1968 : Le travail d'organisation contre l'activisme. Par Mark Rudd
Prononcé lors de la Conférence sur 1968 le 4 novembre 2006 à la Drew University

Source : 1968: Organizing vs. Activism A Talk for the Conference on 1968 - Nov. 4, 2006 -  Drew University
http://www.markrudd.com/Homepage/1968%20Organizing%20vs.%20Activism.htm

By courtesy of Mark Rudd


Je veux remercier les organisateurs de cette conférence pour m'avoir invité à y prendre la parole et notamment mon ami Jeremy Varon. Jeremy, comme vous devez le savoir, a écrit une étude brillante sur le Weather Underground et la Fraction Armée Rouge allemande, Bringing the War Home. Quand j'ai lu l'analyse de Jeremy sur comment nous étions arrivés au bord de la violence terroriste, y avions jeté un coup d'oeil avant que de faire larche arrière, je me suis dit, “Bon, au moins nous n'avons pas été aussi dingues que les allemands.” Cette pensée rassurante fut une étape dans le processus de réhabilitation de ma propre histoire, que j'ai commencé en 2003 avec la sortie du documentaire, The Weather Underground. J'irai même plus loin en disant que, par son travail, Jeremy m'a aidé à me trouver quelque compassion envers moi-même et mes amis, en regardant en arrière vers ce que je considère comme une stratégie complètement ratée et destructive.

Je vais revenir dans quelques minutes au sujet du Weatherman

Le fait que tant d'étudiants et de professeurs sont venus à cette conférence laisse penser que les évènement vieux d'une quarantaine d'années ont quelque choses d'utile à nous apprendre aujourd'hui. Les panneaux et les documents présentés hier et aujourd'hui ont certainement corroboré cette vue. J'aimerai commencé cet exposé avec quelques remarques sur Columbia, en 1968.

Je pars du principe que les évènements, incluant la grève à Columbia, commencée le 23 Avril 1968, sont connus de l'assistance et je me dispenserai donc d'un résumé. je peux me tromper sur ce point, vu que nous abordons un sujet vieux d'une quarantaine d'années, mais j'explique beaucoup de ces évènements et de ces détails au cours de l'exposé et vous serez en mesure de les rassembler pour en faire une chronologie. Si vous avez des questions sur ce qui est arrivé, sentez-vous libre de me les poser à la fin.

Le premier point, et le plus important, l'occupation étudiante et la grève d'avril et mai 1968, contre l'implication de Columbia dans la guerre du Vietnam et son racisme institutionnel étaient le résultat de plus de trois années d'organisation concertée, concentrée et systématique. Ce fait est génaralement méconnu ou contesté, ayant été escamoté par le militantisme agressif du SDS à Columbia, concrétisé par la prise d'assaut des bâtiments le 23 avril, et postérieurement par le rôle de Columbia dans le déclenchement de nombreux autres soulèvements sur les campus et la création du Weatherman lui-même. Vu de l'extérieur, et a posteriori, il peut sembler que le soulèvement était spontané, mais la réalité est toute autre.

Je suis arrivé à Columbia à l'automne 1965, quelques mois après que les Etats-Unis aient envahi le Vietnam avec des forces significatives. Le Comité Indépendant pour le Vietnam, (ICV) le prédécesseur du SDS à Columbia, avait déjà commencé le travail d'éducation, d'agitation et d'organisation. En mai 1964, alors que j'étais encore dans le secondaire, David Gilbert et d'autres membres du ICV furent arrêtés lors d'une manifestation au Naval ROTC à Columbia . La section du CORE de Columbia , le Congress of Racial Equality, avait déjà choisi de soutenir les travailleurs noirs et latinos de la cafeteria dans leur longue et difficile lutte contre Columbia pour obtenir la création d'un syndicat.

David Gilbert, un jeune homme dégourdi de Maplewood, N.J,. m'a recruté , dans le Comité Indépendant qui, l'année suivante, est devenu la section des Students for a Democratic Society de  Columbia. Nos réunons d'organisation consistaient uniquement, telles que je m'en souviens, en discussions et débats sur la meilleure manière de construire une base à Columbia. La première réunion à laquelle j'ai assisté était une discussion sur quelle revendication nous devions mettre en avant lors de la marche du printemps 1966, organisée par le Fifth Avenue Peace Parade Committee, “Négotiations Maintenant!” ou “Retrait Immédiatl!” Nous avons opté pour la position la plus radicale, le retrait immédiat, bien sûr, mais le débat avait aiguisé notre compréhension sur la nature de la guerre et sur la manière de la combattre. Nous étions préoccupés par des questions de tactiques et de stratégies: Devions-nous bâtir une campagne contre l'envoi par l'université de tranches d'âge d'étudiants aux bureaux de recrutements ? Devions-nous choisir la présence du ROTC sur le campus? Devions nous soulever la question du recrutement par la CIA , l'armée et Dow Chemical ? Devions nous faire circuler une pétition, manifester, organiser un référendum, engager des actions de désobéissance civile, ou mener des campagnes d'éducation ? Tout au long de l'année, nous fîmes tout cela.

Comme la guerre s'étendait et que nos efforts s'intensifiaient, le campus devenait de plus en plus politisé, débattant à la fois de la guerre et de l'implication de l'université dans celle-ci. Cela devint des questions centrales dans la vie quotidienne des gens. C'est une façon de définir le travail d'organisation : politiser les gens, les aider à bouger de l'état par défaut de cette société, qui est totalement apolitique.

Les confrontations avec des ennemis tels que les recruteurs des Marines et leurs supporters, ou avec l'administration de l'université elle-même, n'étaient qu'un aspect de notre tactique ; les teach-ins et les réunions de dortoirs sur le Vietnam en étaient un autre. Comme l'étaient également nos discussions en tête à tête, autour de notre table installée quotidiennement avec notre littérature sur College Walk, avec des étudiants qui attendaient , discussions qui convaquaient les gens qu'ils avaient un rôle à jouer dans l'opposition à la guerre et, en dernier lieu, dans la lutte pour un changement radical. Tout cela était organisé.

Détail amusant: la seule fois où j'ai entendu le mot “activistes” fut lorsque l' administration de Columbia ou un quelconque professeur en colère nous traitaient d' “ activistes sans cervelle.” Nous nous sommes toujours appelés “organisateurs.”

Les gens qui dirigeaient ce travail étaient seulement de deux ans plus âgés que moi, parfois diplômé, souvent du premier cycle. quelques-uns d'entre eux avaient grandi dans des familles ouvrières ou communistes ; certains étaient des vétérans du mouvement pour les droits civiques dans le sud ; sd'autres encore avaient appris auprès des organisateurs vétérants de l'extrême gauche . Nous travaillions à coup sûr avec un modèle d'organisation qui avait été mis au point et testé par plusieurs générations. Bien que nous nous donnions le nom de Nouvelle Gauche et que nous rejetions la filiation et le dogmatisme à la fois du P.C et des socialistes anti communistes, nous nous situions directement dans la lignée de la gauche, expérimentant une espèce de transmission de type bouddhiste du manuel de l'organisateur.

En lien avec cela, mais je pense que j'en ferai un point séparé, est le fait que la Faction Action était erronée. Ou plutôt, nous avons eu raison pendant un moment, le printemps de 1968, où des actions décidées ont permis de pousser le mouvement vers l'avant, mais nous avons eu tort d'élever cette notion au rang de stratégie. Laissez-moi expliquer.

Le contexte politique de ce pays a changé dramatiquement de janvier à avril 1968. Les seuls moments charnières aussi soudains comparables dans mon souvenir sont l'été 1974, au moment du Watergate juste avant et après la démission de Nixon, les mois qui suivirent le 11 Septembre 2001, et peut être maintenant, au moment où la clique républicaine au pouvoir implose autour de la question de l'échec de la guerre en Irak et de sa propre corruption. De fin janvier 1968 à la fin mars, les vietnamiens lancèrent une offensive contre les troupes américaines et leurs marionnettes dans plus de 160 villes du Sud Vietnam, rendant évident le mensonge proféré par Washington selon lequel nous étions en train de gagner la guerre. Lorque l'ambassade U.S.de Saigon fut occupée par les combattants du FLN, ouvertement devant les caméras de télévision, la guerre était finie, en ce qui concerne les américains. L' Offensive du Tet fit se retourner l'opinion publique, bien que cela prit encore huit années avant que nous cessions d'assassiner le peuple d'Indochine. Comme conséquence directe, LBJ vint à la table des négociations avec le FLN et le gouvernement du Nord Vietnam; il annonça également lors de cette étonnante soirée du dimanche 31 mars 1968 qu'il ne se représenterait pas pour une ré-élection. Nous avons dansé dans les rues, je ne vous raconte pas d'histoires.

Et puis, le 4 avril, Martin Luther King a été assassiné. Harlem, s'est enflammé, en même temps que des douzaines d'autres ghettos noirs. J'étais là, je l'ai vu de mes propres yeux.

Je revenais juste de trois semaines passées à Cuba, revigoré par la flamme de la révolution socialiste . J'aimais la phrase de Jose Marti, “C'est maintenant le moment où la seule lumière visible devrait être le brasier,” et celle du Che,“le devoir de tout révolutionnaire est de faire la révolution.” Cette dernière signifie ne parle pas seulement de la révolution, fais-la.! Avec cet état d'esprit, je sentais ce moment comme une grande opportunité grâce à laquelle des actions hardies et fortes pourraient bénéficier d'un large soutien. Mais la vieille direction de la section du SDS, des gens merveilleux comme Ted Gold et Teddie Kaptchuk, restaient fidèles à la vielle ligne prudente—n'allons pas trop loin, nous pourrions nous aliéner notre base; nous devons nous organiser avant que de pouvoir agir.

Alors nous avons eu cette querelle classique de factions sur Ce Qui Devait Etre Fait ? chaque bord citant Lénine, Fidel, Che et Mao Tse-tung. “Osez lutter, osez vaincre!” était l'un des mes slogans favoris. Mon groupe était appelé la Faction Action. Il était constitué de moi-même, de John Jacobs, un gars anti-ompérialiste virulent avec un bref passé au PL , des troisièmes années un peu plus enflammés comme JJ et moi, et une poignée de sophomores et de nouveaux, accros d'action . Les réguliers du SDS, réunis autour des deux Teddie et Dave Gilbert alors étudiant diplômé à la New School, étaient dénommés le Praxis Axis, en raison à la fois de leur tendance à parler de théorie plutôt qu'à agir et de ce que j'ai décrit il y a des années de cela comme la nécessité sans fin de symétrie. Pendant les débats, j'ai développé la position, “Organiser est un autre terme pour aller lentement,” position que j'ai répété de manière incessante dans l'année qui suivit, alors que je diffusais l'histoire de la Faction Action dans d'autres sections du SDS à travers le pays.

A la fin, lorsque nous avons organisé des élections pour nommer les nouveaux représentant de la section, à la fin mars, une coalition, formée de moi-même comme président et de Nick Freudenberg, un type de la tendance Praxis Axis, comme vice-président, battit facilement une faible opposition du PL

Trois évènements majeurs au sein de la direction de la Faction Action ont énergisé la scène politique sur le campus dans les semaines précédent le 23 avril. La première fut le célèbre incident de la tarte, pour lequel le comité directeur de la section avait voté en faveur d'une non confrontation avec le système du New York City Selective Service , représenté par un colonel, en ne dépassant pas le stade des seules questions provocantes. J'étais exaspéré par cette décision et j'avais donc organisé un entartrage par un groupe fictif dénommé les New York Knickerboppers. Beaucoup de personnes me dirent que c'était la meilleure chose jamais réalisée par le SDS à Columbia ! Le second évènement fut la perturbation d'un service officiel à la mémoire du Dr. King organisé à Columbia. Prenant le micro des mains du Vice President David Truman, j'ai dénoncé l'hypocrisie de Columbia, qui soutenait la guerre et s'opposait à la syndicalisation des ouvriers non blancs du campus . Beaucoup, sur le campus, notamment les étudiants noirs, en prirent note. Le troisième évènement fut une manifestation conduite par SDS contre la collaboration de Columbia avec un consortium de recherches militaires, le Institute for Defense Analyses; nous avions sciemment violé une interdiction arbitraire de manifester sur le campus, en résultat de quoi six d'entre nous furent menacé de suspension par l'université. Ces trois évènement constituèrent le déclencheur du 23 avril.

L'occupation non prévue des bâtiments commencée le 23 avril apparut comme une victoire pour la Faction Action. La situation s'éclaircit après l'émeute provoquée par la police le 30 avril, durant laquelle plusieurs centaines d'étudiants furent frappés et arrêtés ; le campaus dans son entier était en grève, polarisé sur l'ineptie et la stupidité de l'administration .Nous avions prouvé au delà de nos rêves les plus fous qu'une action hardie bâtirait notre mouvement; la ligne Praxis Axis était laminée et quelques-uns de ses dirigeants, incluant, tragiquement, Ted Gold et David Gilbert, s'étaient ralliés à notre cause Ted est mort dans l'explosion de mars 1970, et David est emprisonné depuis 1981 , suite à sa participation au hold up de la Brinks durant lequel trois personnes furent tuées.

Malheureusement, dans notre arrogance, nous avons oublié que les années de travail d'organisation infatiguables, de construction d'une base via l'éducation, l'agitation et les relations personnelles, avaient posé les base de cette victoire. De la même façon que nous avons attaché trop d'importance à cette dernière, nous avons élevé la tactique du militantisme au rang de stratégie, une erreur très courante auto destructive Cette erreur a conduit directement, une année et demie après, au désastre connu sous le nom de Weatherman.

Un troisième point que je voudrais souligner au sujet de la rebellion de Columbia c'est que cela ne serait pas arrivé sans la coalition avec les étudiants noirs. Avant avril 1968, les quelques étudiants noirs de Columbia étaient restés entre eux, regroupés dans la Student Afro-American Society, SAS, une organisation à vocation principale culturelle.(Il y avait aussi quelques étudiants Latinos et Juan Gonzalez rejoignit le SDS au moment de la grève car il n'existait pas d'organisation). Mais une nouvelle direction politique, plus radicale, fut élue à la SAS, et elle reconnut que le SDS travaillait activement contre la construction du gymnase à Morningside Park, qui était devenu le symbole du racisme de Columbia. Dans les jours précédant le 23 avril, la direction des deux organisations formèrent une coalition de travail, la SAS et le SDS co-organisant la manifestation contre le gymnase, l'IDA et les mesures disciplinaires prises contre les six étudiants.

Ce furent les discours de Bill Sales et de Cicero Wilson de la SAS qui électrifièrent la foule ce matin-là.. Et ce fut l' occupation commune par le SAS/SDS de Hamilton Hall qui attira des centaines d'étudiants et de membres de la communauté ce premier jour. Puis, après que les noirs éjectèrent les étudiants blancs de Hamilton aux premières heures du 24 avril, au nom de la nécessité d'agir par eux-mêmes, comme représentants de la communauté noire dans son ensemble, et aussi exaspérés par le style hyper-démocratique du SDS, nous avons occupé le second bâtiment, Low Library, pour “ne pas laisser tomber les noirs.”

La même pensée fut exprimée en permanence dans les bâtiments occupés les six jours suivant le 23 avril, celle que nous ne pouvions pas abandonner à cause des noirs. De la même façon, les étudiants qui occupaient Hamilton Hall envoyaient des mots à notre comité central de coordination de la grève pour dire qu'ils ne se rendraient pas séparément; qu'ils continueraient jusqu'à ce que soient acceptées les six demandes faites le premier soir de l'occupation d'Hamilton. D'importantes manifestations de soutien impliquant des milliers d'habitants de Harlem et d'autres quartiers renforçaient notre détermination. Ce combat dépassait de beaucoup le seul conflit entre étudiants et administration : nous nous considérions comme des combattants des peuples colonisés de ce pays et de celui du Vietnam! Et ils étaient là, occupant Hamilton Hall et manifestant à l'extérieur sur Amsterdam Avenue!

Pratiquement tous les compte rendus sur la grève de Columbia ont omis l'importance des étudiants noirs de la SAS, mais je peux vous dire sans détour qu'il n'y aurait pas eu de grève à Columbia sans eux pour montrer le chemin. Le fait qu'ils aient été effacé de l'histoire, avec l'emphase mise sur le SDS blanc, ne peut être attribué qu'au racisme. J'espère qu'il y a quelques historiens sérieux, ici à cette conférence, qui prendront le risque de rétablir la balance en faisant une recherche sur le rôle de la SAS et des autres étudiants noirs. Beaucoup d'entre eux peuvent être contactés ici même dans le nord du New Jersey, je pense. Il y a une grande leçon à tirer, ici, sur la nécessité d'une coalition pour créer une statégie gagnante .

Le dernier point que je voudrais souligner avant que d'en venir auWeatherman et à ce qui suit, c'est que l'occupation des bâtiments et la grève qui s'ensuivit à Columbia furent presque totalement non-violentes. Les occupations des bâtimentsétaient dans la grande tradition des grèves sur le tas des travailleurs de l'automobile dans les années trente . Nous n'avions pas d'armes. A quelques exceptions près, nous avons évité soigneusement de détériorer les bureaux occupés, malgré les articles du New York Times affirmant le contraire. Pour notre part, il s'agissait d'une action directe non-violente menée de la meilleure manière qui soit.

Il est vrai que beaucoup de notre réthorique dépassait les limites, comme l' appropriation du slogan, “Up against the wall, motherfucker!” tiré d'un poème de LeRoi Jones (maintenant Amiri Baraka) dont un collectif de rue anarchiste du SDS avait adopté le nom dans le Lower East Side.Nous devions avoir besoin de ce genre de choses, étant pour la plupart des gosses pacifistes issus de la classe moyenne et en fgrande partie juifs, pour nous motiver. Grâce à Dieu, le slogan des Panthers “Off the Pigs,” n'avait pas encore atteint la côte Est , ou l'émeute policière qui a mis fin à l'occupation et qui a déclenché la fermeture de l'université aurait été encore plus sanglante qu'elle ne le fut.

Vu rétrospectivement, ce slogan est l'un de mes quelques regrets au sujet de Columbia, parce qu'il a introduit de la e dans les eaux de la nature non violente de notre contestation. La violence verbale est encore de la violence, comme je l'ai compris. Nous n'étions pas très clairs concernant notre non violence à l'époque. Mais nous étions essentiellement non-violents dans nos actions, et cela constituait notre force morale et politique: Ce fut Columbia qui a eut recours à la violence, par son racisme, son soutien à la guerre, et l'sage des flics contre nous.

Un second grand regret a aussi à voir avec la violation de la statégie non violentre stricte. Cela n'a jamais été rendu public auparavant, puisque seuls JJ et moi-même savions qu'e c'était lui qui avait essayé d'allumer un incendie dans les étages de Hamilton Hall au moment même où la police y faisait irruption pour arrêter les occupants étudiants. y compris moi-même, lors de la seconde intervention à Hamilton, le 21 mai. JJ avait choisi le bureau d'un professeur d'histoire Orest Ranum au hasard, je pense, et le petit incendie s'acheva en détruisant les notes pour le livre sur lequel travaillait le professeur à l'époque. Le professeur Ranum était un libéral qui avait essayer de jouer un rôle de médiateur entre les étudiants et l' administration. Peut-être ai-je tort lorsque je dis que JJ avait choisi le bureau du professeur Ranum par hasard: JJ était un radical qui haïssait l'hypocrisie des libéraux, alors il est possible qu'il savait exactement à qui était le bureau auquel il mettait le feu . Je pense que c'est lui qui a eu l'idée de mettre le feu, mais j'étais certainement d'accord avec lui. nous étions en colère contre l'université et nous voulions rendre coup pour coup.

Le SDS—et JJ et moi-même—avons toujours nié que les étudiants étaient responsables de l'incendie. Nous en avons même accusé les flics. Ce que nous faisions, c'était de parier des deux côtés, appliquant une stratégie primaire non-violente —la désobéissance de masse non violente —tout en faisant augmenter en même temps le chaos avec un acte caractérisé de destruction de la propriété. je vous ai déjà dit que nous n'étions pas clair concernant notre stratégie de non violence.

Tout en faisant cet aparté, je trouve cela tout à fait choquant, sans doute comme vous. Allumer un incendie dans un bâtiment occupé est un acte carrément odieux. Mon intention ici est de vous dire l'entière vérité, pas une version arrangée, de façon à vous donner une idée précise de sui nous étions et de commment nous pensions. Continuer à cacher ce crime, puisque cela en est un, ne servirait d'autre but que de rendre obscure le fait que les racines du Weatherman remontent à Columbia. A Columbia, nous pensions que nous étions en guerre, et une fois la guerre déclarée, les frontières entres les tactiques et les armes se sont rapidement estopmpées. De même que la définition de la démocratie participative, sur laquelle le SDS avait bâti sa fierté, puisque ce fut JJ et moi-même qui prirent cette décision sans consultation démocratique d'aucune sorte. Ma conclusion, aaprès toutes ces années, est de proscrire absolument toute usage politique de n'importe quelle forme de violence, y compris la violence contre les biens.

J'ajouterai que mon vieux camarade, John Jacobs, ou JJ, est mort d'un cancer à Vancouver en 1977. A sa mort, il vivait encore comme un fugitif, le dernier Weatherman. JJ était aussi l'auteur principal du document original du Weatherman, “You Don’t Need a Weatherman to Know Which Way the Wind Blows,” alors, dans un sens, il avait été aussi le premier Weatherman.

Permettez-moi maintenant de faire un large tour d'horizon sur les retombées de la grève à Columbia . En saisissant l'opportunité offerte par l'attention de toutes les médias, le SDS national adopta le slogan, “Créez deux, trois de nombreux Columbia!,” une reprise du “Créez deux, trois, de nombreux Vietnam!” du Che. Ce fut exactement ce qui arriva dans les deux années suivantes, les campus explosèrent les uns après les autres, en culminant avec la grève étudiante la plus importante de l'histoire des Etats-Unis, et peut-être du monde, en mai 1970, après l'invasion du Cambodge et la tuerie de Kent State. Le SDS à Kent State, incidemment, était une section Weather hyper-aggressive sur le modèle de Columbia, un fait qui n'est pas bien connu

Le Weatherman est directement issu de Columbia. Columbia était la preuve pour nous que la “théorie foco ,” que nous avions appris de Che Guevara, était correcte.

A l'été 1967, la traduction d'un livre d'un jeune intellectuel gauchiste français, Regis Debray, “Revolution dans la Revolution?” fut édité par la Monthly Review Press. Basé sur des conversations avec Fidel et le Che, Debray mettait en avant la théorie qu'un petit groupe mobille de guérilleros aguerris pouvaient commencer une révolution par des actions armées ; qu'une armée révolutionnaire pour conquérir le pouvoir devait être bâtie autour de ce noyau (ou “foco” en espagnol); et que c'était le fait même de défier avec succès l'armée réactionnaire qui attirait le soutien à la révolution. Cette théorie se juxtaposait avec plusieurs autres théories révolutionnaires plus classiques latines américaines, comme les “zones paysannes libérées,” trotskystes et le gradualisme du PC, fondé sur le travail d'organisation des travailleurs urbains de l'industrie. la théorie Foco contre le travail d'organisation, vous saisissez? La théorie a été développée comme une analyse de ce qui s'était prétendument passé durant la guerre révolutionnaire à Cuba de 1956 à 1959: que la révolution n'avait progressé seulement quand les survivants du Granma autour de Fidel avaient mis sur pieds leur armée révolutionnaire, qui plus tard, renversa Batista.. je n'ai aucun doute aujourd'hui quant à savoir si cela est une descriptionexacte de la révolution cubaine, mais n'abordons pas cette question ici, sinon pour dire qu'il y avait eu des décennies de difficile travail d'organisation révolutionnaire contre la dictature cubaine, notamment dans les villes, avant que Fidel et le Che n'entrent dans la Sierra Maestra.

Che Guevara lui-même est mort au nom de la théorie foco en Bolivie en octobre 1967.Apparemment, elle ne marchait pas en Bolivie. Elle n'a pas marché non plus dans aucun pays d'Amérique Latine dans lequel il a essayé, à l'exception peut-être du Nicaragua; des milliers de militants gauchistes ont été tué ou emprisonnés par des régimes militaires brutaux qui réprimaient les mouvements révoutionnaires à travers le continent dans les années soixante et soixante. C'est seulement maintenant, quarante ans plus tard, que la gauche en Amérique Latine se remet des défaites subies à cette époque. 

Dans notre contexte, aux Etats-Unis, il était encore plus stupide d'adhérer à la théorie foco: il n'existait aucune base pour que les américains comprennet la violence révolutionnaire, à moins qu'ils ne soient fous ou criminels, point que j'ai abordé par ailleurs.En outre, l'expérience du Weatherman, à partir de l'été 1969 jusqu'à la fin de l'année, vait en fait désorganisé notre base, étant de moins en moins attractif du fait de nos confrontations violentes avec la police, notre kabuki exprimant notre détermination à bâtir une “ force de combat blanche” pour aider les peuples du monde. je bat ma coulpe pour ne pas avoir vu l'évidence, que le Weather Underground, aussi courageux soit-il, était condamné à la défaite et à l'isolement. Ce fut la stratégie par laquele nous avons détruit le SDS. C'est drôle de voir comment involontairement vous pouvez terminer le boulot de vos ennemis à leur place. Le FBI aurait du nous inscrire sur ses fiches de paye.

Le Weatherman, et le Weather Underground, étaient l'émanation de la stratégie de la Faction Action. Des années après, j'ai appris que les actions dures ne marchaient que dans de rares contextes, comme à Columbia en avril 1968. En dehors de cela, remplacée par l'histoire et le travail d'organisation de construction d'une base, elle n'est qu'un mot vide de sens. Le Weatherman et le Weather Underground n'étaient que l'expression d'une politique existentielle —regardez nous, c'est ce que nous pensons—qui ne valait même pas une tasse de café .

Nous pensions que les gens se rendraient compte de notre sérieux, de notre militantisme et que, par conséquent, ils se joindraient à nous. Nous n'avions plus aucun besoin d'une prudente construction de la base, d'éducation d'engagement. Se battre contre des américains du sud sur une plage de Detroit ou au coin d'une rue du Milwaukee, ou courir dans une école secondaire de Pittsburgh ou Chicago, était, par le biais d'une étrange alchimie, supposé encourager la jeunesse révolutionnaire hypothétique à venir rejoindre notre révolution. Tendre à un gamin un tract avec écrit dessus “Il y a une guerre en cours dans le monde. De quel bord es-tu? Viens à Chicago le 8 Oct.!” était une manière de bâtir une force combattante blanche. Ou avions-nous la tête?

De la même façon, notre propagande armée contre des cibles symboliques, comme des bombes dans les toilettes du Capitole et du Pentagone et dans les sièges sociaux de grandes sociétés, n'était pas plus efficace pour attirer les gens dans l'action. Dans notre zèle et notre désespoir, , nous avons jeté par la fenêtre l'essence de la construction d'un mouvement, la remplaçant par une seule tactique, le militantisme, qui était devenu notre stratégie.

Quand les jeunes entendent parler pour la première fois du Weatherman, la plupart du temps à travers le documentaire sur le Weather Underground, ils sont abasourdis qu'un tel phénomène ait pu exister. Ils supposent, inévitablement, que la rage exprimée de façon militante est le début et la fin de l'action des radicaux. Je me prends souvent à débattre avec l'assistance, parce qu'elle pense que je suis une sorte de héros pour m'être "lever" ou pour avoir "parler". mais ils n'ont pas consciences que des milions de gens se sont levés, et que la plupart du mouvement anti guerre suivait une stratégie bien meilleure, en construisant patiemment une base , éduquant et rassemblant de plus en plus de gens contre la guerre plutôt que de les diviser autour d'une ligne, le courage de “prendre le fusil.”

Le courage de se lever et de parler n'est pas notre plus grand manque aujourd'hui, pas plus qu'il ne l'était dans l'ancien mouvement contre la guerre. Ce que j'ai rencontré partout dans mes voyages depuis 2003, quand le film Weather Underground est sorti et que la guerre a commencé, c'est beaucoup de personnes concernées sans beaucoup d'idées sur quoi faire. En permanence, elles exprimes le sentiment paralysant que "rien ni personne n'y peut rien"

Des militants contre la guerre ont organisé des manifestations à l'occasion de l'anniversaire du début de la guerre en mars, et dans quelques villes, il se sont réunis pour des actions de vigileance chaque vendredi soir ou samedi matin. Toujours les mêmes personnes —ou de moins en moins nombreuses —se montrent, avec les mêmes pancartes contre Bush et Cheney. Des observateurs bien attentionnés sur les trottoirs prennent note de ces manifestations futiles à répétition, comme preuve qur rien ne peut être fait.

Si ils ont envisagé le problème, les militants semblent penser que l' expression répétée de leur opposition à la guerre attirera d'autres personnes à un moment donné. Petits soldats à l'air grave, ils sont à court d'idées, de tactiques, de stratégie. L'activisme, l'expression de nos sentiments profonds est utilisé comme une partie seulement de la construction d'un mouvement. C'est une tactique qui a été élevé au rang de stratégie, en l'absence de stratégie.

Ce qui est arrivé, c'est que nous avons perdu de vue les modèles d'organisation qui avaient été les nôtres. Ceux d'entre nous, qui étions jeunes pendant le mouvement contre la guerre du Vietnam bénéficions des enseignements à la fois des mouvements ouvriers et pour les droits civiques contigüs à notre époque. Nous avons appris, des vétérans de ces mouvements qui luttaient contre la guerre, qu'il était nécessaire de construire une base à travers l'éducation, l'agitation, et par dessus tout, la relation directe avec les gens. Mais il y a eu au moins un fossé d'une trentaine d'années entre les derniers mouvements de masse sociaux et les jeunes gens de maintenant. Une génération, peut-être deux, a vieilli sans savoir ce que organiser veut dire, ou même sans savoir quelle question poser. La plupart des jeunes militants pensent qu'organiser signifie organiser pratiquement une manifestation ou un concert de soutien. Et les mots construction d'une base et coalition ne figurent même pas dans le lexique.

Il n'est pas étonnant dès lors que nous n'avons pas un mouvement contre la guerre, alors même que l'opinion publique s'est retournée contre celle-ci et que les républicains s'auto-détruisent. Mais l'opinion publique n'est pas un mouvement: elle n'est pas organisée pour l'action politique.En cherchant une issue de secours, comme l'eau descendant de la montagne, l'opinion publique semble avoir jeté son dévolu sur les démocrates, qui n'ont pas plus revêtus le manteau de l'opposition qu'ils ne l'avaient fait durant la guerre du Vietnam.

Je tiens ma génération pour responsable de l'absence d'un tel mouvement aujourd'hui. Après le Vietnam et le Watergate, beaucoup trop d'entre nous se sont retirés dans nos petites affaires familiales et personnelles, fatigués peut-être des exigences du travail d'organisation. En général, nous avons cessé de travailler pour nos communautés; quelques-uns rejoignirent le parti démocrate, où ils auraient pu être utiles. Peut-être pensions nous que tout avait été dit sur la nature du système américain, et que les solutions politiques verraient le jour automatiquement.. Pendant ce temps, les républicains n'abandonnaient pas l'organisation de masse —loin de là. Sous la tutelle des organisateurs agressifs des Young Republican comme Karl Rove, ils ont tiré les enseignements de leurs défaites passées et se sont rendus maîtres dans l'art de l'engagement, de la communication et de la construction de coalition. Ce sont eux qui ont pris le pouvoir, au cas oo vous ne l'auriez pas remarqué, et non les anciens du SDS.

Nos efforts n'ont pas cessé complètement. Nous étions capables, de temps à autres, d'organiser des petits mouvements avec de l'influence, comme ceux contre le nucléaire à la fin des années soixante dix, qui ont arrêté cette industrie, mais ces efforts étaient sporadiques et circonscrits et ne resteront pas comme des modèles du genre. Il en va de même pour le mouvement de solidarité avec l'Amérique Latine des années 80, qui fut moins couronné de réussite. J'ai participé aux deux. La Rainbow Coalition, réunie autour des candidatures de Jesse Jackson en 1984 et 1988, était basée sur la stratégie d'union de la base de l'aile gauche au sein du parti démocrate—minorités, femmes, mouvement ouvrier progressiste, pacifistes, environnementalistes. Quand je dis aux jeunes que Jesse a obtenu 6.5 million de voix dans les primaires en 1988, ils ouvrent des yeux ronds. Mais Jesse a dissous la Rainbow Coalition au bénéfice de l'aile droite du parti, la DLC, qui a pris le pouvoir, et l'insurrection progressiste était terminée.

Depuis lors, la gauche a perdu la capacité de parler aux gens, contrairement à nous, ou même de considérer le problème de stratégie. Au mieux, c'est un travail de concierge. Les millions de gens de ma génération qui avaient été actifs contre la guerre restent chez eux et écoutent les dernières atrocités de Bush sur NPR, Air America et Democracy Now. A Albuquerque, des milliers de gens, vraiment, sont venus voir Noam Chomsky et Amy Goodman quand ils sont venus, mais essayez de les faire entrer dans une salle pour écouter un candidat progressiste Chicano au poste de maire.

Mais il existe des signes d'espoir. Une nouvelle génération d'organisateurs posant les bonnes questions a commencé à émerger. Les médias ne les ont pas encore découvert, et quand elles le deront, ce sera une surprise géante, yout comme nous le fûmes il y a quarante ans. Un des meilleurs ouvrages que je peux vous recomander, si vous ne l'avez pas déjà lu, c'est Letters from Young Activists, de Dan Berger, Chesa Boudin, et Kenyon Farrow. J'ai appris la distinction entre “activisme” and “travail d'organisation” par “Letter to Punk Activism.” de Andy Cornell. Il a nommé un problème auquel j'étais sensible , mais que j'étais incapable de décrire jusqu'à ce que je lise sa critique de l'activisme punk. Achetez le livre, lisez-le Nous pouvons tus apprendre quelque chose de ces jeunes gens.

En ce moment même, sur plus de deux cents campus, des militants étudiants ont formé des sections d'un SDS dernièrement ressucité. Certains de mes vieux camarades trouvent cette initiative irritante, pensant qu'on ne peut pas revenir à une organisation d'un autre temps. Mais j'interprète le choix du nom et du modèle d'organisation de façon beaucoup plus positive: intuitivement, ces jeunes gens ont cherché dans l passé un modèmle d'organisation qui a fonctionné..

Les nouveaux organisateurs du SDS sont très intelligents. Ils ne sombrent pas dans les débats sectaires et idéologiques auto destructeurs que nous avons eu, ni dans les excès d'un hyper-militantisme et de la violence qui ont caractérisé le Weatherman. Ils n'auront rien à voir avec des idéologies totalitaires comme le Marxisme-Leninisme ou les organisations bizarres qui continuent à les mettre en avant. Ils sont revenus à la participation démocratique, un concept merveilleux qui reste encore à définir en pratique. Egalement, de façon très généreuse, ils recherchent activement de l'aide et du soutien de la part des anciens du SDS, qui sont maintenant organisés dans une nouvelle organisation parallèle, le Movement for a Democratic Society, ou MDS.

Je prédis que le plus grand problème que va rencontrer le nouveau SDS sera de travailler avec nous, vieux aux cheveux gris, et notre tendance insupportable à faire des conférences; Nous avons tant d'années de réflexion, d'insuffisance, de frustration enfermées en nous, et aujourd'hui, quelqu'un apparaît pour écouter. J'ai une expérience personnelle à ce sujet : J'ai été moi-même exclu du bureau d' Albuquerque de la League of Pissed-Off Voters pour une affreuse conférence d'une heure et demie que j'ai faite en réponse à une simple question d'un membre du personnel sur ce que je pensais devoir être fait. (Et je n'étais même pas défoncé).  “Vous ne comprenez pas ce que signifie organiser, vous êtes tous des activistes, vous écoutant parler, mais vous ne savez même pas quelles questions poser pour savoir comment vous organiser. Nous ne nous sommes jamais qualifiés d'activistes, nous étions des organisateurs,” bla, bla, bla. Pas étonnant qu'ils n'ont plus jamais fait appel à mes services, sauf pour me demander de l'argent.

Sur ce, je pense que je vais arrêter là cette conférence. En résumé, Columbia, 1968, positif du fait du travail d'organisation, c'est à dire éducation, construction d'une base et coalition; Weatherman, 1969, très mauvais, pour avoir substitué l' expression violente à une réelle stratégie d'organisation.

Vive la Victoire de la Guerre Populaire et de la Dictature du Prolétariat ! [Poings levés!] Je plaisante.


Mouvement étudiant   Columbia 1968