Rapport de la Commission Présidentielle sur l’Agitation des Campus

Extraits

Le document intégral peut-être lu à l’adresse : http://dept.kent.edu/may4/Campus_Unrest/campus_unrest_chapter1a.htm


CHAPITRE 2


LES CAUSES DE LA CONTESTATION ETUDIANTE

Notre but dans ce chapitre est d’identifier les causes de la contestation étudiante et de constater de que ces causes révèlent de sa. Notre sujet est avant tout la contestation des étudiants blancs , car bien qu’ils aient beaucoup en commun avec les mouvements de contestation étudiants noirs, chicanos et d’autres minorités, ces derniers sont néanmoins fondamentalement différents dans leurs objectifs, leur intentions, et leurs racines. Dans le chapitre 3 , nous considérons le cas spécifique du mouvement étudiant noir

Nous concluons que l’agitation des campus a beaucoup de causes, que plusieurs d’entre elles sont hors du contrôle des individus et du gouvernement et que quelques-unes de ces causes ont manifesté leur influence de manières obscures ou indirectes. Les identifier toutes est difficile, mais elles existent et doivent être trouvées -- non pas dans le but de les justifier ou de les condamner, mais plutôt parce qu’aucune réponse rationnelle à l’agitation des campus n’est possible tant que sa nature et ses causes n’aient été complètement comprises.

Les questions raciales, de la guerre et les défauts de l’université moderne ont contribué au développement de l’agitation des campus, lui ont fourni des points de fixation précis et continuent à lui insuffler une intensité spéciale. Mais elles ne sont pas ni les seules ni mêmes les plus importantes causes de cette agitation

Le plus grand moment est de loin l’avancée de la société américaine dans l’ère post industrielle, l’affluence croissante de la plupart des américains, et le développement et l’évolution inter générationnelle de l’idéalisme libérale. Pris ensemble, ces phénomènes ont accéléré la naissance d’une nouvelle culture dans la jeunesse, qui peut être définie à travers un attachement passionné à un principe et une opposition à la société au sens large. Au centre de cette culture, la célébration romantique de la vie humaine, de l’individu sans entrave, des sens et de la nature. Elle rejette ce qu’elle considère comme des idéaux pragmatiques de la société américaine: le matérialisme, la compétition, le rationalisme, la technologie, le consumérisme, et le militarisme. Cette culture naissante est la cause la plus profonde de la contestation étudiante contre la guerre, l’injustice raciale et les abus des multinationales.

Durant la dernière décade, cette nouvelle culture de la jeunesse s’est développée rapidement. Elle est devenue encore pus visible et a acquis une ferveur quasi religieuse à travers un processus d’engagement personnel profond.. Ce processus a été stimulé par l’émergence d’une opposition à la culture de la jeunesse et en particulier à ses manifestations de contestation politique. Comme cette opposition devenait manifeste -- et parfois, violemment manifeste – les adhérents à cette culture se sont sentis attaqués et leur engagement au sein de celle-ci et vis à vis de la contestation politique s’est renforcé et enhardi. Avec le temps, de plus en plus d’étudiants ont évolué vers un sens de l’opposition encore plus profond et hermétique envers la société. En même temps qu’augmentait leur sentiment d’aliénation, leur volonté d’utiliser la violence faisait de même.

La contestation des étudiants américains, comme celle qui a lieu à l’échelle du monde, indique donc une large et intense réaction contre –et un changement futur possible de –la société occidentale moderne et ses institutions. Cela apparaît donc comme une crise profonde des valeurs à laquelle le peuple américain doit maintenant commencer à faire face.

Etant donné que l’agitation des campus est le reflet de phénomènes et de forces historiques aussi divers, il n’est peut-être pas surprenant que la plupart des américains trouvent déroutante la contestation étudiante. Ils pensent que la contestation ne vient que de groupes qui souffrent de l’ injustice et de privations économiques: pourtant les étudiants contestataires viennent en majeure partie de familles aisées, ont accès aux universités les plus grandes et les meilleures, et aux meilleures situations et rémunérations que la société américaine puisse offrir. La plupart des américains croient que la contestation n’apparaît que lorsque les conditions se détériorent de façon significative.: cependant, la tendance de la société américaine, telle qu’ils la voient, est une tendance de progrès, parfois lent, il est vrai, vers les réformes que réclament les étudiants – dans les revenus personnels, dans le logement, dans la santé, dans l’égalité des chances, dans les libertés civiques et même dans l’engagement national concernant la guerre. Et enfin, la plupart des américains croient qu’un idéalisme authentique ne peut s’exprimer que de manière pacifique et humaine  : cependant, bien que les étudiants font preuve d’un haut degré d’idéalisme, une partie de la contestation étudiante révèle par ses comportements stratégiques une tendance inverse d’intolérance, de désordre, de criminalité, de destruction et de violence.

Par conséquent, beaucoup d’américains considère l’agitation des campus comme une aberration pour l’ordre moral de la société américaine. Il la traite comme un problème qui découle de la faillite morale de la part de quelques individus ou groupes d’individus. L’explication de l’agitation sur les campus qu’ils adoptent est donc à un seul niveau qui permet de condamner et de trouver des remèdes à la portée de chaque individu, de l’opinion publique ou du gouvernement. Trois types d’explications remportent aujourd’hui une popularité particulière.
La première attribue à l’agitation des campus l’explication d’une machination d’agitateurs extérieurs et de propagandistes subversifs.

Il est évident que dans certains cas de troubles sur les campus, des agitateurs et des révolutionnaires professionnels ont participé en faisant leur possible pour rendre encore pire une situation déjà dangereuse . Il est également vrai que quelques-unes des actions les plus violentes et destructrices, comme peut-être l’attentat à la bombe de Madison, Wisconsin  cet été, sont attribuables à l’ influence, sinon à l’action, de petits groupes entraînés et extrêmement mobiles de révolutionnaires. Mais il est aussi clairs que de semblables agitateurs ne sont pas "la" cause de la plupart des désordres et de la contestation sur les campus. Les agitateurs tirent profit de tensions déjà existantes et cherchent à les exacerber.. Mais à part des actes individuels de terrorisme, l’agitation et les agitateurs ne peuvent réussir si une atmosphère de tension, de frustration et de contestation n’existe pas déjà sur les campus. Si les agitateurs ont contribué aux désordres sur les campus –et cela a été clairement le cas de différentes manières –alors cela n’a été possible que parce que une telle atmosphère y existait.. Mais qu’est-ce qui a créé cette atmosphère? La théorie des "agitateurs" ne peut pas répondre à cette question.

Une seconde école d’explication populaire prétend que l’atmosphère de contestation et de frustration sur les campus est le résultat de problèmes pressants et non résolus qui préoccupent profondément beaucoup d’étudiants. De tels problèmes existent certainement et sont la cause de sentiments profonds. Pourtant les conditions dans lesquelles de tels problèmes se sont posées ne sont pas nouvelles pour la plupart . Pourquoi alors ces problèmes n’ont-ils été soulevés que récemment comme objets de la contestation étudiante et comme causes de la tension sur les campus? Et pourquoi cette contestation est-elle devenue toujours plus perturbatrice et violente? La théorie des "problèmes" ne peut pas répondre à ces questions.

Une troisième école avance que l’agitation sur les campus est causé par un irrespect croissant envers la loi et une érosion générale de toutes les institutions stabilisatrices --affaiblissant la famille , notamment par des méthodes "permissives" d’éducation des enfants , et envers l’église, l’école et le patriotisme. A un certain niveau et en quelques endroits, une telle érosion des institutions stabilisatrices de la société américaine a eu lieu. Cependant, nous devons nous demander pourquoi cette érosion a-t’elle eu lieu? La théorie de l’"irrespect envers la loi" n’a pas de réponse.

La difficulté de base avec ces explications est qu’elles partent du principe que toute agitation sur les campus est un problème – problème dont la cause est une faillite morale de la part des étudiants, de la société ou du gouvernement et qui doit par conséquent avoir une solution appropriée. La recherche des causes est donc inséparable d’avec la désignation de la faute […] Il en résulte que les causes qui sont hors du contrôle humain ou qui n’habillent pas de culpabilité des individus ou des groupes spécifiques tendent à être ignorées. De telles "explications" n’expliquent pas vraiment. Elles ne font que rendre "l’agitation des campus" encore plus incompréhensible –et encore plus au centre de l’actualité –qu’il n’est nécessaire.

Car, en elle-même, l’agitation sur les campus n’est pas un "problème" et ne demande pas de "solution." L’ existence d’opinions et de voix dissidents n’est seulement un fait social, inscrit dans la vie moderne, le droit de telles opinions est protégée par notre constitution. La contestation violente ou perturbatrice est , bien sûr, un réel problème et des solutions doivent être trouvées Mais quand la contestation étudiante reste dans les limites de la légalité, ce qu’elle fait en général, ce n’est pas un problème auquel doit faire face un gouvernement. Il ne s’agit que d’une question d’opinion et d’expression.

L’agitation sur les campus n’est donc pas simple ni uniforme. Elle est plutôt le résultat cumulé, ou la somme, de centaines et de milliers d’opinions et d’insatisfactions personnelles, chacune d’entres elles aussi unique que le ressentent les individus. Ces sentiments personnels reflètent à leur tour une série de choix que fait chaque personne sur ce qu’il pensera, ce qu’il dira et ce qu’il fera. Au sens premier et le plus concret, ce sont ces choix –ces engagements, pour employer un terme courant parmi les étudiants – qui sont la cause première de l’agitation sur les campus, et qui sont la force motrice de toute manifestation physique de contestation ou d’insatisfaction.

Ces actes d’engagement personnel envers certaines valeurs et certaines façons de voir et d’agir dans le monde ne sont pas sortis du néant. Ils prennent place dans, et sont puissamment alimentés par, les conditions de vie des étudiants. Nous appellerons ces conditions les causes annexes à l’agitation sur les campus. Cinq grands points concernant ces causes ont été soulevés lors de témoignages devant la Commission. Ils sont:

* Les problèmes pressants de la société américaine, particulièrement la guerre dans le Sud-Est asiatique et la condition des groupes minoritaires ;
* le changement de statuts et d’attitudes de la jeunesse en Amérique;
* les caractéristiques de l’université américaines durant la période d’après guerre;
* la spirale montante de réactions de la part de l’opinion publique en réponse à la contestation étudiante et celle de la violence; e 
* l’évolution marquée de la culture et de la structure de la société moderne occidentale.

 
SUJETS ET OPINIONS

La meilleure façon de commencer à chercher les causes de la contestation étudiante est d’examiner les raisons que les étudiants protestataires avancent d’eux-mêmes Il en existe beaucoup et les étudiants ne rechignent pas à les exprimer. Ces raisons -- ces positions sur de grands sujets nationaux d’actualité --, doivent être prises au sérieux.
[…]

la contestation contre l’empiètement de l’université sur une communauté voisine et contre sa complicité dans la guerre du Vietnam peut conduire à des mesures disciplinaires. Sanction ou amnistie peut alors devenir une question. A partir de cette question, se développe une contestation plus large et perturbatrice ; La police est appelée. La brutalité de la police devient alors la question, et la revendication étudiante est désormais que l’université intercède pour que les étudiants soit libérés. L’université répond que c’est une question qui relève des tribunaux civils. Elle est maintenant attaquée comme inhumaine et sans âme et dominée par les intérêts matérialistes de ses administrateurs, qui ont besoin de la police et des tribunaux pour les protéger. A ce moment, un bâtiment est incendié. Quelle était la question?

Il faut par conséquent faire une distinction entre les problèmes posés initiaux et les questions secondaires, soulevées au cours des actions de protestations ou à partir des problèmes initiaux eux-mêmes. Trois problèmes majeurs initiaux ont été dénombrés durant la vague montante de la contestation étudiante durant la décade passée.

A la fois sur un plan historique et en terme de fréquence avec laquelle il a été au centre de la contestation , la première grande question est également le problème central social et politique de la société américaine : la situation des minorités raciales , noire en particulier,. C’est autour de cette question que la contestation étudiante a commencé en 1960.

Au cours des dix dernières années, la définition de ce problème a changé ; Au début, elle s’exprimait dans le Sud comme la question du maintien ou de la protection de l’ordre légal concernant la ségrégation . Plus tard, elle s’est posée en terme de problème de discrimination illégale envers les Noirs, dans le Nord aussi bien que dans le Sud--  définition qui a été résumée plus tard par la notion de "racisme institutionnel." Au milieu de la décade, la question avait encore évoluée et était maintenant comprise comme la reconquête par les Noirs de leur dignité et de la fierté de leur héritage culturel. Les cibles de la contestation avaient évolué de la même façon. Au début, il y eut des actions de protestation contre les commerçants locaux qui ne servaient pas les Noirs, contre des entreprises locales qui ne les employaient pas et contre l’université qui tolérait la discrimination dans les fraternités et les sororités . Bientôt naquirent des protestations contre la discrimination des admissions à l’université  et pour demander que davantage soit fait pour recruter des Noirs, et que davantage soit fait pour les aider après qu’ils aient été recrutés. Les étudiants noirs demandèrent aussi que l’université apporte une aide aux communautés noires locales, qu’elle établit des contenus de cours pour leurs études et qu’elle recrute davantage de personnel noir pour enseigner et dans d’autres domaines .En même temps que la cible de la contestation se déplaçait de la société en général vers l’université, elle s’élargissait pour représenter les aspirations d’autres groupes minoritaires , souvent au sein d’une coalition "Tiers Monde".

La seconde grande question a été la guerre dans le Sud-est asiatique. La guerre a été, presque dès ses débuts, relativement impopulaire, que la jeunesse des collèges dans sa totalité considère maintenant comme une erreur, et que beaucoup d’entre eux également considère comme mauvaise et immorale. Cela continue maintenant depuis plus de cinq ans, et exerce une tension notamment sur la jeunesse. Durant les dix dernières années, la question de la guerre était moins fréquemment l’objet de la contestation étudiante que ne l’était celle de l’égalité raciale, mais les années passant, elle devint de plus en plus prédominante parmi les préoccupations des étudiants.

Cette question a aussi changé de forme et est devenue plus globale au fil des années: elle s’est déplacée de la protestation contre l’intervention américaine, à la protestation contre la conscription, contre le recrutement du gouvernement et des sociétés pour des emplois liés à la guerre, et de plus en plus, à une protestation contre le rôle de l’université dans beaucoup d’aspects de la guerre, telle que la communication de l’information au bureau de conscription , l’autorisation du recrutement sur les campus, la recherche en matière de défense et la présence du ROTC.

Un troisième sujet de contestation a été l’université elle-même. Bien qu’à certains moments la question s’est exprimée à travers les protestations contre le contenus de l’enseignement et le manque d’embauche de professeurs issus des classes populaires, une majeure partie de la contestation liée à l’université est liée avec la réglementation des établissements, la participation des étudiants dans la conceptions de ceux-ci et plus généralement, avec la qualité de la vie étudiante, les lieux de vie et la nourriture. Le même élan a amené les étudiants à dénoncer ce qu’ils ressentent comme un enrégimentement général de la vie américaine par de vastes organisations et leurs produits –la bureaucratie impersonnelle et la carte IBM anonyme. La réglementation par l’université des activités politiques – le problème à Berkeley en 1964 – a été également une question prédominante.


Depuis 1965 il  y a eu une libéralisation significative des règles affectant les lieux de vie étudiants, la discipline, les prises de paroles controversés et la tenue vestimentaire. De plus en plus d’universités et de collèges ont intégré les étudiants dans l’établissement des règlements. Cependant, le problème n’a rien perdu de son acuité.[…] Ces trois sujets -- racisme, guerre et le déni des libertés individuelles – ont contribué indubitablement, et contribuent encore aux raisons de la contestation étudiante. Les étudiants ont réagi vivement à ces questions, en parlent avec éloquence et passion, et agissent à leur encontre avec une grande énergie.

De plus, les étudiants ressentent que le gouvernement, l’université et les autres institutions américaines n’ont pas répondu à leur analyse sur ce qui devait être fait, ou du moins, n’y ont pas répondu assez rapidement. Cela a conduit des étudiants a diriger leurs attaques contre le processus de prise de décisions lui-même . Nous entendons par conséquent des slogans comme "le pouvoir au peuple." Et pourtant, ayant souligné que ces questions faisaient partie des raisons, nous devons aller plus loin et noter deux autres faits indéniables au sujet de la contestation étudiante concernant la guerre et la question raciale. D’abord, excepté les étudiants Noirs, il est impossible d’attribuer à la contestation étudiante sur ces questions un caractère seulement cynique ou égoïste, comme le font ces américains qui pensent que les étudiants qui sont contre la guerre sont des lâches parce qu’ils ont peur de mourir pour une cause quelle qu’elle soit. Dans les faits, les étudiants sont appelés à risquer leur vie dans la guerre. Il est vrai que les étudiants mâles sont astreints à la conscription. Mais jusqu’à maintenant, seule une petite proportion d’entre eux a été appelé et envoyé combattre au Vietnam, et il est démontré que, comparé aux autres guerres, relativement peu de diplômés des collèges y ont été tué. C’est la jeunesse qui n’est pas dans les collèges qui combat au Vietnam, et cependant, c’est la jeunesse des collèges qui est opposée à la guerre – alors que la jeunesse non collégienne a tendance à la soutenir davantage que d’autres secteurs de la population.

[…] Si donc la guerre et le racisme n’affectent pas directement ni significativement la vie quotidienne et les intérêts particuliers de la grande majorité des étudiants américains; si la guerre et le racisme ne sont pas des phénomènes nouveaux dans la société américaine; et si les horreurs et les injustices que la guerre et le racisme engendrent diminuaient légèrement plutôt qu’elles n’augmentaient -- l’émergence de ces questions sur les campus comme thèmes d’une contestation étudiante toujours plus répandue, ne peut être que le résultat de causes plus profondes, un changement dans quelque facteur, intervenu entre la situation dans le pays (guerre, racisme) et leur émergence comme questions conduisant à la contestation étudiante.

[…] L’émergence de ces questions provient d’un changement d’opinions, de perception et de valeurs – c’est à dire d’un changement dans la culture étudiante. La conception fondamentale du monde vu par les étudiants devint, dans les années 1960, de moins en moins tolérante vis à vis de la guerre, du racisme et de leurs conséquences. L’évolution de la culture étudiante est une des raisons premières  -- peut-être la première des raisons – de l’agitation étudiante.

LA NOUVELLE CULTURE DE LA JEUNESSE

Dans les sociétés occidentales anciennes, le jeune était traditionnellement soumis à l’adulte. En grande partie parce que les adultes détenaient une grande autorité, la seule manière pour les jeunes d’avoir accès à la santé, au pouvoir et à la reconnaissance était l’apprentissage coopératif du monde adulte. Les jeunes apprenaient donc les façons de vivre traditionnelles des adultes, et durant ce temps ils devenaient des adultes semblables à leurs parents, vivant dans le même type de monde.

L’industrialisation poussée a transformé de façon décisive cette relation de coopération entre les générations. Elle a produit de nouvelles formes et de nouvelles sources de santé, de pouvoir et de reconnaissance, et le contrôle traditionnel des adultes sur les jeunes s’est affaibli. Elle a enlevé la production de la maison et l’a rendue toujours plus spécialisée; dès lors, les jeunes furent de plus en plus tenus à l’écart des lieux de travail des adultes et ne pouvaient plus l’observer ou y participer directement. De plus, l’industrialisation a hâté la séparation de l’éducation et du domicile, et les jeunes furent de plus en plus rassemblés dans des lieux spécifiques d’éducation, isolés de la majorité des adultes. Les jeunes passaient donc de plus en plus de temps entre eux, à l’écart du domicile et du travail de leurs parents, avec des activités différentes de celles des adultes.

Ces expériences distinctes et partagées les jeunes conduisirent à des intérêts et des problèmes partagés, qui conduisirent à leur tour, au développement de sous cultures distinctives. Comme ces sous cultures se développaient, elles apportaient son soutien à tout mouvement de jeunesse distinct du monde adulte. – ou éventuellement dirigé contre lui.

Une caractéristique distinctive de la jeunesse est son penchant pour un idéalisme pur. La société lui apprend à adhérer aux valeurs fondamentales du système social adulte – égalité, honnêteté, démocratie, et autres – en termes absolus. A travers une grande partie de l’histoire américaine, l’idéalisme de la jeunesse a été formé – et contenu -- par les institutions de la société adulte. Mais, pendant les années 1960, en réponse à une accumulation de transformations sociales, la culture traditionnelle de la jeunesse américaine s’est développée rapidement vers une prise de position conflictuelle envers les institutions et les façons d’être des adultes.

Cette sous culture se fonde sur la notion d’autonomie, d’auto-détermination personnelle, dont le but est de vivre de façon "authentique," ou en harmonie avec ses penchants profonds et ses instincts. Elle trouve aussi son identité dans le rejet de l’éthique du travail de matérialisme et des normes et des croyances sociales traditionnelles. Elle rejette, bien sûr, toute discipline institutionnelle extérieure imposée à l’individu et cela entraîne un désaccord avec une grande partie de la société américaine.

Son but est de libérer la conscience humaine et de mettre en avant la prédominance de l’expérience. Elle cherche à remplacer le matérialisme, la dénégation de soi, et la recherche de la réussite qui caractérisent la société actuelle par l’expression, la créativité et l’imagination. Les outils de ce monde institutionnel routinier – la hiérarchie, la discipline, les lois, les intérêts particuliers, l’auto-défense, le pouvoir – sont considérés comme mauvais et tyranniques. Elle proclame à la place la liberté de l’individu à ressentir, expérimenter, exprimer tout ce que son humanité propre lui suggère. Et ses perceptions du monde s’éloignent toujours plus de la culture existante: ce qui est appelé communément "justice" "paix" ou "accomplissement" est vu par la nouvelle culture comme "esclavage" , "hystérie" ou "vide de sens."  En même temps que cette divergence de valeur et de vision se développe, la nouvelle culture de la jeunesse devient de plus en plus conflictuelle.

Et cependant, on retrouve dans son engagement pour la liberté et légalité beaucoup de traits dominant de la tradition américaine.;ce qui a été mis en doute, c’est la mise à l’écart par l’Amérique de ses idéaux. Plus le temps passait, plus ces doutes ont grandi et la culture de la jeunesse s’est imprégnée d’une sens de l’aliénation et d’opposition envers la société.

Personne, vivant dans la société américaine contemporaine, ne peut ignorer les manifestations de surface de cette nouvelle culture. Les manières de s’habiller sont facilement repérables; l’emphase est mise sur des couleurs vives et des sons puissants; la priorité va au plaisir offert par les fleurs et la nature. Toute la palette des sens et des sensations doit être exploitée chaque jour à travers de nouvelles expériences, une nouvelle spiritualité et à travers les drogues. La vie est conçue comme devant être la plus simple, la plus primitive, et la plus "naturelle" que possible, telle qu’elle est ritualisée par exemple par la baignade nue.


[…]

Il n’est pas difficile de composer le tableau de l’Amérique contemporaine tel qu’il est vu par les yeux de l’un de ceux dont les opinions sont celles décrites ci-dessus. La vie humaine est sacrée, mais des femmes et des enfants sont tués au Vietnam par les forces américaines. Toute forme de vie est sacrée, mais l’industrie et la technologie américaine polluent l’air et les océans et tuent les oiseaux et les poissons. L’individu doit être considéré en tant que tel, mais la société américaine est organisée en grands syndicats, corporations, multinationales et bureaucraties gouvernementales . Un intérêt particulier pour chaque être humain et pour l’égalité absolue entre eux est un impératif , mais la société américaine continue à être caractérisée par l’injustice raciale et la discrimination. On doit se fier en premier lieu aux sens et aux instincts, mais la technologie américaine et ses conséquences, sont un monument au rationalisme. La vie devrait être vécue en communion avec les autres, et chaque lever et coucher de soleil apprécié à leur juste valeur, mais la société américaine vante les mérites de la compétition, de l’accumulation des bien et de l’éthique du travail. Chaque homme devrait être libre de mener sa vie comme il l’entend, mais les organisations et les livres américains sont emplis de lis régissant la tenue vestimentaire, le sexe, la consommation et la sanction des études et du travail, et beaucoup de ces lois sont surveillées par la police armée.

Aucun dialogue politique cohérent n’a émergé pour l’instant .Cependant, dans les discussions politiques de cette nouvelle culture, on trouve des échos du marxisme, de communautarisme paysan, de Thoreau, de Rousseau, de la ferveur évangélique des abolitionnistes, de Gandhi, et du populisme des indiens.

L’adhérent à la nouvelle culture pense qu’il voit une Amérique qui a échoué à atteindre ses objectifs sociaux;qui ne se préoccupe plus de les atteindre; qui est sciemment hypocrite en prétendant les avoir atteint et en prétendant s’en préoccuper et tout cela en exportant la mort via ses opérations militaires et corporatistes. Il souhaite désespérément rappeler à l’Amérique ses grands desseins traditionnels de liberté véritable et de justice pour tous. Comme il le conçoit, il veut refaire l’Amérique à sa propre image.

Et au sujet des imperfections des autres sociétés, particulièrement l’Union Soviétique? Pourquoi la nouvelle culture dénonce-t’elle seulement les Etats-Unis? Les Drs. Heard et Cheek ont répondu à cette question dans un mémorandum au Président:

L’indifférence apparente des étudiants vis à vis de l’union Soviétique et des maux de son système est en partie explicable par les considérations suivantes: D’abord, ils pensent qu’avec les erreurs de notre propre politique telle que la guerre au Vietnam, nous avons perdu toute autorité morale pour condamner d’autres pays. En second lieu, il y a une obsession vis à vis de nos propres problèmes, le sentiment que notre propre crise devrait occuper toute notre attention. Troisièmement, ils pensent que la menace communiste est plus faible qu’il y a dix ans.

Les étudiants perçoivent l’invasion de la Tchécoslovaquie comme une mauvaise action de plus de la part d’un gouvernement impérialiste mais ils ne la perçoivent pas comme une menace contre les Etats-Unis. Depuis la dispute Sino-Soviétique, ils voient le communisme comme des gouvernements nationaux aux styles différents, souvent en compétition entre eux. Les russes apparaissent comme oppresseurs des pays satellites, mais les étudiants voient ce fait en parallèle avec la domination américaine sur sa propre sphère d’influence ( la république Dominicaine, le Guatemala, l’exploitation économique, etc.). Ils considèrent les russes comme n’étant pas meilleurs que nous, peut-être pas aussi bons que nous, mais se sentent plus responsables de nos propres actions que de celles des puissances étrangères.

[…]

Manifestement, la nouvelle culture ne montre, au mieux, qu’un enthousiasme tiède pour la liberté de parole l’opinion majoritaire et les autres principes de la démocratie libérale tels qu’institutionnalisés aujourd’hui. Elle ne peut guère avoir d’égards pour ceux-ci si elle croit que la démocratie libérale américaine, avec le consentement et l’approbation de la grande majorité de ses citoyens, poursuit des valeurs et des politiques qu’elle considère comme fondamentalement immorales et destructives de manière apocalyptique. Une fois encore, en comparaison avec les mouvements historiques religieux, les partisans de la nouvelle culture tendent à être vertueux, bigots, méprisants envers ceux qui n’ont pas encore partagé la vision et intolérants vis à vis de leurs idéaux.

Profondément opposés à toute structure autoritaire à l’intérieur ou à l’extérieur du mouvement et insistant de manière pressante pour la participation personnelle directe de chaque individu , les membres de cette nouvelle culture de la jeunesse connaissent des temps difficiles en ce qui concerne les prises de décisions. Ils démontrent une intolérance certaine dans leur refus d’écouter extérieurs à la nouvelle culture et dans leur volonté d’obliger les autres à épouser leurs propres vues. Ils font même preuve d’une pointe d’élitisme dans leur certitude que le reste de la société doit s’aligner sur leurs positions politiques qu’ils croient justes.

En même temps, ils essaient sincèrement, et avec une extraordinaire patience, de donner à chacun de leur compagnon une possibilité d’être entendu et de participer directement à la prise de décision.. Le mode de prise de décision, dans la nouvelle culture, est basé sur des réunions de masse sans fin dans lesquelles il n’y a ni président ni ordre du jour, et au cours desquelles la foule, ou une partie d’entre elle rejoint ou se démarque des actions. De telles foules sont, bien sûr, propices à la manipulation de la part d’agitateurs habiles et deviennent parfois des meutes. Mais on doit reconnaître également que ces grandes foules mouvantes et libres représentent pour les participants de la nouvelle culture la façon normale, amicale et naturelle d’être ensemble sur un pied d’égalité, de communiquer et de décider quoi faire. Vu sous cet aspect, le lecteur peut imaginer aisément la réponse unanime des étudiants de Kent State à l’ordre du Gouverneur donné à la Garde Nationale de disperser toutes les rassemblements pacifiques ou autres.

Les membres de la nouvelle culture n’annoncent pas leur programme parce que le mouvement n’est pas intéressé en premier lieu par les programmes; il s’intéresse à la façon dont chacun devrait vivre et à ce qu’il devrait considérer comme important dans sa vie quotidienne. La nouvelle culture en est encore au stade de définition de ses valeurs, programmes et façon de vivre. C’est encore et avant tout, une posture.

Un parallèle avec l’histoire religieuse est de nouveau instructive. Pour beaucoup (pas tous) de militants étudiants et de manifestants, il n’est pas primordial que les tactiques de protestations employées contribuent vraiment aux buts politiques recherchés. L’important, c’est la protestation en elle-même – que le manifestant individuellement, pour son propre salut, se lève, déclare la pureté de son cœur et prenne position. Aucun manifestant étudiant lançant une pierre dans la fenêtre d’un laboratoire ne croit que son geste arrêtera la guerre en Indochine, la recherche sur les armes ou sur les technologies honnies - mais il la jette dans un état d’exultation – presque d’exaltation. Il a pris une position morale.

Un thème important de cette nouvelle culture est la relation d’opposition au reste de la société, comme le suggère le fait que l’un des ses principaux théoriciens l’ait appelé "contre culture". Si le reste de la société a les cheveux courts, le membre de la culture de la jeunesse les a longs. Si les autres sont propres, il est sale. Si les autres boivent de l’alcool et interdisent la marijuana, il dénonce l’alcool et fume de l’herbe. Si les autres travaillent dans de grandes sociétés avec une technologie complexe, il travaille seul et fait ses sandales à la main. Si les autres vivent séparément, il vit dans une communauté. Si les autres sont du côté de la police et des juges, il est pour l’accusé et le prisonnier. Ainsi, il se déclare aliéné dans une grande société avec laquelle il est fondamentalement en désaccord.

[…]

Il est vrai également qu’une grande partie des étudiants, probablement une majorité d’entre eux, ne peut être considérée comme participant de manière significative à cette attitude culturelle, si ce n’est par la musique. Quant aux autres, ils se répartissent dans un spectre qui va de la non participation à la participation entière. […]

 Un étudiant peut adopter les apparences extérieures de la nouvelle culture et rien d’autre. Un autre peut être en être un dévot total tout en étant un étudiant sérieux en histoire. Un autre pourra être en accord sur les questions des races, de la guerre de la  pollution, et autres, tout en étant en désaccord avec tous les aspects du style de vie de la nouvelle culture. Un autre sera en accord avec le style de vie mais se désintéressera totalement de la politique

[…].

Comme nous l’avons observé ailleurs dans ce rapport, conclure que parce que un étudiant est barbu, il brûlera un bâtiment ou participera à une occupation de ce bâtiment, est totalement erroné.

Pratiquement tous les étudiants aujourd’hui sont affectés d’une manière ou d’une autre par la nouvelle culture de la jeunesse; Si il n’y participe pas, son compagnon de chambre ou sa sœur y participe. Et si une forme de protestation se déclenche sur son campus, il se trouve confronté ç une décision personnelle concernant son rôle. Dans la poésie, la musique, les films et les pièces de théâtre que vient les étudiants, les thèmes de la nouvelle culture sont récurrents Même les étudiants qui considèrent les valeurs des plus vieux mieux adaptées pour eux mêmes, protègeront et soutiendront néanmoins  vigoureusement la liberté des autres étudiants qui préfèrent la nouvelle culture.

Une vaste majorité d’étudiants ne sont pas adhérents. Mais il n’y aura aucun groupe significatif d’étudiants pour se joindre aux générations plus anciennes et condamner ceux qui le sont.  Et la majorité des étudiants condamnera les efforts de répression de la communauté au sens large pour restreindre et limiter le style de vie, les formes artistiques et les manifestations politiques non-violentes de la nouvelle culture de la jeunesse.

Pour la plupart des américains, le développement de la nouvelle culture représente un phénomène déplaisant et souvent effrayant. Et il ne fait pas de doute que l’émergence de cette revendication étudiante a conduit à des confrontations, des blessés et des morts. Il est indéniable également qu’une petite frange extrême de dévots fanatiques de la nouvelle culture a franchi la limite du terrorisme et de l’illégalité. Il a une terrible et effrayante ironie dans le fait que, au nom de la loi, la police et les Gardes Nationaux , aient tué des étudiants et que quelques étudiants sous la nouvelle bannière de l’amour et de la compassion se sont tournés vers les attentats à la bombe.

Mais la nouvelle culture de la jeunesse n’est pas en elle-même un "problème" auquel il y aurait une "solution;" c’est une condition sociale d’un groupe, un changement de point de vue au sujet des bases de la culture. Combien de temps durera cette culture de la jeunesse naissante et quelle direction prendra t’elle, sont des questions sans réponse. Mais elle existe aujourd’hui et elle est la manifestation plus profonde de l‘émergence des questions raciales et de la guerre comme soucis premiers sur les campus américains.

mars 2005
Mise à jour : Novembre 2006

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