Article de Mark Rudd paru dans Movement, Mars 1969.
http://beatl.barnard.columbia.edu/Columbia68/
Partie 1
Columbia
Avant et pendant la rebellion de Columbia, la section du SDS a rencontré des situation très similaires à celles rencontrées par les autres sections à travers le pays. Questions du militantisme, contre l'isolement par rapport à la base, questions des rapports avec le mouvements des étudiants noirs, question du pouvoir étudiant contre la position des radicaux sur l'université, questions sur comment travailler comme radical dans des situations politiques de masse, toutes se sont posées avec acuité durant notre expérience à Columbia. Elles sont également devenues des questions clés dans des lieux comme Brooklyn College, Kent State dans l' Ohio, San Francisco State, Brandeis et sur littéralement des centaines d'autres campus où le mouvement est à différentes étapes de construction.
D' avril 1967 à Mars 1968, la section du SDS a été dirigée par un groupe qui avait tendance à insister sur l'"organisation" et la "construction d'une base" au détriment de l'action et de la "confrontation." Bien qu'ayant une analyse "marxiste", ils croyaient que la manière de gagner le soutien était d'aller vers les gens et de leur parler de notre analyse. De nombreux voeux pieux au sujet de la nécessité de construire la base avant que d'entreprendre des actions et du danger de s'isoler de cette base furent pronocés sans arrêt au nom de l'"analyse marxiste". Le mot de "politique" était asséné comme une matraque avec laquelle étaient frappées les initiatives indisciplinées pour garder le contrôle sur la section. Un exemple illustrera ce point.
Début mars, lors d'une réunion du Comité sur la Conscription du SDS, la question fut soulevée de savoir comment réagir à la venue à Columbia du chef du Selective Service System de New York . Quelqu'un suggéra que le SDS accueille le Colonel en l'attaquant physiquement -ce qui aurait clairement montré que nous le considérions comme un ennemi. L'idée fut repoussé par un vote de 30 contre1 après que l'ancienne direction de la section eut expliqué qu'une attaque contre le colonel était "terrorist, apolitique et imbécile," et qu'en plus, elle ne communiquerait rien à qui que ce soit. (puisque l'action n'avait "pas de contenu politique"). Il fut décidé que le Comité sur la conscription serait présent lors du discours pour "poser des questions probantes."
Plusieurs membres du SDS, ainsi que des étudiants non membres, organisèrent alors clandestinement l'attaque contre le Colonel. Au milieu de son discours, une mini manifestation fit irruption au fond de la salle avec un fifre et un tambour, des drapeaux et faisant beaucoup de bruit. Comme l'attention de tous se portaient vers l'arrière de la salle, une personne du premier rang se leva et jeta une tarte meringuée au citron au visage du Colonel. Tout le monde se marra.
Deux groupes seulement sur le campus n'apprécièrent pas ce qui devient fameux sous le nom d' "incident de la tarte." L' administration de l'université de Columbia, d'abord. L'ancienne direction SDS de Columbia, ensuite, qui désapprouva l'action car elle était terroriste, apolitique et qu'elle mettait en danger notre base sur le campus.
En réalité, pratiquement tout le monde sur le campus pensait que c'était la meilleure chose que le SDS n'avait jamais fait (bien que nous désavouâmes toute responsabilité en disant que c'était les Knickerboppers de NY qui avaient fait le coup). Les gens comprirent le symbolisme de l'attaque et s'identifièrent avec elle car elle répondait à leurs propres désirs, souvent inconscients, de frapper en retour la conscription et le gouvernement. C'était, sous une forme symbolique miniature, la même dynamique que l'action militante par une avant garde, suivie d'une identification de masse qui a si bien marché durant la rebellion un mois plus tard.
Dans une réunion de critiques après l'incident de la tarte, des membres de la section commencèrent à apprendre la différence entre la "construction de la base" verbale, l'approche non conflictuelle de l'ancienne direction (maintenant appelé "Praxis Axis" après le supplément deNew Left Notes édité par Bob Gottlieb et Dave Gilbert dont beaucoup d'anciens dirigeants étaient des partisans) et l'approche agressive de ceux qui voyaient la priorité comme étant de développer un mouvement basé sur la lutte. Ce dernier groupe, réuni autour de moi-même et de John Jacobs, ainsi que d'autres dans et à l'extérieur du SDS, devint connu sous le nom de" Faction Action" du à la perpétuelle recherche de symétrie
Suite à l'ascendance des idées de la Faction Action , la section commença à s'engager de plus en plus dans des confrontations militantes - une manifestation illégale contre l'IDA le 27 mars, la perturbation du service à la mémoire de Martin Luther King, de façon à dénoncer le fait que, pendant que Kirk et Truman faisaient l'éloge funèbre de King, leur université était totalement raciste envers la communauté et ses employés.
La priorité du militantisme et de l'approche agressive ne doit pas être interprétée comme une victoire des partisans de l'action , contre ceux de la "construction de la base". En fait l'action et l'éducation (verbale et autre) sont totalement unies, deux aspects d'une même chose ( qu'on l'appelle "construction de la base" , "organisation", " construction du mouvement" ou autre) . Un tract ou une tournée des dortoirs n'est pas une activité moins radicale que l'occupation d'un bâtiment - en réalité les deux sont nécessaires.
A Columbia nous avons eu une histoire d'agitation et d'éducation longue de quatre ans, incluant des formes d'activités comme des séminaires et des forums publics sur l'IDA, jusqu'à des confrontations directes autour du NROTC et du recrutement militaire. Toutes ces activités ont developpé une conscience de masse qui a permis la rebellion à Columbia. L'important, c'est que nous devons développer la volonté d'entreprendre des actions, des actions d'avant garde, avant que le potentiel extraordinaire de la "base" puisse s'exprimer. En outre, l'action d'avant garde agit également comme moyen d'éducation pour des tas de gens non encore convaincus. L'analyse radicale n'a jamais eu autant d'audience, et une audience amicale, que durant la rebellion.
Il n'existe pas de moyen sûr pour savoir quand la base sera prête à bouger. Beaucoup d'actions militantes qui exposent ses participants n'auront que comme conséquence un intérêt éducatif pour la conscience des gens, sans entraîner un soutien de masse. Un exemple en es tle sit-in contre la CIA qui eut lieu à Columbia en février 1967, impliquant seulement 18 personnes. Cette action apparemment isolée (même la section du SDS n'y participait pas) aida à préparer des gens à rejoindre l'action directe un an plus tard, en faisant pénétrer dans l'esprit des étudiants que l'action directe est à la fois possible et souhaitable.
Nous n'avions aucun moyen de savoir si la base était prête à Columbia; en fait ni le SDS ni la masse des étudiants n'étaient prêts à l'époque; nous avons été éperonnés par une fantastique poussée de l'histoire, si vous voulez, incarnée par les militants étudiants noirs de Columbia.
Avant le 23 Avril, la Students' Afro-American Society et le SDS de Columbia n'avaient jamais collaboré dans une action commune ou même eu une communication inter-organisations. La SAS avait été principalement une organisation culturelle ou sociale, reflétant en partie la classe sociale de ses membres (la position du SDS sur le campus de la même façon, reflétait le milieu classe moyenne de ses membres - la tendance à sur-verbaliser plutôt que d'agir, la croyance dans la réthorique militante pure et révolutionnaire plutôt que le lien avec les gens).
Ce ne fut qu'avec la mort de Martin Luther King que le SDS commença à exprimer des revendications politiques- bien que encore tout entièrement consacrées à la situation des étudiants noirs à Columbia. Un autre facteur important du renouveau militant du SDS fut la lute de la communauté d' Harlem contre le gymnase de Columbia sous la forme de manifestations, de marches et la déclaration par H. Rap Brown selon laquelle le gymnase devrait être brûlé si il était construit.
L'élément pivot de la grève, cependant, fut la décision des étudiants noirs de se barricader dans Hamilton Hall la nuit après que l'occupation commune ait commencé. Par cette décision, les noirs se définissaient politiquement comme membres de la communauté de Harlem et de la nation noire, qui combattraient le racisme de Columbia jusqu'au bout . Ce fut également cette action qui donna un modèle de militantisme, et, sur un plan plus général, obligea les blancs à s'éveiller au monde réelqui les entourait.
Au moment où les étudiants noirs de Hamilton Hall annonçaient qu'ils allaient barricader le bâtiment, l'objectif du SDS était le même qu'il avait toujours été - radicaliser et politiser la masse des étudiants blancs de Columbia et de créer une force étudiante politique et radicale. Cette auto définition, cependant, conduisit à la conclusion que nous ne voulions pas risquer de nous aliéner la masse des autres étudiants blancs en nous confrontant à eux, disons, derrière des barricades. Cette décision de ne pas nous barricader doit être vue en partie comme une réminiscence des anciennes attitudes timides et non conflictuelles si communes dans la section
Les noirs, pour leur part, avait décidé qu'il mènerait leur action seuls, comme un groupe de noirs ayant leur propre conscience. Cette décision fut sans doute hâtée à la vue du manque de militantisme de la pert des blancs dans Hamilton et particulièrement notre manque de discipline et d'organisation
Après avoir quitté Hamilton, un changement se fit jour dans la masse des étudiants blancs, du SDS et des autres. Des gens restèrent dans Low Library "parce que nous ne pouvons pas abandonner les noirs." Les gens ne voyaient pas seulement un modèle de militantisme chez les noirs, ils commençaient aussi à percevoir la réalité - le monde qui les entourait et la nécessité de se battre, de lutter pour la libération, à cause de la situation de ce monde.
Ce fut l' action des étudiants noirs de Columbia- un groupe extérieur à celui fragmenté, individualiste, "classe moyenne" des étudiants - qui éveilla ces étudiants au fait qu'il existait un monde composé de personnes souffrantes, brutalisées, exploitées, et que ces gens étaient une force souhaitant se battre pour la liberté. Particulièrement important dans cette prise de conscience fut le pouvoir de Harlem, à la fois manifeste et invisible.Maintenant, l'univers libéral, replié sur lui-même, était fracassé et l'occupation de masse, commencée par une poignée de blancs, les 23 qui restèrent dans Low, enfla pour devenir la réponse naturelle de plus de 1 000 persones qui voulaient se battre contre l'oppression des noirs, des vietnamiens et de la leur.
Sur un autre plan, le militantisme des blancs du SDS obligea les autres à reconsidérer leur position et, plus tard, à se joindre à l'occupation. Mais l'occupation menée par le SDS reposait elle même sur le fait que les noirs, et l'omniprésence des étudiants noirs et de Harlem même, nous obligeaient à garder à l'esprit l'image claire du monde réel. Grâce aux noirs, nous reconnaissions l'urgence et la nécessité de la lutte: Le Vietnam est loin malheureusement, pour la plupart des gens, et notre souffrance est devenue diffuse et sans éclat.
La question de l'exemple et du rôle d'avant garde de blancs vis à vis d'autre blancs doit aussi être soulignée. Quand des étudiants neutres, ou libéraux, ou même de droite voient d'autres étudiants, très semblables à eux, risquer leur carrière, l'emprisonement et leur intégrité physique, ils commencent à se demander quelles sont les raisons politiques pour lesquelle cette avant garde agit, et, en même temps, réfléchissent sur leur propre position. Ici, l'éducation et la propagande sont essentielles pour montrer aux gens les enjeux et aussi la nécessité de l'action. A aucun moment, l'"organisation" ou la "discussion" ne sont aussi importantes que avant, pendant et après l'action militante.
Cela n'est pas pour dénier l'importance du militantisme noir, mais seulement pour souligner la relation complexe et dialectique entre les militants noirs et blancs et "la base." Lutte après lutte, sur les campus et dans les magasins, les noirs ont pris le premier rôle, y compris d'avant garde. San Francisco State, où la direction et les actions militantes avaient été menées par la Black Students Union et le Third World Liberation Front, est le meilleur exemple de la prise du flambeau par les plus opprimés.
[...]
La primauté du mouvement noir n'implique pas que les blancs restent assis et attendent que les noirs fassent la révolution. Cela implique plutôt que nous étudions et comprenions les racines, lastratégie et la nécessité du mouvement noir de libération de façon à comprendre comment notre mouvement doit se comporter.
A Columbia notre compréhension des dynamiques à l'oeuvre était au mieux intuitive: nous savions que blancs et noirs devaient agir par eux-mêmes, mais nous ne savions pas comment cela marcherait en pratique - des tactiques séparées, une organisation séparée. Dans certains établissements, comme à Kent et San Francisco State, les militants blancs ont fait aussi bien ou mieux que nous dans la mesure où ils étaient conscients de leur propre rôle en lien avec les militants noirs.
Ce terme "en lien avec" contient au moins deux pièges clairement distincts. D'abord, en raison du racisme intensif et omniprésent aux Etats-Unis, les radicaux blancs ne souhaitent parfois pas suivre une direction composée de noirs. Cela a été le cas durant le récent boycott par l'UFT des écoles de New York City quand à la question du contrôle de celles-ci par la communauté noire. Ensemble, le Progressive Labor Party et son ennemi juré, le Labor Committee, ont manifesté leur racisme en refusant de soutenir le contrôle par la communauté, sous le prétexte qu'il s'agissait d'un plan concerté par la classe dirigeante pour diviser la classe ouvrière (les enseignants racistes et les parents noirs sont tous avant tout des "travailleurs" selon le PLP). Aucun des groupes ne vit la nature de classe de la communauté noire unie luttant pour des écoles meilleures contre la classe dominantedes administrateurs et du syndicat des enseignants racistes. (1)
La signification de cet aveuglement de la part du PLP est que les noirs sont trop stupides pour participer à un contrôle communautaire et que par conséquent, ils devraient suivre la ligne dogmatique irréaliste du PLP: les parents noirs et les professeurs blancs unis pour lutter pour une meilleure éducation (une position qui ignore à la fois le racisme des professeurs blancs et le fait que les parents noirs luttent déjà pour un meilleur enseignement). Le SDS, du fait de ses conflitsinternes entre factions, a prdu de nombreuses opportunités pour soutenir la lutte des noirs et aussi pour commencer à éduquer la communauté blanche quant à son propre racisme, les deux étant absolument nécessaires.
Le second piège du "en lien avec" le mouvement noir est une passivité fondée, de l'autre côté, sur le syndrome du dirigeant, de la direction blanche traditionnelle. Les noirs ne veulent souvent pas prendre la direction d'une lutte, s'étant vus imposer une directon blanche depuis si longtemps, ou encore se sentant isolés (ce qu'ils sont en fait dans beaucoup d'établissements blancs), ou bien encore ayant assimilé les valeurs traditionnelles de la classe moyenne quant à la réussite. Dans beaucoup d'endroits, les radicaux blancs pensent que les noirs doivent être à l'initiative des luttes anti-racistes et qu'ils suivront en soutien. L'origine de ce sentiment est à la fois le désir de voir les noirs occuper des positions de dirigeants, ce qui est une bonne chose, et aussi que l'idée que le racisme est un "problème noir" et ne peut pas être soulevé légitimement par des blancs comme une "questions concernant les blancs".
Le racisme doit devenir un "problème blanc" conscient et doit être combattu sous tous ses aspects. C'était notre position à Columbia, quand le SDS entreprit une action indépendante contre le racisme de l'Administration en perturbant le service en mémoire de Martin Luther King. Les étudiants noirs n'y participèrent pas, mais cette action poussa le SAS dans l' action, entre autres facteurs, notamment par les manifestations de la communauté de Harlem contre Columbia.
De la même façon, à Kent State dans l'Ohio, les manifestations contre les recruteurs du Oakland Pig Department, en tant que manifestations anti-racistes, furent déclenchés à l'initiative de la section du SDS et conduites par les étudiants noirs. A Kent comme à Columbia, les étudiants noirs occupèrent ensuite des rôles dominants voire même décisifs.
Etablissement après établissement, les radicaux blancs attendent que les noirs prennent la conduite des opérations. Puisque le racisme doit être combattu, ils ne sont pas dans l'erreur en ne prenant pas l'initiative, donnant à la fois aux étudiants noirs et à la masse des blancs l'impulsion pour continuer la lutteet ils doivent aussi, cependant, savoir quend suivre le leadership noir et quand travailler en parallèle. A Columbia, involontairement, nous avons parfois fait les trois.
La question des liens entre mouvements noirs et mouvements radicaux sera au centre de la convention nationale du SDS en juin suivant et contribuera fortement à la scission de l'organisation Voir la fin du SDS