Le Free Speech Movement

Source: "It's Free Because It's Yours" par Dominick Cavallo
Deuxième Partie .

http://www.diggers.org/cavallo

Publié avec l'aimable autorisation de D.Cavallo





Au début des années 1960, deux formes inattendues et très différentes de rebellions firent irruption parmi la jeunesse de la Région de la Baie. Leur impact submergera le reste du pays avant la fin de la décade et symbolisera en grande partie la culture de la jeunesse des années 1960 pour beaucoup d’américains: une agitation politique incessante parmi les étudiants des universités et une danse hippie d’abandon dionysiaque  chorégraphiée par les drogues hallucinogènes et la musique rock.

Avant 1964, la plupart des américains considéraient les étudiants comme une classe privilégiée promis à un avenir de sécurité , de richesse et d’influence. Un des premiers signes publics que quelques étudiants se voyaient autrement – en fait comme des victimes opprimées d’une société impersonnelle, répressive et ennuyeuse – apparurent autour de la Baie de Francisco. Fin 1964, le Free Speech Movement (FSM) - Mouvement pour la Liberté de Parole – fit son apparition sur le campus de l’Université de Californie de Berkeley.

Le FSM était une réponse des étudiants de Berkeley à de nouvelles restrictions des activités politiques étudiantes imposées à l’automne par l’administration universitaire. Les restrictions étaient à l’initiative des membres conservateurs du Conseil d’Administration. Ceux-ci, dès 1960, étaient ulcérés par l’engagement des étudiants de Berkeley dans des causes gauchistes. Ils avaient joué un rôle proéminent dans les manifestations massives contre la House Un-American Activities Committee qui s’étaient déroulées à San Francisco en Mai 1960. Au début des années soixante, ils étaient actifs également dans les efforts pour mettre fin à la peine de mort en et de facto à la ségrégation raciale dans la Région de la Baie.

Depuis le début de la Guerre Froide, les activités politiques sur les campus avaient été généralement interdites. C’était particulièrement vrai pour le militantisme perçu par l’administration universitaire comme "gauchiste", ce qui, dans le climat répressif des années cinquante, comprenait à peu près toutes les formes de protestation contre l’ordre établi. Au début des années 1960, cela incluait le militantisme pour les droits civiques. Les nouvelles réglementations interdisaient, par exemple, aux étudiants de s’engager hors du campus dans des actes de désobéissance civile, une tactique  régulièrement employée par les militants pour les droits civiques. Les étudiants se virent également interdire tout prosélytisme ou toute distribution de littérature politique sur les trottoirs de l’entrée principale pour piétons du campus, à l’intersection de Telegraph Avenue et de Bancroft Way, où l’activité politique étudiante avait été traditionnellement tolérée jusqu’alors..

Le 1er Octobre, le militant pour les droits civiques Jack Weinberg, avec quelques autres défièrent l’interdiction. Weinberg fut arrêté pour distribution de littérature en faveur du Congress of Racial Equality.- Congrès pour l’Egalité Raciale. Lorsque les policiers l’installèrent sur le siège arrière d’une voiture, des centaines d’étudiants l’encerclèrent. Durant ce premier, et peut-être plus marquant , acte massif de défi envers les autorités du campus des années 1960, la voiture de police fut immobilisée pendant 32 heures. Alors que Weinberg était dans la voiture, et que la foule l’entourant grossissait jusqu’à plusieurs milliers de personnes, des douzaines d’étudiants se relayaient sur son toit, débattant sur le pour et le contre de l’interdiction des activités politiques. La plupart des intervenants enlevaient leurs chaussures pour ne pas abîmer la voiture de police. Et quelques semaines plus tard, les dirigeants du FSM collectèrent plus de 400 $ auprès des étudiants pour la réparer.

L’indignation causée par l’interdiction des activités politiques étudiantes et l’arrestation de Weinberg et de ses compagnons suscita une agitation durant un semestre sur le campus. Les mensonges et la duplicité d’une administration universitaire incompétente; qui décrivait les dissidents comme autant d’adolescents puérils engagés dans un chahut de style fraternité aggravèrent encore les choses. Du point de vue étudiant, ils étaient en train de défendre leurs droits, garantis par le Premier Amendement, de liberté de parole et de réunion. L’acrimonie et la frustration grandirent des deux côtés, et le 2 Décembre, Sproul Hall, l’immeuble de l’administration de l’université fut occupé par près de 1 000 manifestants étudiants qui y organisèrent un sit-in.

Edward Meese, le procureur adjoint du comté de Berkeley (et plus tard chef du Ministère de la Justice sous l’administration de Ronald Reagan) dit au Gouverneur Pat Brown que les étudiants étaient en train de  "dévaster" Sproul Hall. Meese mentait. L’ occupation de l’immeuble de l’administration avait évidemment semée la perturbation sur le campus. Mais les manifestants, contrairement à beaucoup plus tard dans les années 1960, évitaient soigneusement de malmener les officiels universitaires et de causer des dommages aux bâtiments. Ils passaient la journée à chanter des chansons inspirées par la folk (" Je ne sais pas si je suis subversif," chantait l’un, " je veux juste dire ce qui me plaît" .Certains révisaient en vue de leurs examens de fin d’études, pendant que d’autres regardaient des films de Charlie Chaplin. Des étudiants juifs organisaient un service Chanukah. Le gouverneur donna l’ordre à la police d’évacuer les étudiants, ce qu’ils firent à 3 heures du matin le 3 décembre. Près de 800 étudiants furent emprisonnés dans la plus grande arrestation de masse de l’histoire de la Californie. Une grève générale s’ensuivit. Le 8 Décembre, une majorité écrasante vota le soutien à la revendication du FSM selon lequel le Premier Amendement garantissait le droit des étudiants à la liberté de parole et de réunion sur le campus. L’administration céda, levant l’interdiction sur l’activité politique étudiante. Les étudiants avaient remporté une victoire éclatante, largement relayée au niveau national.

En surface, le Mouvement pour la Liberté de Parole était une défense ardente des étudiants pour leur droit à jouir des libertés fondamentales garanties par la  Constitution. Pour cette raison, des groupes étudiants politiquement conservateurs comme les Young Republicans avaient soutenu le FSM (dont la plupart des porte-paroles allaient des libéraux à la gauche.) et avaient participé aux manifestations. Mais au fur et à mesure que la crise s’aggravait durant l’automne, des sujets sans lien avec la liberté de paroles firent leur apparition parmi les éléments de gauche impliqués dans le mouvement. Ces étudiants commencèrent à soulever la question du droit de l’université à restreindre leurs actes de quelque manière que ce soit, sauf quand le bien-être des autres étaient clairement menacé. Selon leurs vues, le pouvoir traditionnel de l’université à agir comme loco parentis était illégitime.

Plus important, ces étudiants commencèrent à se considérer comme du fourrage pour un système éducatif—et une société—déterminés à les faire entrer dans un moule comme composants efficaces et obéissants de ce que le dirigeant du FSM Mario Savio qualifia de façon vague mais menaçante "la machine" de la société américaine. Les étudiants issus des classes moyennes virent une contradiction entre leur souhait de devenir des adultes autonomes, indépendants et les finalités de leur éducation, telles que définies par la société. Dans une célèbre métaphore, le président de l’université de Californie, le démocrate libéral Clark Kerr, décrivit Berkeley comme " une usine à connaissances." Berkeley et les autres grandes institutions de recherche du pays était des "multiversités." Elles diffusaient diverses formes de connaissances qui reflétaient non seulement le "pluralisme de la classe moyenne," mais qui étaient aussi, selon Kerr, "instrument[s] d’un objectif national ".

Quelques étudiants prirent ombrage de la vision de Kerr, et de la nature impersonnelle de l’environnement académique et administrative qu’elle sous tendait tacitement. Ils virent cela comme la preuve qu’ils étaient perçus par la société comme des "produits" et "ressources" dont le destin était de servir les besoins d’un "objectif national " indéfini et non choisi par eux. En particulier, ces étudiants engagés ou sympathisants des luttes pour la justice sociale firent un parallèle, inexact toutefois, entre eux-mêmes et les victimes de la discrimination raciale et de l’inégalité économique. Leur sentiment d’être "opprimés" était plutôt vague et indéfini, mais il amena à la surface des courants puissants de ressentiment. "Pour la première fois,"  dit le dirigeant du FSM Michael Rossman, des années après, "la question était, Et nous? Pour la première fois, nous avons examiné nos conditions de vie , celles déterminées institutionnellement , non pas comme une base pour soulever les problèmes des autres mais comme terrain de notre propre oppression. Quand les gens ont commencé à faire ce lien, les vannes s’ouvrirent."

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