Le 17 avril 1965, 25 000 people participèrent à une MARCHE SUR WASHINGTON POUR METTRE FIN A LA GUERRE DU VIETNAM organisée par les Students for a Democratic Society. Après plusieurs heures passées devant la Maison Blanche, le Président du SDS, Paul Potter, prit la parole devant les manifestants devant le Monument de Washington.
Larges extraits
Source : http://www.sdsrebels.com/potter.htm
La plupart d’entre nous ont grandi en pensant que les Etats-Unis était une nation puissante mais humble, qui ne s’engageait dans les affaires du monde qu’à contre cœur , qui respectait l’intégrité des autres nations et des autres systèmes, et qui n’entrait en guerre qu’en dernier ressort. C’était une nation sans grande armée permanente, sans projet de conquête extérieure, qui pensait avant tout au développement de ses propres ressources et de son propre mode de vie. Si, à un moment donné, nous avons commencé à entendre parler de choses vagues et dérangeantes au sujet de ce qu’avait fait ce pays en Amérique Latine, en Chine, en Espagne et en d’autres lieux, nous restions cependant confiants au sujet de l’intégrité de base de la politique étrangère de la nation. La Guerre Froide avec ses camps bien délimités et ses descriptions en noir et blanc a beaucoup fait pour nous assurer que ce qu’on nous disait était vrai.
Mais dans les dernières années, la diminution de l’hystérie de la période de la Guerre Froide et le développement d’une politique extérieure plus agressive et plus interventionniste a beaucoup contribué à obliger beaucoup d’entre nous à repenser des attitudes bien ancrées et des sentiments de fond au sujet de notre pays. L’incroyable guerre du Vietnam a fourni le rasoir, la terrifiante lame tranchante qui a finalement coupé les derniers vestiges d’illusion selon lesquels la morale et la démocratie étaient les principes qui guidaient la politique étrangère américaine. Le moralisme sucré auto proclamé qui promet aux vietnamiens un billion de dollars d’aide économique en même temps que nous consacrons des billions pour la répression économique sociale et politique a dilapidé rapidement ce que le pouvoir avait pu faire pour nous rassurer au sujet de la décence de notre politique étrangère. Plus nous examinons la réalité de ce que ce pays est en train de faire et de prévoir au Vietnam et plus nous sommes amenés aux mêmes conclusions que le Sénateur Morse, à savoir que les Etats-Unis pourraient bien être aujourd’hui la plus grande menace pour la paix dans le monde. C’est une perspective terrible et amère pour des gens qui ont grandi comme nous l’avons fait – et notre révulsion devant cette perspective, notre refus de l’accepter comme inévitable ou nécessaire, est l’une des raisons pour laquelle tant de monde est venu ici aujourd’hui.
Le Président dit que nous défendons la liberté au Vietnam. La liberté de qui ? Pas la liberté des vietnamiens. Le premier acte du premier dictateur, Diem, que les Etats-Unis ont installé au Vietnam, a été de commencer la persécution systématique de toute opposition politique, non communiste aussi bien que communiste. La première aide militaire américaine n’a pas été utilisée pour combattre les insurgés communistes; elle a été utilisée pour contrôler, emprisonner ou tuer tous ceux qui pensaient à quelque chose de mieux pour le Vietnam que l’agrandissement du personnel, la corruption politique et le mercantilisme du régime Diem. L‘élite des forces que nous avons entraîné et équipé est encore utilisée pour les arrestations politiques à Saigon et pour protéger le dernier dictateur de son peuple
Et cependant, dans un monde où la dictature est chose si commune, et le contrôle populaire des gouvernements si rare, les gens deviennent insensibles à la misère qu’implique un pouvoir dictatorial. Les justifications utilisées pour défendre le despotisme politique nous ont été si longtemps rabâchées que nous sommes devenus d’une certaine manière sourds à la possibilité que quelque chose d’autre puisse exister. Et c’est seulement le genre de terreur que nous voyons actuellement au Vietnam qui réveille nos consciences et nous rappelle qu’il y a quelque chose en nous de profond qui se récrie contre l’oppression dictatoriale.
Le modèle de répression et de destruction que nous avons mis en place et justifié dans la guerre est si complet qu’on ne peut que l’appeler génocide culturel. Je ne parle pas seulement du napalm ou des gaz, ou de la destruction des récoltes, ou de la torture, appliqués sans discrimination aux femmes et aux enfants, aux insurgés et aux personnes neutres, en cas de la moindre suspicion d’activité rebelle. C’est en soi horrible et impensable au delà de tout. Mais c’est seulement une partie d’un modèle plus étendu de destruction du tissu du pays. Nous avons déraciné les gens de la terre et les avons emprisonné dans des camps de concentration appelés "villages lever de soleil." (sunrise villages). Par le biais de la conscription , de l’intervention politique directe et le contrôle, nous avons détruit les coutumes locales et les traditions, piétinant ces choses de valeur qui donnent dignité et sens à la vie.
Que reste-t’il au peuple vietnamien après 20 années de guerre? Quelle part d’eux mêmes et de leur vie ceux qui survivront seront-ils capables de sauver du naufrage de leur pays, ou de construire à partir de la "paix" et de la "sécurité" que notre Grande Société leur offre en retour de leur allégeance? Comment peut-on être surpris que des gens confrontés à une guerre totale contre eux mêmes et leur culture ne se rebellent de plus en plus nombreux contre la Tyrannie ? Que faire d’autre ? Et notre seule réponse à la rébellion, c’est une répression plus vigoureuse, une opposition toujours plus sans pitié envers les institutions sociales et culturelles qui soutiennent la dignité et la volonté de résister.
Pas même le Président ne peut dire que c’est une guerre pour défendre la liberté du peuple vietnamien. Peut-être que Président, quand il parle de liberté, veut parler de la liberté du peuple américain.
DANS LES FAITS, qu’a fait la guerre pour la liberté en Amérique? Elle a conduit a des efforts encore plus vigoureux de la part du gouvernement pour contrôler l’information, manipuler la presse, faire pression et convaincre l’opinion publique par le biais de documents falsifiés ou franchement malhonnêtes tels les White Paper sur le Vietnam. Elle a conduit à la confiscation de films et autres documents anti guerre et au harcèlement vigoureux par le FBI des personnes les plus actives dans leurs critiques de la guerre. Comme la guerre montait en intensité et que l’administration cherchait à obtenir davantage de soutien pour toutes les initiatives qu’elle pourrait prendre, cela a marqué les débuts d’une guerre psychologique sans précédent depuis les années 1950. Que pouvons nous attendre de plus de la liberté de Mr. Johnson? Que restera-t’il de la liberté dans ce pays si une guerre majeure a lieu en Asie? Par quelle mystérieuse logique peut-on prétendre que la liberté d’un peuple ne peut être sauvegardée qu’en en écrasant un autre?
Sous bien des aspects ceci est une marche originale parce que la grande majorité des gens ici ne sont pas impliqués dans un mouvement pour la paix comme premier sujet de préoccupations. Ce qui est remarquable au sujet des participants à cette marche c’est que tant d’entre nous se considèrent consciemment comme des participants également à un mouvement pour construire une société plus décente. Il y a ici des étudiants qui se sont engagés dans des actions de protestations contre la qualité et le type d’éducation qu’ils reçoivent dans des institutions toujours plus bureaucratisées et déshumanisées appelées universités; il y a des nègres du Mississippi et de l’ Alabama qui luttent contre la tyrannie et la répression de ces états; il y a des personnes pauvres, nègres ou blancs, des zones urbaines du Nord qui essaient de construire des mouvements pour abolir la pauvreté et conforter la démocratie; il y a des membres du corps enseignant qui qui commencent à mettre en doute la capacité de leurs institutions à faire face aux problèmes cruciaux auxquels est confrontée la société. Que deviendront ces gens et les mouvements auxquels il appartiennent si le Président est autorisé à étendre la guerre en Asie? Qu’arrivera-t’il aux débuts prometteurs de l’expression du mécontentement qui essaient de ramener l’attention des américains vers les priorités nationales longtemps négligées, du partage de l’abondance, de la démocratie, de la décence dans le pays, quand ces priorités doivent entrer en concurrence avec les priorités dévorantes et une guerre psychologique contre un ennemi à des milliers de kilomètres d’ici ?
Le Président tourne en dérision la liberté si il continue à pretender que la guerre du Vietnam défend la liberté américaine. La seule liberté que défend peut-être cette guerre est la liberté des faucons du Pentagone et du Département d’Etat d’expérimenter des méthodes de contre insurrection et de guérilla au Vietnam.
Le Vietnam, dirons-nous, est un laboratoire dirigé par une nouvelle race de joueurs qui considère la guerre comme une sorte d’exercice rationnel dans le cadre du pouvoir politique international. C’est le terrain d’expérience et de représentation d’une réponse américaine nouvelle à la révolution sociale qui s’étend à travers les régions pauvres et maltraitées du monde. C’est le début de la contre-révolution américaine et jusqu’à maintenant, personne, ni le N.Y. Times, ni les 17 Nations Neutres, ni les douzaines d’alliés désolés, ni le Congrès des Etats-Unis n’ont été capables d’interférer avec la liberté du Président et du Pentagone de mener à bien cette expérience.
Donc la guerre du Vietnam a seulement dramatisé la demande des gens ordinaires d’avoir la possibilité de construire leur propre vie et de leur refus, malgré des avantages incroyables, d’abandonner leur lutte contre la domination extérieure. On nous dit, malgré tout, que cette demande peut être légitimement écartée puisqu’elle conduirait à un système communiste , et face à cette ultime menace, toute critique est supposée se taire.
[…]
Mais la guerre continue; la liberté de conduire cette guerre dépends de la déshumanisation non seulement du peuple vietnamien mais aussi du peuple américain; elle repose sur la construction d’un système de lieux et de pensée qui isole minutieusement et complètement le Président et ses conseillers des conséquences humaines de leurs décisions. Je ne crois pas que le Président ou Mr. Rusk ou Mr. McNamara ou même McGeorge Bundy sont particulièrement démoniaques. Si on leur demande de jeter du napalm sur le dos d’une enfant de dix ans, ils seraient horrifiés – mais leurs décisions ont conduits à la mutilation et à la mort de milliers et de milliers de personnes.
Quelle sorte de système autorise des hommes biens à prendre ce genre de décisions ? Quelle sorte de système justifie que les Etats-Unis ou tout autre pays prennent en main la destinée du peuple vietnamien et l’utilise sans vergogne pour ses propres intérêts? Quelle sorte de système est-ce, qui s’oppose au droit de vote des gens du Sud, qui laisse des millions et des millions de personnes à travers le pays appauvries et exclues du courant dominant et des espérances de la société américaine, qui crée une bureaucratie terrible et sans visage et en fait l’endroit où les gens passent leur vie et travaillent, plaçant logiquement les valeurs matérielles au dessus des valeurs humaines, et qui persiste néanmoins à s’appeler lui-même libre, et qui persiste néanmoins à se prétendre qualifié pour faire la police dans le monde ? Quelle est la place de l’homme ordinaire dans ce système et comment le contrôler, pour le façonner selon ses volontés plutôt qu’il ne le façonne selon les siennes ?
Nous devons donner un nom à ce système. Nous devons le nommer, le décrire, l’analyser, le comprendre et le changer. Parce que c’est seulement en changeant ce système, en en prenant le contrôle que l’on pourra avoir quelque espoir d’arrêter les forces qui créent une guerre au Vietnam aujourd’hui, ou un meurtre dans le Sud demain, ou toutes les incalculables , innombrables et plus subtiles atrocités mises en œuvre contre les gens, partout – tout le temps.
Comment arrête-t’on une guerre alors? Si la guerre a ses racines profondément ancrées dans les institutions de la société américaine, comment l’arrête-t’on ? Marche-t’on sur Washington? Est-ce suffisant ? Qui nous entendra? Comment peut-on se faire entendre des décideurs, isolés comme ils le sont, si ils ne peuvent pas même entendre les cris d’une petite fille brûlée par le napalm?.
Je crois que l’administration est sérieuse au sujet de l’expansion de la guerre en Asie. La question est de savoir si les gens ici sont aussi sérieux quant à l’arrêter. Je me demande ce que cela signifie pour chacun d’entre nous de dire que nous voulons arrêter la guerre du Vietnam—si nous acceptons pleinement la signification d’une telle déclaration, pouvons-nous simplement quitter cette marche et retourner à la routine d’une société qui agit comme si nous n’étions pas au Coeur d’une crise grave. Peut-être sommes nous, comme le Président, isolés des conséquences de notre propre décision de mettre fin à la guerre. Peut-être avons nous à écouter vraiment les cris d’un enfant en flammes pour décider que nous ne pouvons pas retourner à quoi que ce soit que nous faisions auparavant, jusqu’à ce que cette guerre soit terminée.
Il n’existe pas de plans simples, de schémas ou de trucs à proposer ici. Il n’existe pas de façon simple d’attaquer quelque chose de profondément ancré dans la société. Si les gens de ce pays veulent mettre fin à la guerre du Vietnam et changer les institutions qui en sont la cause, alors les gens de ce pays doivent créer un mouvement social de masse et si cela pouvait se construire autour de la question du Vietnam, alors c’est ce que nous devons faire.
Par mouvement social, j’entends plus que des pétitions et des lettres de protestations , ou des soutiens tacites d’élus dissidents du Congrès; Je veux dire des gens qui veulent changer leur vie, qui veulent défier le système, pour prendre le problème du changement sérieusement. Par mouvement social, j’entends un effort assez puissant pour faire comprendre au pays que nos problèmes ne sont pas au Vietnam, en Chine, au Brésil, ni dans l’espace ou au fond des océans, mais ici, aux Etats-Unis. Ce que nous devons faire, c’est commencer à construire une société démocratique et humaine où des Vietnams sont impensables, dans laquelle la vie humaine et l’initiative sont précieuses. La raison pour laquelle il y a vingt mille personnes ici aujourd’hui et non pas une centaine ou pas du tout, c’est parce qu’il y a cinq ans de cela, dans le Sud, des étudiants ont commencé à construire un mouvement social pour changer le système. La raison pour laquelle il y a ici à Washington des gens pauvres, des nègres et des blancs, des maîtresses de maison, des membres du corps enseignant, et beaucoup d’autres, c’est parce que ce mouvement a grandi […]
D’une étrange façon, le peuple du Vietnam et celui présent à cette manifestation sont unis par bien plus que leur désir commun de mettre fin à la guerre. Dans les deux pays, il existe des gens qui luttent pour construire un mouvement qui aurait le pouvoir de changer leur condition. Le système qui frustre ces mouvements est le même. Toutes nos vies, nos destins nos espoirs de vie même, dépendent de notre capacité à vaincre ce système.
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