérée de l'immeuble des télécommunications à Barcelone [en Mai 1937] par les socialistes, libertaires et républicains catalans pris au piège par les défenseurs staliniens de la démocratie, pendant que les obus et les bombes de Franco, des italiens et des allemands, manufacturés grâce aux crédits américains, pleuvaient de façon aveugle sur la ville.

Quiconque pense que la jeunesse et les noirs d'Amérique sont passés à l'offensive sont victimes d'hallucination......C'est la grande, et peut-être mortelle, erreur des vieux penseurs de la Nouvelle Gauche. Herbert Marcuse continue à parler comme si ses idées et ses partisans étaient en train de gagner alors qu'en fait ils sont dos au mur UATWMF! (1) est un beau slogan, mais pas quand c'est toi l'enculé." (2)

La notion de révolution sera sans aucun doute niée aussi par les tenants des modèles révolutionnaires traditionnels, fondés sur la lutte des classes. Si référence lui est parfois faite, la lutte des classes ne fut certainement pas au centre de cette période. Elle ne vient que tardivement, notamment après l’infiltration et la prise de contrôle du SDS par le Labor Party Movement (PL) . Et dans les rares cas de révolte du mouvement ouvrier, comme dans les usines de l’industrie automobiles à partir de 1968 à Detroit et dans quelques autres villes, le conflit avait autant pour source le racisme quotidien et les inégalités raciales que la manifestation d’une solidarité de classe face à des conditions de travail dignes du XIXème siècle

Mises à part les luttes contre les inégalités raciales menées par le Black Panther Party, les Brown Berets ou les Young Lords pour citer les plus connus, la contestation est née et s’est développée à partir de la jeunesse blanche issue de la classe moyenne. Elle ne s’est jamais propagée aux cols bleus, contrairement au mai 1968 français.

La principale raison est la situation économique des Etats-Unis d’après guerre :

"Ce que j'ai appelé la contre culture s'est développée entre ces deux points [1942-1972] sous forme de protestation qui était fondée paradoxalement non sur l'échec mais sur la réussite d'une économie industrielle avancée. Elle a surgi non pas de la misère mais de l'abondance." (3) 

Le système, toujours selon Roszak, met en place, après la seconde guerre mondiale, une nouvelle forme de contrôle social où, pour la première fois, la carotte est aussi grosse , sinon plus , que le bâton. Du moins pour ceux qui jouent le jeu. Pour les autres, la HUAC veille et fait régner la terreur sous forme d’inscription sur les "listes noires" synonymes de perte d’emploi et souvent de relations sociales. Autres exclus de la société d’abondance, les minorités raciales.

Pourquoi dès lors s’identifier à une remise en cause d’un système qui apportait une amélioration du niveau de vie, et donc d’une qualité de vie, selon les critères communément admis ?

Là où une majorité de la population n’aspirait qu’à l’accès à la consommation et au bien être matériel, et à un moment où elle lui était offerte, des trublions, souvent des fils et filles à papa, contestaient ce pourquoi ils avaient travaillé toute leur vie et les valeurs sur lesquelles elle était fondée.

La révolution de l’idée de révolution

Là où le concept traditionnel révolutionnaire hérité de l’histoire met en avant la lutte des classes et la propriété et le contrôle des moyens de production, une nouvelle génération remet en question l’idée même de production. Produire quoi, pour quoi ?

C’est l’approche matérialiste du bien-être qui est contestée et l’épanouissement de l’individu, dans son unicité, qui est mis en avant :

"Nous considérons les hommes comme des êtres infiniment précieux et imprégnés des capacités de raison, de liberté et d’amour sans limite. En affirmant ces principes, nous sommes conscients d’aller peut-être à l’encontre des conceptions dominantes de l’homme du vingtième siècle: une chose à manipuler et incapable par définition de diriger ses propres affaires. Nous nous opposons à la dépersonnalisation qui réduit les êtres humains à l’état de choses – et si les atrocités du vingtième siècle nous apprennent quelque chose, c’est que la fin et les moyens sont étroitement liés et que les vagues appels à la "postérité" ne peuvent justifier les mutilations du présent. Nous nous opposons également à la doctrine de l’incompétence humaine parce qu’elle repose essentiellement sur le fait moderne que les hommes ont été manipulés "avec compétence" vers l’incompétence – nous ne voyons aucunes raisons pour lesquelles les hommes ne pourraient faire face avec une habileté appropriée aux complexités et aux responsabilités de leurs situations, si la société était organisée non pour une minorité mais pour la majorité à travers le partage des prises de décisions. " (4)

Nous sommes bien loin ici du discours révolutionnaire traditionnel classique, tout du moins européen, même si le SDS y reviendra dans la seconde moitié de la décennie. Nous aurons l’occasion d’y revenir longuement.

A la révolution par le peuple et pour le peuple s’ajoute la révolution par l’individu et pour l’individu. La révolution n’est pas sacrificielle. Elle n’est pas non plus l’oeuvre d’une avant-garde éclairée.

Il est bien sûr aisé de démontrer que maints de ces principes n’ont pas été mis en oeuvre ou ont été pervertis, ou encore ont démontré leurs limites. L’histoire du SDS est là pour l’illustrer.

Mais l’aspect le plus révolutionnaire de cette période de l’histoire américaine réside sans doute dans la globalité de la contestation et dans la diversité de ses manifestations. Aucune idée ne resta au stade de la théorie. Toutes, y compris celles que certains considèreront les plus folles, furent expérimentées. Et souvent, l’expérience précédait la théorie, si une quelconque théorie suivait.

La contestation fut totale. Aucun secteur de l’organisation sociale, économique , politique, spirituel, ne fut épargné par la critique. Le mot d’ordre était "Changer tout, tout de suite". Ici et maintenant. Ce qui justifie aux yeux de beaucoup d’analystes la conclusion d’une révolte "hédoniste" et "infantile". Qui d’autres que des enfants, êtres non "raisonnables", peuvent exiger la satisfaction immédiate de leurs désirs ?

La réponse est, bien évidemment, à chercher dans le concept même de "raison", qui ne sera pas discuté ici, pas plus qu’un autre concept fondamental également malmené, celui de "réalité".

Une révolution éclatée.

Si la contestation fut globale sur le fond, elle fut tout l’inverse dans la forme. Les seuls ciments étant l’insatisfaction et la volonté de changement radical, la contestation prit la forme d’un patchwork où chaque groupe, chaque lieu, chaque individu apportait sa pièce cousue main. Gigantesque orchestre sans baguette directrice, attelage sans conducteur, sans itinéraire défini. Qu’importait. Toutes les voies mènent à la révolution, même si chacun considérait le sien propre comme le plus court et le plus sûr.

Des tentatives de classifications ont été faites. J’y reviens dans le chapitre traitant du concept de "contre culture". Souvent, une frontière est tracée entre tenants du changement politique et ceux de la transformation individuelle. Cette analyse est caricaturale et simpliste. Il ne s’agit pas de nier les différences, et les conflits, ni d’idéaliser un "mouvement" qui n’exista que dans sa diversité et ses contradictions et non dans une (impossible) unité. Il s’agit de souligner que toute analyse simplificatrice, qu’elle soit faite de mauvaise foi ou par souci de simplification pour une meilleure compréhension, conduit à passer à côté de l’essence même, de l’esprit, et de la spécificité de l’époque. Autrement dit de sa richesse.

Ici et maintenant. A Austin, peu importait ce qui se passait à Chicago ou à San Fransisco. L’essentiel était de transformer la vie quotidienne à Austin. Et si coopération et collaboration il y avait, elle concernait les aspects matériels, comme l’échange des informations et la mutualisation de la publicité au sein de la presse underground par l’intermédiaire de l’Underground Press Syndicate ou Liberation News Service, la création de relations inter communautaires , comme cela fut le cas avec le journal Kaliflower, ou encore les rares cas d’échanges économiques entre communautés urbaines et rurales, comme la collaboration entre les Diggers et le ranch Morning Star.

Même au sein du SDS, chaque groupe local bénéficiait d’une large autonomie, et la revendiquait. Le mouvement fut, qu’on le regrette ou non, largement décentralisé et non hiérarchisé . Toutes les tentatives faites pour "unifier" le mouvement au niveau national n’eurent aucun succès, si l’on s’en tient aux objectifs premiers, le Human Be-in , "Rassemblement des Tribus", de la région de San Fransisco, ne rapprocha pas les point de vues opposés.

Examiner et analyser cette période en des termes généraux est une tache impossible car elle ne peut mener qu’à la fausse conclusion d’une non révolution, d’une poussée d’acné d’une génération tombée dans le fossé des générations dont ils sont ressortis une fois adulte.

L’examiner sous sa forme décentralisée est tout aussi difficile car cela suppose une étude cas par cas d’"enclaves" , de communautés, d’expériences multiples, des relations entre elles, souvent sous forme de conflits, souvent aussi parfois plus personnels que idéologiques.

Même si je partage en partie l’opinion de Rexroth, même si la contestation prit la plupart du temps des formes plus "défensives" que offensives, la posture défensive était un acte révolutionnaire, tout comme l’était la défense désespérée des républicains espagnols. Et peut-être que si Rexroth vivait ce début du XXIème siècle, verrait-il d’un autre oeil ce qui reste principalement comme le dernier acte de défense significatif de ce qui est nommé utopie

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Première mise en ligne : juillet 2009