
Notes :
(1) Cité dans "Haight Ashbury - A History" Charles Perry
(2) Electronic and Experimental Music History, Instruments, Technique, Performers, Recordings 1985 Thomas B. Holmes
(5) Introducing the Beau Brummels -- Autumn 103 (1965) The Beau Brummels, Vol. 2 -- Autumn 104 (1965)
(6)The Artists Liberation Front and the Formation of the Sixties Counterculture Eric Noble et de larges extraits traduits

Ramon Sender et Morton Subotnick
Premier appel de la SFMT

Affiche de A Tribute to Dr Strange
Virginia City, Nevada, n’est pas exactement le lieu qui correpond le mieux à l’idée que l’on se fait de la contre culture. La ville et ses environs renverraient plutôt à l’image de l’Ouest, des western et de John Wayne.
L’histoire, si elle avait été filmée, conforterait cette impression. Trois hommes dans une cabane en moellons bloqués par le blizzard, et qui font passer le temps en laissant libre cours à leur imagination.
Dan Works, le propriétaire du lieu, qui s’était installé sur une vieille concession minière, la Zen Mine, pour être plus proche des tribus indiennes Washoe et Piute . Works fait partie de la Native American Church, dont le culte est étroitement lié au peyotl.
Avec lui, Chandler Laughlin, qui avait ouvert plusieurs cabarets et coffe houses à Berkeley, dont le plus connu fut La Cabale Creamery créé avec Rolf Cahn sur San Pablo Avenue à San Fransisco.. Le troisième homme, Mark Unobsky, un riche folkeux. Les trois hommes tuaient le temps en imaginant l’ouverture d’un lieu qui animerait les soirées de ce coin perdu.
C’est ainsi que Dan Works acheta une vieille bâtisse sur C Street, tandis que Laughlin partit pour San Fransisco dénicher des antiquités pour meubler et décorer les lieux.
Pine Street, qui abritait une petite communauté bohême, lui fournit une aide précieuse. Dans l’une des maisons de la rue, surnommée Dog House pour d’obscures raisons, vivaient Alton Kelley, Ellen Harmon, Jack Towle et Luria Castell, une ancienne militante radicale . Tous les quatre se lancèrent dans l’aventure, Al Kelley, un artiste, se chargea de la décoration du lieu.
Il recruta aussi Bill Ham, un passsionné de sons et lumières, qui inventa un système pour le Red Dog où la lumière variait selon la musique.
Laughlin fit aussi la connaissance de Bob Hunter, qui avait monté un groupe, pas de folk, mais de rock, nommé les Charlatans. Peu importait. Ne commençait-on pas à parler de folk rock autour de Dylan et des Byrds ?
Le Red Dog Saloon ouvrit ses portes le 29 juin 1965, avec son groupe attitré, les Charlatans; La légende de l’Ouest rencontrait une nouvelle histoire en train de s’écrire. Le décor reproduisait les années 1860, avec sa porte battante, les meubles étaient d’époque. Le barman et les serveuses étaient costumés de la même manière. Et de nombreux consommateurs aussi, sans parler des musiciens eux-mêmes avec leurs cheveux sur les épaules, leurs bottes et leur chapeau. Peu à peu, les habitués du Red Dog devinrent selon Laughlin des acteurs d’un western de série B. Les Charlatans allaient jusqu’à apparaitre sur scène avec des carabines Winchester qu’ils appuyaient contre les amplis avant de commencer à jouer.
Mais la nouvelle histoire s’écrivait aussi. Le LSD de Owsley Stanley, qui avait fréquenté la Cabale Creamery, était présent depuis le premier jour et l’ombre de Ken Kesey rôdait. Laughlin n’organisait-il pas des Red Dog Experiences ?
Le Red Dog Saloon ne tarda pas à se faire une solide réputation et les Charlatans prolongèrent leur contrat, initialement prévu pour deux semaines..
Le décor, non pas du western, mais d’une nouvelle scène musicale était planté, avec le rock, les sons et lumière et la danse. Elle pouvait s’exporter désormais, et où mieux qu’à San Fransisco?
San Fransisco 1965
La bohême beat, chassée de North Beach par la réputation du lieu, qui avait provoqué l’afflux de touristes, de maffieux de tout genre et d’une lucrative économie dérivée avec ouverture de bars topless et autres attractions, avait trouvé dans le district de Haight Ashbury un nouveau refuge.
Ce quartier de San Fransisco, bordé par le Golden Gate Park, offrait le visage d’une petite ville tranquille et des loyers très accessibles dans ses maisons victoriennes, qui convenait à une population peu fortunée dont les étudiants du State College
Un des vétérans des établissements du quartier de Haight Ashbury est le Blue Unicorn ouvert au début 1962. Fondé par Bob Stubbs , le coffe house offrait des prix accessibles aux bourses les plus petites, et si malgré cela le coût d’un repas était encore trop élevé, il était possible de l’obtenir en faisant la vaisselle. On pouvait aussi y trouver disques et livres d’occasion, un piano, un nécessaire à couture, une caisse de vêtement d’occasions gratuits et utiliser l’établissement comme boîte aux lettres si l’on avait pas d’adresse fixe Le Blue Unicorn fut le premier service communautaire du quartier.
Il hébergeait également les réunions du Legalize Marijuana (LEMAR), animé par Chester Helms et celles de la Sexual Freedom League .
Stubbs avait rédigé un tract prophétique
"Il ne se passe rien de nouveau. Nous avons une révolution privée en cours. Une révolution d’individus et de diversités qui ne peut qu’être privée. En devenant un mouvement de groupe, une telle révolution se termine avec des imitateurs plutôt que des participants Il s’agit essentiellement d’un effort pour la réalisation d’une relation à la vie et aux autres."(1)
Le San Francisco Tape Music Center (SFTMC) fondé par des musiciens expérimentaux parmi lesquels Ramon Sender, Terry Riley,Pauline Oliveros et Morton Subotnick, avait ouvert ses portes officiellement en 1962 et explorait les formes nouvelles de la musique électronique. Leurs expérimentations s’étendait à la confection de spectacles présentés en public, avec projections, spectacles de lumières et musiciens, mais également à des formes de danses modernes et de peintures.(2)
Le théâtre n’était pas en reste, avec le Committee Theater qui avait ouvert ses portes le 10 avril 1963 au 622 sur Broadway. Fondé par Alan Myerson et Irene Riordan, la troupe se consacrait largement au théâtre d’improvisation.. Elle déménagera par la suite sur Montgomery Street , où elle hébergera le journal underground Ramparts fondé par Robert Sheer. Ses membres étaient largement impliqués dans le mouvement pour les droits civiques Elle jouera notamment la sulfureuse pièce Macbird, de Larry Hankin.(3)
Le Open Theater était situé au 2976 College, au sud de Berkeley. Ses fondateurs Ben Jacopetti et sa femme Rain.étaient spécialisés dans le happening plutôt dénudé. L’un des spectacles "Revelations" fut refusé par Tom Donahue pour cette raison.
Au début des années 1960, la scène musicale était encore dominée par le jazz à travers de nombreux clubs.
Le 4 juillet 1965, le DJ rock"Big Daddy" Tom Donahue ouvre Mother's à North Beach. Donahue était arrivé en 1961 du Maryland où il travaillait pour une autre radio et est embauché par KYA . Avec un autre disk jockey Bobby Mitchell (4), il crée Autumn Records début 1964 . Le label sortira notamment les deux premiers albums de Beau Brummels (5) et la première version de "Somebody to Love" (à l’origine "Someone to Love") de The Great Society.
Le Mother’s connu un éphémère moment de gloire en août avec à l’affiche pendant un mois Lovin' Spoonful qui venait de sortir leur premier disque "Do You Believe in Magic?"
Le 13 août, Marty Balin, de son vrai nom Martin Buchwald,, un acteur devenu chanteur qui vit dans le quartier de Haight ouvre le Matrix, une ancienne pizzeria . Comme le Red Dog Saloon avec les Charlatans, le Matrix aura son groupe attitré : Jefferson Airplane.
Le 13 septembre, le Committee Theater présenta un spectacle multimédia intitulé "America Needs Indians." avec diapositives, bandes sons et danseurs. L’un de ses auteurs, Stewart Brand avait pris les photos dans la réserve indienne de Warm Springs dans l’Oregon et il décrivait le spectacle comme "une cérémonie du peyotl sans peyotl"
La San Francisco Mime Troupe
La SFMIT va jouer un rôle primordiale, quoi que largement involontaire, sur la scène contre culturelle de SF. Elle abritera ainsi en son sein, Bill Graham, qui découvrira sa vocation d’organisateur de concert grâce à elle, et le noyau originel des diggers.
Ronald Davis arrive à SF le 3 Juillet 1958 avec une conception du théâtre qui mélange avant garde, tradition et culture radicale. Il ré-invente ainsi la forme théâtrale italienne du Seizième Siècle, la commedia dell'arte, dont les représentations avaient lieu dans la rue. La Commedia mettait en scène des personnages connus, portant des masques aisément identifiables. Leurs représentations choquaient les spectateurs, par leur nudité et un langage absent des autres scènes au début des années soixante.
La SFMT adapte des pièces du répertoire européen, comme The Root, à partir de Machiavel (mai 1963) , Ubu Roi d' Alfred Jarry (décembre 1963) ou encore Tartuffe (avril 1964) Elle joue également son propre répertoire A Minstrel Show or Civil Rights in a Cracker Barrel, écrit par Saul Landau et R. G. Davis (juin 1965 )
En mai 1965, Davis rédige un manifeste qui formule sa conception du théâtre que Peter Berg, un membre de la troupe baptise du nom de Théâtre Guérilla. Le théâtre n’est pas un divertissement mais un outil de transformation politique et social d’un " système débilitant, répressif et inesthétique".
"A ceux qui aiment leur théâtre pur de toutes les questions de société, je leur dis—ALLEZ VOUS FAIRE FOUTRE! Les amis, le théâtre est une entité sociale. Il peut émousser l’esprit des citoyens, il peut effacer la culpabilité, il peut apprendre à tous à accepter la Grande Société et la façon de vivre Amaaaaaricaine (tout comme dans les films, Mam) ou il peut chercher à changer cette société... et çà c’est politique." (6)
Les parcs seront l’endroit privilégié des représentations de la troupe à partir de l’été 1962, mais la municipalité n’accordai les autorisations qu’au compte goutte jusqu’en 1965 où la SFMT obtint un permis pour 48 représentations de "Il Candelaio.". Au bout de trois représentations, le permis fut retiré pour "obscénité", interdiction ignorée par la troupe et le 7 août 1965, la police intervient dans Lafayette Park et arrête Davis et deux autres acteurs.
Pour faire face au frais de justice, la Troupe lance un appel pour une manifestation de soutien dans ses locaux de Howard Street . La censure est un sujet sensible pour le milieu artistique de San Fransisco, et au delà,, comme le Fugs de New-York, qui répond en masse.
Le 6 novembre 1965, c’est le plus importants des concerts/danse qui a lieu avec entre autre, the Committee, Allen Ginsberg, Jefferson Airplane, the Mothers,(pas encore Of Invention, de Frank Zappa)
Il y avait pourtant de la concurrence. Family Dog organisait le même soir son troisième Concert/danse au Longshoremen's Hall, intitulé A Tribute to Ming the Merciless
Ce succès inattendu entrainera deux autres manifestations similaires, le 10 Decembre suivant et le 14 janvier 1966
Mais le coup est rude pour la Mime Troupe. Le 17 Decembre 1965, R. G. Davis condamné à 30 jours d'interdiction de jouer et à un an de mise à l'épreuve.
A Tribute to Dr Strange
Alton Kelley, Ellen Harmon Jack Towle et Luria Castell, étaient de retour à San Fransisco avec l’idée de reproduire une version moins "western" de l’expérience du Red Dog Saloon..Luria, avec son passé militant, connaissait le local du International Longshoremen's and Warehousemen's Union près de Fishermen's Wharf, qu’ils louèrent sous le nom de Family Dog .A l’affiche, les Charlatans, Jefferson Airplane , the Marbles un groupe d’Oakland et the Great Society, un nouveau groupe que Tom Donahue venait d’engager. Bill Ham était chargé du son et lumière.
Ils se mirent en contact avec Ralph Gleason, l’incontournable journaliste du SF Chronicle. Ce dernier, toujours interéssé par la nouveauté sur la scène musicale, les aida à faire tomber le principal obstacle au projet : l’interdiction étonnante de lier concert et danse à San Fransisco. Ce droit était réservé aux hôtels et nécessitait un permis spécial, ce qu’ignorait la plupart des organisateurs de spectacles jusqu’à ce que Marty Balin, du Matrix, vit l’établissement. menacé de fermeture.. Gleason lança une campagne de presse dans le Chronicle pour s’étonner que dans une ville aussi libérale que San Fransisco, il n’était pas possible de danser sur de la musique rock.
Les permis furent finalement obtenus et, le 16 Octobre 1965, A Tribute to Dr Strange ouvrait une nouvelle ère musicale à San Fransisco.
Un millier de personnes se déplacèrent, insouciants de la piètre acoustique du lieu, pris par la danse, tous genres mélangés : la génération beat, dont Allen Ginsberg, ceux que l’on appelait pas encore hippies - même si le terme était apparu sous la plume de Michael Fellon en septembre - il faudra presque deux année encore pour qu’il devienne courant - des Hell’s Angels, des radicaux arrivant d’une manifestations contre la guerre du Vietnam, la plupart costumés.
Derrière la scène, un poster représentait un aigle, tenant dans l’une de ses serres des bombes avec l’inscription “Paix”, dans l’autre une poignée de dollars avec le mot “Liberté” et au-dessus de la tête de l’aigle, on pouvait lire “Mauvais goût”.
Le week-end suivant, le 24 octobre Family Dog organisa un autre concert-danse -"A Tribute to Sparkle Plenty." - au Longshoremen's Hall.avec toujours les Charlatans et Lovin' Spoonful.
Une communauté était née et se reconnaissait. La vitalité et l’originalité de la scène culturelle san fransiscaine furent remarquées par le San Francisco Examiner, dans un article intitulé "A New Haven for Beatniks." daté du 6 septembre 1965 . Pour la première fois de l’histoire, la faune locale gravitant autour du quartier de Haight Ashbury était dénommée "hippies"
Première édition : juillet 2009
