
Notes
(1) White Citizens Council (WCC) organisation raciste avec environ 15 000 membres principalement dans le Sud . Le premier groupe local officiel a été créé à Indianola, Mississippi le 11 juillet 1954

(2) Walking With the Wind, John Lewis et Michael D'Orso. Simon & Schuster, 1998.

(3) Stokely Carmichael choisit en 1978, de changer son nom en Kwame Ture en
référence aux dirigeants africains Kwame Nkrumah et Ahmed Sékou
Touré.
(4) Ready for Revolution: The Life and Struggles of Stokely Carmichael
(Kwame Ture), par Stokely Carmichael et Ekwueme Michael Thelwell.
Scribner, 2003.

Des délégués du MFDP occupent les sièges de la délégation démocrate (blanche) du Mississipi lors de la Convention Nationale du parti démocrate Atlantic City, 1964
(5) Walking With the Wind op.citée
En 1964, 45% de la population du Mississippi est noire. Moins de 5% des noirs sont inscrits sur les listes électorales La répression violente est une tradition au Mississippi. Durant les 80 années précédentes, on relève une moyenne de 6 meurtres d’origine raciale par an, (lynchage ou assassinat) et après trois ans de luttes, les mouvements pour les droits civiques ont échoué à faire reconnaître le droit de vote, d’expression ou de réunion.
Le mouvement comprend que le temps presse. Le White Citizens' Council (1) invite les propriétaires des plantations à se mécaniser et à renvoyer la main d’oeuvre noire. La stratégie consiste à forcer les noirs à quitter l’état, faute de travail, avant qu’ils n’obtiennent un partage du pouvoir politique. En octobre 1963, lors de la campagne du Freedom Ballot, les militants noirs avaient remarqué que la présence de blanc à leurs côtés avaient fait baisser le niveau de la violence, tout en attirant l’attention médiatique. En novembre, le Council of Federated Organizations, COFO, tient une réunion à Greenville où l’idée d’un projet durant l’été 64 impliquant un grand nombre d’étudiants blancs est soulevé. Les avis sont très partagés. Si l’engagement des étudiants blancs à l’automne dernier avaient eu des effets bénéfiques, il avait aussi été source de tensions dans le mouvement. L’idée l’emportera cependant après des semaines de débats internes.
En mars 1964, les objectifs et l’organisation prennent forme.
Il s’agit de recruter et de former les volontaires qui auront pour but d’organiser les inscriptions sur les listes électorales, de mettre sur pied le Mississippi Freedom Democratic Party, qui remettra en cause la délégation démocrate exclusivement composée de blancs à la Convention Nationale du parti qui aura lieu à Atlantic City, d’animer les Freedom Schools, de tenir les centres communautaires, et d’apporter le soutien médical et judiciaire
La tâche est rude. Le mouvement est à court de finances alors que le projet est estimé à 800 000 $. le SNCC n’arrive plus à payer ses permanents malgré les pauvres salaires versés (40$ mensuels). Dick Gregory, le comédien et supporter du mouvement organise une tournée de soutien mais les 97 000 $ collectés sont loin d’être suffisants
La question des moyens se posent. Sur un plan tactique, la plupart des militants noirs du mouvement sont contre l’usage de la violence, même si ils sont en général armés. Le port d’arme est dangereux. La détention d’arme coûte généralement une lourde peine de prison. Et si un contrôle de police s’effectue dans une zone rurae isolée, le risque est grand d’être abattu sans autre forme de procès, les policiers prétextant ensuite la situation de "légitime défense" . Le SNCC, où le débat est le plus virulent, ne prendra pas position. La possession ou non d’armes est laissée à l’appréciation de chaque militant..
Un autre débat empoisonne la préparation du projet. Même si en 1964, l’hystérie anti communiste tend à diminuer d’intensité, elle n’a pas disparue loin s’en faut et est encore bien présente au sein des administrations gouvernementales, des médias et de l’opinion publique. L’arrivée de "dangereux radicaux" n’est pas vu d’un bon oeil par tous dans le mouvement. Le SNCC considère que "tous ceux qui veulent se mettre en première ligne" sont les bienvenus. Ce qui lui vaut une attention particulière de Edgar Hoover et du COINTELPRO du FBI . Peu avant le début du projet, le The New York Times publiera un article intitulé "Hoover déclare que les rouges exploitent les Nègres" Ce à quoi John Lewis répliquera " Le Directeur du FBI devrait consacrer moins de temps à retourner des bûches à la recherche de la menace rouge et plus de temps à rechercher les assassins de minuit auteurs d’attentats à la bombe et les racistes brutaux qui tournent en dérision quotidiennement la Constitution des Etats-Unis"
Malgré les pressions du Legal Defense Fund du NAACP de New York et de Washington, le SNCC s’en tiendra à sa position d’accepter toutes les bonnes volontés.
La réponse blanche, elle, est sans nuance. Le Ku Klux Klan brûle en une seule nuit des croix dans 64 des 82 comtés de l’état. Des attentats à la bombe ont lieu contre les églises ayant accepté d’héberger des Freedom Schools. Dans ce cas, peu avant l’attentat, la police d’assurance est résiliée , exemple typique de la collaboration entre le KKK et le White Citizen Council. Les autorités déclarent les Freedom Schools illégales ainsi que la distribution de tracts appelant à un boycott et permettent l’établissement de couvre-feu.
En juin, le COFO avait reçu près de 1 200 formulaires d’inscriptions de volontaires.Ils seront entre 700 et 1 000 à être retenus en grande majorité blancs (85-90%) et étudiants . Deux sessions d’entrainement sont organisées, l’une commençant le 13 juin, l’autre le 20. Bob Moses, le Directeur du projet les préviens :
"Ne venez pas dans le Mississippi cet été pour sauver les Nègres. Venez seulement si vous comprenez , si vous comprenez vraiment, que cette liberté et la vôtre ne font qu’une ... Peut-êtte que vous n’aurez pas beaucoup de monde à d’inscrire cet été . Peut-être même que vous n’aurez pas beaucoup de monde dans les Freedom Schools. Peut-être que tout ce que nous allons faire cet été c’est vivre. Dans le Mississipi, c’est déjà beaucoup!" (2)
Les relations entre militants blancs et noirs ne sont pas faciles étant donné outre la différence raciale, les différences de classes sociales et de culture
Frank Smith, militant au SNCC "J’ai grandi en haïssant tous les blancs. Ce n’est qu’il y a un couple d’années que j’ai appris qu’il pouvait y avoir des bons blancs.— et même maintenant je me le demande parfois"
Les relations sont ambivalentes. Les militants noirs hésitent à envoyer les étudiants blancs dans des situations dangereuses dont souvent ils n’ont pas conscience. Ces derniers attirent comme prévu les médias, mais celles-ci ignorent les militants noirs, qui réagissent mal. Les blancs, pour leur part se sentent mal à l’aise face à l’attention médiatique. l’un d’eux dira , " Au début, cela m’a fait sentit important. Mais ils ont une façon de dégrader tout ce qu’ils touchent et je me sentais sale."
Plus tard,, Kwame Ture (3) dira :
"Est-ce qu’il y avait des tensions? Qu’attendiez-vous ? Bien sûr qu’il y en avait. Est-ce que les gens étaient nerveux et anxieux? Vous ne l’auriez-pas été vous ? Esyt-ce que c’était basé sur la race? Pas vraiment, enfin, oui, les permanents du Mississippi étaient en majorité noirs, sudistes et pauvres et les volontaires étaient pour la plupart blancs, du Nord et issus des classes moyennes ... Ien réalité, beaucoup d’entre eux, comme la plupart des américains blancs n’avaient jamais été en relation avec des noirs de façon significative et les permanents noirs n’avaient pas l’habitude de prendre en charge en rien des blancs étranges . ... Etant donné le climat qu’ils y avait dans le Mississippi,les gens avaient un fort sentiment de malaise Mais la race en elle-même arrivait en dernier ... " (4) Ready for Revolution: The Life and Struggles of Stokely Carmichael (Kwame Ture), by Stokely Carmichael with Ekwueme Michael Thelwell. Scribner, 2003.
Le 21 juin, Mickey Schwerner, James Chaney, deux militants du CORE, et un volontaire Andy Goodman, se dirigent en voiture vers le comté de Neshoba County où le Klan a attaqué et détruit une église quelques jours auparavant. Ils sont arrêté par Cecil Price pour excès de vitesse. Le policier est connu pour être un membres des White Knights du Ku Klux Klan . Au lieu de les verbaliser, il arrête les trois hommes qui sont détenus à la prison de Philadelphia, sans possibilité de passer un coup de téléphone. Price et le shérif Lawrence Rainey avertissent alors le Klu Klux Klan qui tend une embuscade dans laquelle tomberont les trois hommes lorsqu’ils seront relâchés vers 22 H. Leurs corps brûlés ne seront jamais retrouvés.
Durant l’été, 4 militants seront tués, 4 autres grièvement blessés. 80 personnes seront battues, un millier arrêtés (permanents, volontaires et habitants locaux) 37 églises seront brûlés ou seront la cible d’attentats à la bombe. 30 maisons ou commerces tenus par des noirs seront détruits
Pendant les dix semaines du Summer Project, plus de 17 000 noirs se présenteront au tribunal pour s’inscrire sur les listes électorales. Seuls, 1 600 seront effectivement enregistrés ( 9% des demandeurs) Bien que cela représente 3 ou 4 fois le nombre d’inscription des dernières années , le résultat est décevant.
80 000 personnes rejoindront le Mississippi Freedom Democratic Party , devenu un parti politique avec une base solide.Mais le MFDP se voit refuser l"organisation de ses propres élections primaires. Ile MFDP envoie donc une délégation à Atlantic City à la Convention Nationale du parti démocrate qui leur refuse des sièges, ne proposant qu’un compromis d’observateurs sans droit de vote. Le MFDP le refusera et quittera la convention.
"Selon moi, cela a été le moment charnière du mouvement pour les droits civiques. J’en suis absolument convaincu. Jusqu’alors, malgré tous les revers, les déceptions et les obstacles que nous avons rencontré toutes ces années,le sentiment dominant était encore que le système fonctionerait, que le système écouterait, que le système répondrait. Maintenant, pour la première fois, nous avions fait notre chemin jusqu’au centre même du système. Nous avions joué selon les règle comme nous étions supposés le faire, avions joué le jeu exactement comme il le fallait, étions arrivés sur le seuil et on nous a claqué la porte au visage." John Lewis (5)
novembre 2009
