(5) The Making of the Counterculture Kenneth Rexroth
(6) Disengagement: The Art of the Beat Generation
Kenneth RexrothIl abritait les réunions de Legalize Marijuana (LEMAR) animé par Chester Helms et la Sexual Freedom League.
First Party At Ken Kesey's With Hell's Angels
Cool
black night thru redwoods
cars parked outside in
shade
behind the gate, stars
dim above
the ravine, a fire
burning by the side
porch and a few tired
souls hunched over
in
black leather jackets. In the huge
wooden house, a yellow
chandelier
at 3 A.M. the blast of
loudspeakers
hi-fi Rolling
Stones Ray Charles Beatles
Jumping Joe Jackson and
twenty
youths
dancing to the vibration
thru the floor,
a little weed
in the bathroom, girls in scarlet
tights, one muscular
smooth
skinned man
sweating dancing for
hours, beer cans
bent
littering the yard, a hanged man
sculpture dangling from
a high
creek branch,
children sleeping softly
in their bedroom bunks.
And
4 police cars parked outside the painted
gate, red lights
revolving in the leaves.
Allen Ginsberg Décembre 1965
Limites des définitions académiques
Il
est des termes associés
naturellement aux années soixante américaines,
parmi
lesquels celui de
contre culture inventé par
Theodore Roszak (1).
Curieux terme qui sous-entend davantage
l'opposition à une culture existante, dominante (mainstream)
que de nouvelles formes ou courants culturels.
Largement employé, ce terme n'est cependant pas aisé à définir, à l'image même de l'époque. Il est souvent associé à une autre notion aussi vague, celle de "mouvement".
Jules Duchastel (2) s'attelle à la tâche , en commencant par la définition de la culture même :
"En effet, la notion de culture me semble être démunie de sens à force d'être investie d'une multitude de significations" Outre la définition première de travail de la terre, élargie au "travail de l'esprit", Duchatel cite deux autres définitions plus larges, un "ensemble de manières d'être, de penser et d'agir" et un " principe d'explication en dernière analyse. La culture comme consensus devient l'explication de la pérennité relative des structures sociales. Dans cette acception même, la culture prend des contours imprécis. On ne sait trop ce qu'elle est, mais elle permet d'expliquer sur un mode globaliste et non conflictuel l'ensemble de la réalité sociale."
Ces deux dernières définitions nous donneraient donc comme définition académique de la contre culture une opposition (contre) à " un ensemble de manières d'être, de penser et d'agir"ainsi qu'une "rupture du consensus "
Cette définition en vaut une autre, mais ne règle pas pour autant la question.
Duchatel poursuit :
"Ce
qui est spécifique du mouvement contre-culturel, c'est sa
prétention au cours des années
60 à unifier l'ensemble de ces mouvements " et de citer
une liste non exhaustive de ceux-ci
classifiés
en mouvements :
Conjoncturels larges
: Mouvement
pour les droits civiques; mouvement
anti-guerre; Mouvement
étudiant; mouvement
de libération des Indiens; mouvement
contre-culturel;
et
restreints: Mouvement
de libération des prisonniers; mouvements
urbains
Structurels
large : mouvement féministe
et restreints : Mouvement
de libération homosexuelle; mouvements
idéologiques; mouvements
de sectes religieuses
Selon lui ," cette prétention à fournir un principe unificateur à l'ensemble des mouvements sociaux s'est fondée sur l'opposition entre la conscience individuelle et la société opprimante."
Nous en revenons à cette opposition simpliste entre activisme radical et ce que Keith Melville (3) appelle le "bohémianisme hip-Beat". Pour celui-ci,
"Il existe une liste de préoccupations cohérentes partagées par la contre culture dans son ensemble . Pour la plupart des gens qui ont choisi l'alternative communautaire, les priorité sont: (1) l'expansion de la conscience (2) l'environnement physique immédiat (3) les autres ; et (4) la répartition du pouvoir et le réaménagement des institutions. Les révolutionnaires politiques, à l'autre extrémité du spectre, reconnaissent les quatres mêmes préoccupations, mais inverseront les priorités...
Plusieurs organisations de la Nouvelle Gauche, notamment le SDS et le SNCC reconnurent cela comme une tension créative. Dans un document de travail pour la Convention du SDS de juin 1965, Richard Flacks aborde les questions d'un mouvement qui combine objectifs politiques et personnels.:
"Si je comprends sur quoi nous essayons de travailler lorsque nous disons vouloir construire un 'mouvement', je pense que cela est lié à deux types d'objectifs . L'un que nous pourrions appeler 'humanisme existentiel' s'exprime par le désir de changer la façon dont nous, en tant qu'individus, vivons actuellement et sommes en relations avec d'autres....Le second est disons que nous sommes à la recherche d'une transformation radicale de l'ordre social. En résumé, que nous agissons politiquement parce que nos valeurs ne peuvent pas se réaliser d'aucune façon durable sans une reconstruction du système politique et social.
Je pense qu'il est indispensable que notre mouvement englobe ces deux orientations. Il est clair que la politique séparée d'une éthique existentielle devient toujours plus une manipulation, une recherche du pouvoir, sacrifiant des vies et des âmes humaines - elle est corrompue. Le danger d'un mouvement social apolitique...est celui de l'irresponsabilité : celle d'une recherche de mode de vie personnellement satisfaisante en délaissant la possibilité d'aider les autres à changer la leur; celle de placer un énorme espoir dans la communauté proche pour atteindre le salut et la gratification personnelle—et réaliser ensuite que ces possibilités sont, en fin de compte, limitées et par conséquent, souffrir de désillusion"
Le mouvement contre culturel englobe, en théorie, la nouvelle gauche. En pratique, si, individuellement beaucoup de militants politiques partageaient le style de vie "bohémien", collectivement, l'inversion des priorités a rendu impossible la plupart du temps la jonction entre les deux branches.
Duchatel en rejette la faute à l'idéologie contre culturelle, sous entendu aux tenants de "l'individualisme"
"L'idéologie de la contre-culture représente en elle-même une stratégie de dispersion. Elle favorise la multiplicité des perspectives, des objectifs et des tactiques, refusant la lutte sur le terrain directement politique. En même temps qu'elle représente l'effet de dispersion réel produit par le régime général de la lutte des classes dans l'état actuel de développement du capitalisme, elle le renforce à défaut de pouvoir permettre l'articulation des luttes et une manière de les recentrer pour permettre une transformation."
Cette conclusion est hâtive.D'abord parce qu'elle se réfère au modèle centralisé traditionnel comme incontournable pour parvenir à une transformation politique et sociale. Ensuite parce qu'elle ignore des tentatives de rapprochement des deux branches (création de l'underground Press syndicate (1966); Liberation News Service (été 1967); human be-in (Janvier 1967), exorcisme du Pentagone (octobre 1967) ,sur le plan national, et d'innombrables exemples de co-existence, sinon de coopération locales) .Enfin parce qu'elle tait des dysfonctionnements de la Nouvelle Gauche, qui avait rompu en théorie avec certaines valeurs ou comportement, mais qui les reproduisait en pratique. Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne la place des femmes.
Une anecdote, qui m'apparaît révélatrice, est celle racontée par Sharon Shelton-Colangelo , une membre bénévole du journal underground d'Austin, The Rag.
"Mon histoire au Rag comprend ce qui a bien pu être mon premier moment de prise de conscience en tant que femme. A cette époque nous avions un nu en page centrale et quand les ventes étaient en baisse, on le plaçait en couverture. Pendant l'une de ces périodes de ventes en déclin, nous discutions de qui serait photographié pour le nu de la première page et quelqu'un a dit , “Et pourquoi pas toi, Sharon? Tu n'as jamais été le nu.”
C'est vrai, je n'avais jamais été le nu, mais quelque chose à l'intérieur de moi se rebellait contre l'idée de me déshabiler pour vendre le Rag. Ce n'était pas que j'étais prude. Je m'étais déjà certainement baignée à poil et je parlais autant que les autres de libération sexuelle. Mais je ne voulais pas poser pour le Rag, et après avoir eu à répondre aux accusations d'être provinciale (j'étais de Wichita Falls, après tout), je me suis entendu dire, “Pourquoi pas un mec?” “Pourquoi pas un homme nu ?”
Un homme nu? Tout le monde a ri. Ca ne ferait pas vendre des Rags. Quelle idée ridicule! Mais même si nous riions tous (moi compris) j'ai échangé des regards complices avec les autres femmes présentes. Pourquoi est-ce que c'étaient nos corps qui vendaient des Rags? En quoi était-ce différent de ce qui se passait dans la société ?" (4)
Les termes vagues de contre culture et de mouvement reflètent une situation diffuse aux lignes de démarcations floues. Tenter plus avant de les définir reviendrait à fausser une des réalités les plus complexes de cette période et de la dénaturer. Les schémas traditionnels sont impuissants à analyser le mouvement contre culturel. Et là n'est pas le moindre de son succès, même si il laisse dubitatif la recherche académique.
La difficulté même de le cerner est annoncé dans l'un de ses mots d'ordre : Ne conduit pas la révolution dans les termes du Système.
La naissance de la contre culture aux Etats-Unis
La San Fransisco Renaissance
L’une des racines de la contre culture prend sa source dans le mouvement appelé La San Francisco Renaissance, dont les initiateurs principaux furent Kenneth Rexroth et Madeline Gleason
En avril 1947, elle organisa le First Festival of Modern Poetry à la Lucien Labaudt Gallery, sur Gough Street. Elle y présenta une douzaine de poètes parmi lesquels Rexroth, Robert Duncan et Spicer. Ce fut la première apparition publique de pratiques poétiques expérimentales qui deviendront courantes par la suite à San Fransisco. L’exemple le plus célèbre en sera la lecture de poésie du 7 Octobre 1955 à la Six Gallery de San Francisco, organisée par Kenneth Rexroth, avec comme fait marquant la lecture de Howl par Allen Ginsberg. Y participaient également Jack Kerouac (qui ne lira rien), Philip Lamantia, Michael McClure, Philip Whalen et Gary Snyder
Si l’évènement eut un fort retentissement, elle ne lança aucun mouvement comme le souligne Rexroth :
"La
lecture publique à la Six Gallery est habituellement
considérée
comme ayant lancé le mouvement Beat. En fait, le seul lien
est Allen
Ginsberg lui-même. Kerouac était
présent mais ne participa pas,
sinon en créant des perturbations sporadiques.
La lecture
publique de poème était devenue une animation
régulière à San
Francisco dès 1928 et était une des principales
attractions du John
Reed Club, l'organisation des artistes et des écrivains
communistes,
et du Jack London Club, le groupe socialiste rival " (5)
Madeline Gleason et lui se lièrent d'amitié avec un groupe de jeunes poètes de Berkeley comprenant Robert Duncan - appartenant également au Black Mountain Collège, Jack Spicer et Robin Blaser.
Black Mountain College, fut fondé en 1933 (et opérationnel jusqu'en 1956) par John Andrew Rice, Theodore Dreier et quelques autres anciens enseignants de Rollins College, près de Asheville, Caroline du Nord. Black Mountain était expérimentale par nature et engagé dans une approche interdisciplinaire. Concernant la poésie, y séjournèrent notamment Charles Olson, Robert Duncan, Denise Levertov, Jonathan Williams, Ed Dorn et Robert Creeley. Ce dernier, également éditeur de la Black Mountain Review en 1955, s'installa à San Francisco deux ans plus tard et devint le trait d'union entre les poètes de Black Mountain et la San Francisco Renaissance.
Dernière pièce principale du puzzle, Reed College à Portland, où se cotoyaient Gary Snyder, Philip Whalen et Lew Welch. Ces trois hommes, avec Kirby Doyle, originaire de San Franciscan, allaient constituer le noyau beat de la Côte Ouest.
Kenneth Rexroth définit ainsi cette avant garde :
"….Tout ce jeune groupe partage pas mal de points communs. Ils sont tous plus ou moins influencés par la poésie française, par Céline, Beckett, Artaud, Genet à des dégrés divers. Ils sont aussi influencés par William Carlos Williams, D.H. Lawrence, Whitman, Pound. Ils sont tous intéressés par l'art et la religion orientaux, certains d'entre eux se revendiquent même bouddhistes. Politiquement, ils sont tous fortement critiques vis à vis de l'Etat, de la guerre et des valeurs de la civilisation commerciale. La plupart d'entre eux ne se définiront pas comme anarchistes, simplement parce que adopter un tel label impliquerait une adhésion à un “mouvement "….(6)
Car la San Francisco Renaissance contenait les germes de ce qui fut appelée par la suite contre culture. Comme l'ont souligné notamment Ralph J. Gleason et Alan Watts, cette notion dépasse la seule poésie et englobe les domaines des arts vivants et visuels, de la philosophie, des intérêts inter culturels, (notamment l’intérêt pour les cultures asiatiques) et de nouvelles sensibilités sociales. Ou comme l'écrit Kenneth Rexroth
"Cela signifie que la poésie est devenue une force sociale réelle — quelque chose qui a toujours été présenté jusqu'à présent comme un un rêve utopique à la William Morris. C'est une expérience très exaltante que d'entendre une assistance de plus de trois cent personnes se lever, vous encourager, frapper dans ses mains, comme elle le fait invariablement lors des lectures d' Allen Ginsberg, certainement un poète de la révolte, s'il y en eut jamais un." (6)
Le théâtre guérilla
Ronald. G. Davis arrive à San Francisco, le 3 Juillet 1958 après avoir étudié le mime classique à Paris sous la direction de Etienne Decroux.. C’est dans une autre tradition européenne qu’il ira puiser son inspiration, en réinventant la commedia dell'arte italienne du XVIème Siècle,et en la replaçant dans le contexte américain de l’époque.
Il fut rejoint par Saul Landau et Nina Serrano arrivés en 1961 du Wisconsin où ils avaient participé activement au lancement de la revue Studies on the Left . Le couple, passionné de théâtre, deviendra ses collaborateurs artistiques, Landau en écrivant des scénarii, Serrano en co-dirigeant des représentations de Tartuffe dans les parcs. Ils présenteront également à Davis Robert Scheer, qui éditera peu après le journal Ramparts et qui était alors vendeur à la City Lights Book Shop de Lawrence Ferlinghetti. Tous les trois influenceront grandement les opinions politiques du directeur de la SF Mime Troupe.
En mai 1965, Davis rédigea un manifeste qui décrivait sa conception du théâtre que Peter Berg, l’un des membres de la Troupe baptisa "théâtre guérilla" :
"A
ceux qui aiment leur
théâtre pur de
toutes les questions de société, je leur
dis—ALLEZ VOUS FAIRE
FOUTRE! Les amis, le théâtre est une
entité sociale. Il peut
émousser l’esprit des citoyens, il peut effacer la
culpabilité,
il peut apprendre à tous à accepter la Grande
Société et la façon
de vivre Amaaaaaricaine (tout comme dans les films, Mam) ou
il
peut chercher à changer cette
société... et çà
c’est
politique."
Au-delà
de ses représentations, la SF Mime Troupe jouera un
rôle central
dans le milieu contre culturelle de San Fransisco. Un
rôle
parfois
involontaire comme de lancer la carrière de Bill Graham
En
1965, la Commission des Parcs de San Fransisco donna son
autorisation à la Troupe pour 48 dates Après
trois représentations
de "Il Candelaio.", elle annula le permis de jouer pour
obscénité. La Troupe n’en tint pas
compte et, le 7 août 1965,
dans Lafayette Park, la police intervint en empêchant le
spectacle et en
arrêtant Davis et deux acteurs.
Pour faire face aux frais du procès, celui-ci organisa un concert de soutien dans l’entrepôt qui servait de local à la Troupe dans le Sud du district de Market le.6 novembre Devant le succès remporté, un second concert de soutien eut lieu le 10 décembre suivant, cette fois au au Fillmore Auditorium Avec le même succès. Ce qui donna l’idée à Bill Graham,de devenir organisateur de concerts rock. Il quittera son poste de manager à la SF Mime Troupe en février 1966 pour s’y consacrer entièrement.
La Mime Troupe jouera un rôle essentiel dans la création du Artists Liberation Front (ALF) au printemps 1966. .Elle sera aussi le berceau des Diggers qui dépasseront le concept du théâtre guérilla , entraînant avec eux de nombreux membres de la troupe
Ken Kesey, Plus Loin
En 1959, Kesey, alors étudiant à l’université de Stanford entend parler d’un programme expérimentale sur les drogues alors appelées "psychomimétiques", mené au Veterans Hospital de Memo Park. Ironiquement, ce programme est financé par la C.I.A .
Quelques semaines après avoir commencé à ingurgiter toutes sortes de substances hallucinogènes, Kesey devient infirmier dans le service psychiatrique. La pharmacie approvisionne la petite communauté de Perry Lane qui acquiert une certaine notoriété et attire de plus en plus de monde, dont un jeune musicien, Jerry Garcia.
Naît de cette expérience de travail "Vol au dessus d’un nid de coucou" qui consacrera Kesey comme écrivain. Avec l’argent gagné, il achète une propriété à la Honda, à une cinquantaine de miles au sud de San Fransisco où le suivent les habitants de Perry Lane et où le rejoignent de nouveau arrivants, parmi lesquels Ken Babbs un ami d’enfance.
Ainsi naissent les Merry Pranksters.
Le 14 juin 1964, Kesey et 13 Merry Pranksters s’embarquent au bord du bus scolaire"Furthur", (7) destination officielle, New-York. Au volant, Neal Cassady, icône beat, qui connait la route et la destination officieuse : Plus loin. Il en a déjà exploré les contrées.
Le bus est la métaphore roulante de l’époque qui s’ouvre mais dont bien peu encore ont la prescience. La géographie du voyage d’Ouest en Est renverse le courant de l’histoire américaine ; son esprit en renverse les valeurs. Ici et Maintenant. La spontanéité, inspirée grandement par les hallucinogènes, confrontées à la conformité.
Une image du film "Timothy Leary’s Last Trip" (8) incarne cette confrontation à venir : Sur un trottoir de New-York, un jeune homme en costume cravate, cartable à la main, regarde passer bouche-bée, le bus, et son "Chargement Bizarre", comme l’indique l’inscription à l’arrière, certains assis sur le toit.
Sous
la Day Glo qui recouvre le bus, et
sous les images désormais jaunies du bus et de son
esthétique,
repose intacte la vision première et pionnière :
L’exploration de
l’inconnu, y compris soi-même.
Dans une
interview, à un journaliste
qui lui demande pourquoi il a fait tout cela Kesey répond
que c’est
parce qu’il est américain et que les
américains sont des
chercheurs et des pionniers. A Todd Fahey qui cite cette
réponse et
qui lui demande quelle frontière il lui reste à
découvrir, il
explique
"
Uhhm...les frontières que nous avons franchi dans les
années soixante sont encore largement
inexplorées.... Quand nous
avons fait irruption dans cette boîte interdite dans
l’autre
dimension, nous savions que nous avions découvert quelque
chose
d’aussi surprenant et formidable que Colomb quand il est
tombé par
hasard sur le Nouveau Monde. Elle est encore largement
inexplorée et
pas encore répertoriée. Des gens comme Leary ont
fait de leur mieux
pour mettre en carte cette sorte de réseau souterrain mais
le
gouvernement et l’ordre établi ne veulent pas de
cela, parce que
cela menace leur pouvoir. Il en a toujours été
ainsi. " (9)
"Fais-les entrer dans ton film avant qu’ils ne te font entrer dans le leur." 16 octobre 1965. Ken Kesey, manteau peint à la day glo, casque de la première guerre mondiale sur la tête, un harmonica à la main, s'adresse à la foule sur le campus de Berkeley :
"Vous savez, vous n'allez pas arrêter cette guerre avec votre meeting, ni avec votre marche...C'est leur technique à eux....Ca fait dix mille ans qu'ils ont des guerres et vous n'allez pas l'arrêter comme ça....Dix mille ans et c'est comme ça qu'ils s'y prennent....ils tiennent des meetings et organisent des marches....Et vous jouez le même jeu ...leur jeu....Il n'y a qu'une chose à faire...qu'une chose à faire qui peut avoir un résultat....Et c'est que chacun la regarde en face...la regarde en face, cette guerre, et lui tourne le dos et lui dise : Va te faire foutre." (10)
"Je suis pour le mystère...la réponse n’est jamais la réponse. Ce qui est réellement intéressant, c’est le mystère. Si tu recherches le mystère au lieu de la réponse, tu cherches toujours. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui avait vraiment la réponse, mais ils pensent qu’ils l’ont. Alors ils arrêtent de penser. Mais le truc, c’est de rechercher le mystère, d’évoquer le mystère, de planter un jardin où poussent des plantes étranges et où s’épanouissent des mystères. Le besoin de mystère est plus grand que le besoin de réponse." (11)
Kesey et les Pranksters avaient,dès 1964, jeté les bases du mouvement, qu’on l’appelle ou non psychédélique. En 1965, ils commenceront à le propager à travers les Acid Tests.
Le premier eut lieu le 27 novembre 1965 chez Babbs, à Soquel, près de Santa Cruz. Perry le situe dans "une librairie Prankster à Santa Cruz". (12) Il aurait dû effectivement se passer à Santa Cruz mais aucune salle ne put être trouvée. La librairie en question est la Hip Pocket Bookstore tenue par Hassler et Peter Demma, sympathisants pranksters et figures locales de la contre culture. Mais ils se contentèrent d'en faire la publicité.
Le second
eut lieu le 4 décembre 1965,
à San José chez un dénommé
Big Nig. La publicité en avait
été faite lors du concert des Rolling Stones
à l'Oakland Civic .
A la fin du concert, des tracts écrits à la main
furent distribués,
ou l'on pouvait lire "Can You
Pass the Acid Test?", suivi
d'une adresse. Il y eut environ 400 personnes (Perry ibid)
Il est assez difficile d'obtenir des informations fiables sur le nombre, les dates et les lieux des acids tests. Il y en eut des formels, des plus ou moins formels et des informels.
Le dernier, l'Acid Test Graduation Jam, a eu lieu le 31 Octobre 1966 au Winterland de San Francisco. En l'absence du Grateful dead, la musique était assurée par les Anonymous Artists of America. . Environ 200 personnes y assistaient, une faible audience pour San Fransisco, du fait de la concurrence faite par les diggers, qui fêtaient Halloween à leur façon et la Calliope dance au California Hall, avec le Dead, Quicksilver et Mimi FarinaContre culture ou autre culture ?
De la San Fransisco Renaissance à Kesey, le mot d’ordre est le même : briser les conventions, qu’elles soient artistiques ou sociales, transgresser les tabous. Pas par provocation gratuite . Ken Kesey :
"Le but des substances psychédéliques est d’apprendre les réponses conditionnées des gens et de les tourner en dérision. C’est la seule manière de faire en sorte qu’ils se posent des questions et, tout le temps qu’ils se posent des questions, ils ne sont pas des robots conditionnés" (13)
Dans un chapitre précédent, il a été question du Free Speech Movement de l’université de Californie de Berkeley. Il est intéressant de noter quelques "détails" pour les ajouter au dossier et mieux comprendre ce qui se jouait. Lorsque les étudiants occupèrent les étages de Sproul Hall, ils établirent des "zones libérées" Une partie de ces zones étaient réservées aux couples qui voulaient dormir ensemble et à ceux qui désiraient fumer de l’herbe. Entre les murs mêmes de l’alta mater, qui interdisait a des étudiants de sexe opposé de partager le même appartement sous peine de renvoi.
Si il y eut des frictions entre militants, partisans de l’action politique et "individualistes", partisans de la transformation personnelle, elles ne sont que débat de stratégie ou expression de conflits personnels. Comme me le disait Eric Noble, archiviste des diggers :
"...Tu dois comprendre qu'il y a eu beaucoup d' intenses émotions durant ce cyclone de moments expérimentaux de cette période Au sein des diggers -- et de la Gauche en général, il y eut des tas de forts egos mâles qui pouvaient à peine empêcher leurs poils de se dresser lorsqu'ils pénétraient dans la même pièce... "
Ce fut le cas entre Kesey et Leary, entre Emmett Grogan (en particulier) et les Diggers en général et Abbie Hoffman. , Entre Leary et les Diggers, etc....
Elles furent exacerbées par la nature libertaire de la contestation. Malheur à celui qui se mettait en avant, ou était placé sous le feu des projecteurs par les médias. Il devenait aussitôt suspect
Une révolution n’est pas ordonnée Et lorsque l’on examine sous forme académique, l’ordonnancement de la pensée et de la démonstration en trahit la plupart du temps l’essence même. Il en va de même pour les définitions et les appellations. "Nouvelle Gauche", "contre culture", "hippies " , etc...ne sont que des étiquettes qui ne recouvrent aucune réalité et dont l’imposition rend impossible la compréhension de la complexité de l’époque.
Le temps permet du recul. Mais il déforme aussi la réalité d’une époque. Il paraît ridicule en 2009 d’arborer comme Abbie Hoffman le mot FUCK sur le front si l’on ne connait pas le contexte de l’époque et le puritanisme régnant. Tout comme le fait de fumer de l’herbe considéré comme un acte politique, si l’on oublie que l’on pouvait, pour ce simple fait, passer dix années en prison , comme le montrent les condamnations d’un John Sinclair et d’un Leary
Michael Rossman, un animateur du Free Speech Movement,
"Quand un jeune tirait sa première bouffée de fumée, il inhalait aussi la culture psychoactive dans son ensemble.... On inhalait une façon de s’habiller, de parler, d’agir, certaines attitudes. On devenait un jeune criminel contre l’Etat" (14)
En 2009, cela peut paraître désuet. Même si la loi interdit toujours les "drogues", excepté celles qui remplissent les caisses de l’Etat comme l’alcool et le tabac, et des laboratoires pharmaceutiques, comme les antidépresseurs, le seuil de tolérance, ou l’hypocrisie, a installé la politique du "pas vu, pas pris". Et la politique de prohibition continue d’enrichir toutes les mafias et à mettre sur le marché clandestin n’importe quelle cochonnerie. (15)
Le terme de contre culture prend son sens ici, par le fait d’enfreindre l’interdit. Prononcer ou écrire le mot "Fuck" alors que dans les médias officiels il se retranscrit par "le-mot-de-quatre-lettres" ou F***., fumer de l’herbe, se laisser pousser les cheveux....
Mais il ne suffit pas à recouvrir un phénomène qui a dépassé la seule opposition symbolique à la culture dominante. Si l’on reprend la définition de la culture de Duchatel elle fut un "un ensemble de manières d'être, de penser et d'agir" autre. Quand à la notion de "rupture du consensus", de quel "consensus" s’agit-il ?
L’historien américain Howard Zinn :
"Nous vivons dans une société où le catalogue des idées disponibles se trouve limité quand certaines autres dominent le débat. Ces idées, se sont nos parents, l’école, la religion, les journaux, la radio et la TV qui nous les transmettent. Nous les respirons dès que nous avons appris à parler et à marcher.
Parmi ces idées on trouve par exemple :
-
Soyez
réalistes. Les choses sont
ainsi et il ne sert à tien de penser à ce
qu’elles devraient être
-
Enseignants,écrivains et
journalistes devraient être objectifs. Ils ne devraient pas
chercher
à imposer leurs idées personnelles.
- Il y a des guerres
injustes mais
aussi des guerres justes.
- Quand on
désobéit à la loi, même
pour une bonne cause, on doit accepter le châtiment.
- Quand on a
travaillé suffisamment
dur, on gagne bien sa vie. Ceux qui sont pauvres ne doivent
s’en
prendre qu’à eux-mêmes.
- La liberté
d’expression est une
bonne chose tant qu’elle ne menace pas la
sécurité individuelle.
- Notre constitution est la
principale
garantie de la liberté et de la justice.
- Les armes
nucléaires sont
nécessaires si l’on veut éviter la
guerre.
- Si vous voulez changer
les choses,
vous devez passer par les canaux appropriés.
- Il y a de nombreuses
injustices dans
le monde mais le citoyen ordinaire sans pouvoir et sans argent
n’y
peut absolument rien" (16)
Mais la contre culture ne s’est pas seulement attaquée à ce soi-disant "consensus" imposé par l’establishment. Elle a aussi remis en cause les méthodes de transformations politiques et sociales. Dans ce domaine, la lutte fut féroce entre partisans de l’héritage révolutionnaire traditionnelle et ceux qui rejetaient toute référence à l’idéologie. La ligne de fracture n’est pas ici entre "politique" et "personnel". Elle est beaucoup plus mouvante et complexe, avec des clivages au sein du "politique" et du "personnel", et, à l’inverse, des liens étroits entre les deux approches.
Explorer l’inconnu, remettre en question le "consensuel", réunissait souvent le personnel, l’expérience du LSD, vie communautaire,.... et le radicalisme politique, au sens premier du terme qui ne peut se limiter à la notion de Nouvelle Gauche. Les vrais radicaux furent sans doute pour les principaux, les Diggers de San Fransisco et les Motherfuckers de New-York.
Carl Oglesby, des Students for a Democratic Society (SDS), revient sur cette complémentarité :
"L’expérience
de l’acide est si
concrète. Elle trace
une ligne à travers ta vie entre avant et après
le LSD, de la même
manière que ton entrée dans le radicalisme
crée une séparation
nette. Les gens parlent de cela, comment le changement survenait au
plan individuel, combien il était libérateur et
magnifique. Le
changement était considéré comme une
question de survie, de santé.
Rien ne pouvait représenter mieux cette sensation absolue de
profonde transformation, que la prise d’acide.
De la même façon, grimper sur des
barricades faisait de toi une
autre personne.. Cela ne signifie pas que la nature exacte de
l’expérience du LSD contribuait à la
prise de conscience radicale
ou révolutionnaire, mais seulement que
l’expérience partageait
les caractéristiques structurelles de la
rébellion politique et
amplifiait ces transformations qui devenaient les deux branches
indépendantes d’une rébellion
transcendante globale qui incluait
à la fois l’individu et
l’état." (17)
La caractéristique première de cette autre culture, sa prétention en tout cas, est de gommer les frontières existant entre politique et personnel, de changer les règles du jeu dans ses modes de contestations mais aussi dans ses buts. Et non "d’unifier" . Il ne s’agit pas de former des bataillons de petits soldats révolutionnaires, prêts au sacrifice, guidés par une avant-garde auto-proclamée
Il ne s’agit pas tant de faire chuter une autorité pour en substituer une autre que de remettre en cause la notion d’autorité en elle-même. Questioning authority. Tous les rôles et hiérarchies sont remis en question dans tous les domaines. La place de l’artiste dans la société, le rôle d’acteur et de spectateur, le rôle et la place de la culture, la cellule familiale, les relations parents:enfants, la société patriarcale, le rôle de la femme, les stéréotypes sexuels, etc....
L'un des tous premiers peut-être à résumer la quintessence de cette autre culture est peut-être Bob Stubbs, qui ouvrit le Blue Unicorn, dans le quartier de Haight-Ashbury au nord du Panhandle, bien avant que le quartier ne devienne le centre de l’attention national et international Stubbs distribua des tracts qui résumait la philosophie du coffeehouse.
"Il n’y a rien de nouveau. Nous avons une révolution privée en cours. Une révolution d’individualités et de diversités qui ne peut qu’être privée. Dès qu’elle devient un mouvement de groupe, une telle révolution débouche sur des imitations plus que sur des participations. C’est essentiellement un effort pour la réalisation de la relation de chacun à la vie et aux autres" (18)
Partout aux Etats-Unis, dans les mégapoles comme dans les bourgades retirées, des individus menèrent leur révolution privée, parfois seuls, parfois en partageant moments et endroits avec d’autres sur le vieux principe anarchiste de la "libre association"
Devenue révolution de masse, en particulier à Haight Ashbury lors du Summer Of Love, la prophétie de Stubbs se vérifia : La masse n’avait plus de créativité, et elle se contenta de reproduire des stéréotypes vides de toute signification et de toute portée révolutionnaire.
Première
édition mai 2009
Mise
à jour: juin 2009
