Extraits
Le document intégral peut-être lu à l’adresse : http://dept.kent.edu/may4/Campus_Unrest/campus_unrest_chapter1a.htm
LES CAUSES DE LA CONTESTATION ETUDIANTE
Notre
but dans ce chapitre est d’identifier les causes de la
contestation
étudiante et de constater de que ces causes
révèlent
de sa. Notre sujet est avant tout la contestation des
étudiants
blancs , car bien qu’ils aient beaucoup en commun avec les
mouvements de contestation étudiants noirs, chicanos et
d’autres minorités, ces derniers sont
néanmoins
fondamentalement différents dans leurs objectifs, leur
intentions, et leurs racines. Dans le chapitre 3 , nous
considérons
le cas spécifique du mouvement étudiant noir
Nous concluons
que l’agitation des campus a beaucoup de causes,
que plusieurs d’entre elles sont hors du contrôle
des
individus et du gouvernement et que quelques-unes de ces causes ont
manifesté leur influence de manières obscures ou
indirectes. Les identifier toutes est difficile, mais elles existent
et doivent être trouvées -- non pas dans le but de
les
justifier ou de les condamner, mais plutôt parce
qu’aucune
réponse rationnelle à l’agitation des
campus n’est
possible tant que sa nature et ses causes n’aient
été
complètement comprises.
Les questions raciales, de la
guerre et les défauts de l’université
moderne ont
contribué au développement de
l’agitation des campus,
lui ont fourni des points de fixation précis et continuent
à
lui insuffler une intensité spéciale. Mais elles
ne
sont pas ni les seules ni mêmes les plus importantes causes
de
cette agitation
Le plus grand
moment est de loin l’avancée de la
société
américaine dans l’ère post
industrielle, l’affluence
croissante de la plupart des américains, et le
développement
et l’évolution inter
générationnelle de
l’idéalisme libérale. Pris ensemble,
ces phénomènes
ont accéléré la naissance
d’une nouvelle
culture dans la jeunesse, qui peut être définie
à
travers un attachement passionné à un principe et
une
opposition à la société au sens large.
Au centre
de cette culture, la célébration romantique de la
vie
humaine, de l’individu sans entrave, des sens et de la
nature. Elle
rejette ce qu’elle considère comme des
idéaux
pragmatiques de la société américaine:
le
matérialisme, la compétition, le rationalisme, la
technologie, le consumérisme, et le militarisme. Cette
culture
naissante est la cause la plus profonde de la contestation
étudiante
contre la guerre, l’injustice raciale et les abus des
multinationales.
Durant la dernière décade,
cette nouvelle culture de la jeunesse s’est
développée
rapidement. Elle est devenue encore pus visible et a acquis une
ferveur quasi religieuse à travers un processus
d’engagement
personnel profond.. Ce processus a été
stimulé
par l’émergence d’une opposition
à la culture de la
jeunesse et en particulier à ses manifestations de
contestation politique. Comme cette opposition devenait manifeste --
et parfois, violemment manifeste – les adhérents
à
cette culture se sont sentis attaqués et leur engagement au
sein de celle-ci et vis à vis de la contestation politique
s’est renforcé et enhardi. Avec le temps, de plus
en plus
d’étudiants ont évolué vers
un sens de
l’opposition encore plus profond et hermétique
envers la
société. En même temps
qu’augmentait leur
sentiment d’aliénation, leur volonté
d’utiliser la
violence faisait de même.
La contestation des étudiants
américains, comme celle qui a lieu à
l’échelle
du monde, indique donc une large et intense réaction contre
–et un changement futur possible de –la
société
occidentale moderne et ses institutions. Cela apparaît donc
comme une crise profonde des valeurs à laquelle le peuple
américain doit maintenant commencer à faire face.
Etant
donné que l’agitation des campus est le reflet de
phénomènes et de forces historiques aussi divers,
il
n’est peut-être pas surprenant que la plupart des
américains
trouvent déroutante la contestation étudiante.
Ils
pensent que la contestation ne vient que de groupes qui souffrent de
l’ injustice et de privations économiques:
pourtant les
étudiants contestataires viennent en majeure partie de
familles aisées, ont accès aux
universités les
plus grandes et les meilleures, et aux meilleures situations et
rémunérations que la
société américaine
puisse offrir. La plupart des américains croient que la
contestation n’apparaît que lorsque les conditions
se
détériorent de façon significative.:
cependant,
la tendance de la société américaine,
telle
qu’ils la voient, est une tendance de progrès,
parfois lent,
il est vrai, vers les réformes que réclament les
étudiants – dans les revenus personnels, dans le
logement,
dans la santé, dans
l’égalité des chances,
dans les libertés civiques et même dans
l’engagement
national concernant la guerre. Et enfin, la plupart des
américains
croient qu’un idéalisme authentique ne peut
s’exprimer que
de manière pacifique et humaine : cependant, bien
que
les étudiants font preuve d’un haut
degré
d’idéalisme, une partie de la contestation
étudiante
révèle par ses comportements
stratégiques une
tendance inverse d’intolérance, de
désordre, de
criminalité, de destruction et de violence.
Par
conséquent, beaucoup d’américains
considère
l’agitation des campus comme une aberration pour
l’ordre moral de
la société américaine. Il la traite
comme un
problème qui découle de la faillite morale de la
part
de quelques individus ou groupes d’individus.
L’explication de
l’agitation sur les campus qu’ils adoptent est donc
à un
seul niveau qui permet de condamner et de trouver des
remèdes
à la portée de chaque individu, de
l’opinion publique
ou du gouvernement. Trois types d’explications remportent
aujourd’hui une popularité particulière.
La
première attribue à l’agitation des
campus
l’explication d’une machination
d’agitateurs extérieurs
et de propagandistes subversifs.
Il est évident que dans certains cas de troubles sur les campus, des agitateurs et des révolutionnaires professionnels ont participé en faisant leur possible pour rendre encore pire une situation déjà dangereuse . Il est également vrai que quelques-unes des actions les plus violentes et destructrices, comme peut-être l’attentat à la bombe de Madison, Wisconsin cet été, sont attribuables à l’ influence, sinon à l’action, de petits groupes entraînés et extrêmement mobiles de révolutionnaires. Mais il est aussi clairs que de semblables agitateurs ne sont pas "la" cause de la plupart des désordres et de la contestation sur les campus. Les agitateurs tirent profit de tensions déjà existantes et cherchent à les exacerber.. Mais à part des actes individuels de terrorisme, l’agitation et les agitateurs ne peuvent réussir si une atmosphère de tension, de frustration et de contestation n’existe pas déjà sur les campus. Si les agitateurs ont contribué aux désordres sur les campus –et cela a été clairement le cas de différentes manières –alors cela n’a été possible que parce que une telle atmosphère y existait.. Mais qu’est-ce qui a créé cette atmosphère? La théorie des "agitateurs" ne peut pas répondre à cette question.
Une seconde
école d’explication populaire prétend
que l’atmosphère de contestation et de frustration
sur les
campus est le résultat de problèmes pressants et
non
résolus qui préoccupent profondément
beaucoup
d’étudiants. De tels problèmes existent
certainement
et sont la cause de sentiments profonds. Pourtant les conditions dans
lesquelles de tels problèmes se sont posées ne
sont pas
nouvelles pour la plupart . Pourquoi alors ces
problèmes
n’ont-ils été soulevés que
récemment
comme objets de la contestation étudiante et comme causes de
la tension sur les campus? Et pourquoi cette contestation est-elle
devenue toujours plus perturbatrice et violente? La théorie
des "problèmes" ne peut pas répondre à
ces questions.
Une troisième école avance que
l’agitation sur les campus est causé par un
irrespect
croissant envers la loi et une érosion
générale
de toutes les institutions stabilisatrices --affaiblissant la famille
, notamment par des méthodes "permissives"
d’éducation des enfants , et envers
l’église,
l’école et le patriotisme. A un certain niveau et
en
quelques endroits, une telle érosion des institutions
stabilisatrices de la société
américaine a eu
lieu. Cependant, nous devons nous demander pourquoi cette
érosion
a-t’elle eu lieu? La théorie de
l’"irrespect envers
la loi" n’a pas de réponse.
La
difficulté de base avec ces explications est
qu’elles
partent du principe que toute agitation sur les campus est un
problème – problème dont la cause est
une faillite
morale de la part des étudiants, de la
société
ou du gouvernement et qui doit par conséquent avoir une
solution appropriée. La recherche des causes est donc
inséparable d’avec la désignation de la
faute […]
Il en résulte que les causes qui sont hors du
contrôle
humain ou qui n’habillent pas de culpabilité des
individus
ou des groupes spécifiques tendent à
être
ignorées. De telles "explications" n’expliquent
pas vraiment. Elles ne font que rendre "l’agitation des
campus" encore plus incompréhensible –et encore
plus au
centre de l’actualité –qu’il
n’est nécessaire.
Car, en elle-même, l’agitation sur les campus
n’est
pas un "problème" et ne demande pas de "solution."
L’ existence d’opinions et de voix dissidents
n’est seulement
un fait social, inscrit dans la vie moderne, le droit de telles
opinions est protégée par notre constitution. La
contestation violente ou perturbatrice est , bien sûr, un
réel
problème et des solutions doivent être
trouvées
Mais quand la contestation étudiante reste dans les limites
de
la légalité, ce qu’elle fait en
général,
ce n’est pas un problème auquel doit faire face un
gouvernement. Il ne s’agit que d’une question
d’opinion et
d’expression.
L’agitation sur les campus n’est donc pas
simple ni uniforme. Elle est plutôt le résultat
cumulé,
ou la somme, de centaines et de milliers d’opinions et
d’insatisfactions personnelles, chacune d’entres
elles aussi
unique que le ressentent les individus. Ces sentiments personnels
reflètent à leur tour une série de
choix que
fait chaque personne sur ce qu’il pensera, ce qu’il
dira et ce
qu’il fera. Au sens premier et le plus concret, ce sont ces
choix
–ces engagements, pour employer un terme courant parmi les
étudiants – qui sont la cause première
de l’agitation
sur les campus, et qui sont la force motrice de toute manifestation
physique de contestation ou d’insatisfaction.
Ces actes
d’engagement personnel envers certaines valeurs et certaines
façons
de voir et d’agir dans le monde ne sont pas sortis du
néant.
Ils prennent place dans, et sont puissamment alimentés par,
les conditions de vie des étudiants. Nous appellerons ces
conditions les causes annexes à l’agitation sur
les campus.
Cinq grands points concernant ces causes ont été
soulevés lors de témoignages devant la
Commission. Ils
sont:
* Les problèmes pressants de la
société
américaine, particulièrement la guerre dans le
Sud-Est
asiatique et la condition des groupes minoritaires ;
* le
changement de statuts et d’attitudes de la jeunesse en
Amérique;
*
les caractéristiques de l’université
américaines
durant la période d’après guerre;
* la spirale
montante de réactions de la part de l’opinion
publique en
réponse à la contestation étudiante et
celle de
la violence; e
* l’évolution marquée de la
culture et de la structure de la société moderne
occidentale.
SUJETS ET OPINIONS
La meilleure façon de
commencer à chercher les causes de la contestation
étudiante
est d’examiner les raisons que les étudiants
protestataires
avancent d’eux-mêmes Il en existe beaucoup et les
étudiants
ne rechignent pas à les exprimer. Ces raisons -- ces
positions
sur de grands sujets nationaux d’actualité --,
doivent être
prises au sérieux.
[…]
la
contestation contre l’empiètement de
l’université
sur une communauté voisine et contre sa
complicité dans
la guerre du Vietnam peut conduire à des mesures
disciplinaires. Sanction ou amnistie peut alors devenir une question.
A partir de cette question, se développe une contestation
plus
large et perturbatrice ; La police est appelée. La
brutalité de la police devient alors la question, et la
revendication étudiante est désormais que
l’université
intercède pour que les étudiants soit
libérés.
L’université répond que c’est
une question qui
relève des tribunaux civils. Elle est maintenant
attaquée
comme inhumaine et sans âme et dominée par les
intérêts
matérialistes de ses administrateurs, qui ont besoin de la
police et des tribunaux pour les protéger. A ce moment, un
bâtiment est incendié. Quelle était la
question?
Il faut par conséquent faire une distinction entre les
problèmes posés initiaux et les questions
secondaires,
soulevées au cours des actions de protestations ou
à
partir des problèmes initiaux eux-mêmes. Trois
problèmes
majeurs initiaux ont été
dénombrés durant
la vague montante de la contestation étudiante durant la
décade passée.
A la fois sur un plan historique
et en terme de fréquence avec laquelle il a
été
au centre de la contestation , la première grande question
est
également le problème central social et politique
de la
société américaine : la situation des
minorités
raciales , noire en particulier,. C’est autour de cette
question
que la contestation étudiante a commencé en 1960.
Au
cours des dix dernières années, la
définition de
ce problème a changé ; Au
début, elle
s’exprimait dans le Sud comme la question du maintien ou de
la
protection de l’ordre légal concernant la
ségrégation .
Plus tard, elle s’est posée en terme de
problème de
discrimination illégale envers les Noirs, dans le Nord aussi
bien que dans le Sud-- définition qui a
été
résumée plus tard par la notion de "racisme
institutionnel." Au milieu de la décade, la question
avait encore évoluée et était
maintenant
comprise comme la reconquête par les Noirs de leur
dignité
et de la fierté de leur héritage culturel. Les
cibles
de la contestation avaient évolué de la
même
façon. Au début, il y eut des actions de
protestation
contre les commerçants locaux qui ne servaient pas les
Noirs,
contre des entreprises locales qui ne les employaient pas et contre
l’université qui tolérait la
discrimination dans les
fraternités et les sororités .
Bientôt
naquirent des protestations contre la discrimination des admissions
à
l’université et pour demander que
davantage soit fait
pour recruter des Noirs, et que davantage soit fait pour les aider
après qu’ils aient été
recrutés. Les
étudiants noirs demandèrent aussi que
l’université
apporte une aide aux communautés noires locales,
qu’elle
établit des contenus de cours pour leurs études
et
qu’elle recrute davantage de personnel noir pour enseigner et
dans
d’autres domaines .En même temps que la
cible de la
contestation se déplaçait de la
société
en général vers
l’université, elle
s’élargissait pour représenter les
aspirations
d’autres groupes minoritaires , souvent au sein
d’une coalition
"Tiers Monde".
La seconde grande question a été
la guerre dans le Sud-est asiatique. La guerre a
été,
presque dès ses débuts, relativement impopulaire,
que
la jeunesse des collèges dans sa totalité
considère
maintenant comme une erreur, et que beaucoup d’entre eux
également
considère comme mauvaise et immorale. Cela continue
maintenant
depuis plus de cinq ans, et exerce une tension notamment sur la
jeunesse. Durant les dix dernières années, la
question
de la guerre était moins fréquemment
l’objet de la
contestation étudiante que ne l’était
celle de
l’égalité raciale, mais les
années passant,
elle devint de plus en plus prédominante parmi les
préoccupations des étudiants.
Cette question a
aussi changé de forme et est devenue plus globale au fil des
années: elle s’est déplacée
de la protestation
contre l’intervention américaine, à la
protestation
contre la conscription, contre le recrutement du gouvernement et des
sociétés pour des emplois liés
à la
guerre, et de plus en plus, à une protestation contre le
rôle
de l’université dans beaucoup d’aspects
de la guerre,
telle que la communication de l’information au bureau de
conscription , l’autorisation du recrutement sur les campus,
la
recherche en matière de défense et la
présence
du ROTC.
Un troisième sujet de contestation a
été
l’université elle-même. Bien
qu’à certains
moments la question s’est exprimée à
travers les
protestations contre le contenus de l’enseignement et le
manque
d’embauche de professeurs issus des classes populaires, une
majeure
partie de la contestation liée à
l’université
est liée avec la réglementation des
établissements,
la participation des étudiants dans la conceptions de
ceux-ci
et plus généralement, avec la qualité
de la vie
étudiante, les lieux de vie et la nourriture. Le
même
élan a amené les étudiants
à dénoncer
ce qu’ils ressentent comme un enrégimentement
général
de la vie américaine par de vastes organisations et leurs
produits –la bureaucratie impersonnelle et la carte IBM
anonyme. La
réglementation par l’université des
activités
politiques – le problème à Berkeley en
1964 – a été
également une question prédominante.
Depuis 1965 il y a eu une libéralisation
significative des règles affectant les lieux de vie
étudiants,
la discipline, les prises de paroles controversés et la
tenue
vestimentaire. De plus en plus d’universités et de
collèges
ont intégré les étudiants dans
l’établissement
des règlements. Cependant, le problème
n’a rien perdu
de son acuité.[…] Ces trois sujets -- racisme,
guerre et le
déni des libertés individuelles – ont
contribué
indubitablement, et contribuent encore aux raisons de la contestation
étudiante. Les étudiants ont réagi
vivement à
ces questions, en parlent avec éloquence et passion, et
agissent à leur encontre avec une grande énergie.
De
plus, les étudiants ressentent que le gouvernement,
l’université et les autres institutions
américaines
n’ont pas répondu à leur analyse sur ce
qui devait
être fait, ou du moins, n’y ont pas
répondu assez
rapidement. Cela a conduit des étudiants a diriger leurs
attaques contre le processus de prise de décisions
lui-même
. Nous entendons par conséquent des slogans comme "le
pouvoir au peuple." Et pourtant, ayant souligné que ces
questions faisaient partie des raisons, nous devons aller plus loin
et noter deux autres faits indéniables au sujet de la
contestation étudiante concernant la guerre et la question
raciale. D’abord, excepté les étudiants
Noirs, il est
impossible d’attribuer à la contestation
étudiante
sur ces questions un caractère seulement cynique ou
égoïste,
comme le font ces américains qui pensent que les
étudiants
qui sont contre la guerre sont des lâches parce
qu’ils ont
peur de mourir pour une cause quelle qu’elle soit. Dans les
faits,
les étudiants sont appelés à risquer
leur vie
dans la guerre. Il est vrai que les étudiants
mâles sont
astreints à la conscription. Mais
jusqu’à maintenant,
seule une petite proportion d’entre eux a
été appelé
et envoyé combattre au Vietnam, et il est
démontré
que, comparé aux autres guerres, relativement peu de
diplômés
des collèges y ont été tué.
C’est la
jeunesse qui n’est pas dans les collèges qui
combat au
Vietnam, et cependant, c’est la jeunesse des
collèges qui
est opposée à la guerre – alors que la
jeunesse non
collégienne a tendance à la soutenir davantage
que
d’autres secteurs de la population.
[…]
Si donc la guerre et le racisme n’affectent pas
directement ni significativement la vie quotidienne et les
intérêts
particuliers de la grande majorité des étudiants
américains; si la guerre et le racisme ne sont pas des
phénomènes nouveaux dans la
société
américaine; et si les horreurs et les injustices que la
guerre
et le racisme engendrent diminuaient légèrement
plutôt
qu’elles n’augmentaient --
l’émergence de ces questions
sur les campus comme thèmes d’une contestation
étudiante
toujours plus répandue, ne peut être que le
résultat
de causes plus profondes, un changement dans quelque facteur,
intervenu entre la situation dans le pays (guerre, racisme) et leur
émergence comme questions conduisant à la
contestation
étudiante.
[…] L’émergence de ces questions
provient d’un changement d’opinions, de perception
et de valeurs
– c’est à dire d’un changement
dans la culture
étudiante. La conception fondamentale du monde vu par les
étudiants devint, dans les années 1960, de moins
en
moins tolérante vis à vis de la guerre, du
racisme et
de leurs conséquences. L’évolution de
la culture
étudiante est une des raisons premières
--
peut-être la première des raisons – de
l’agitation
étudiante.
LA NOUVELLE
CULTURE DE LA JEUNESSE
Dans les sociétés
occidentales anciennes, le jeune était traditionnellement
soumis à l’adulte. En grande partie parce que les
adultes
détenaient une grande autorité, la seule
manière
pour les jeunes d’avoir accès à la
santé, au
pouvoir et à la reconnaissance était
l’apprentissage
coopératif du monde adulte. Les jeunes apprenaient donc les
façons de vivre traditionnelles des adultes, et durant ce
temps ils devenaient des adultes semblables à leurs parents,
vivant dans le même type de monde.
L’industrialisation
poussée a transformé de façon
décisive
cette relation de coopération entre les
générations.
Elle a produit de nouvelles formes et de nouvelles sources de
santé,
de pouvoir et de reconnaissance, et le contrôle traditionnel
des adultes sur les jeunes s’est affaibli. Elle a
enlevé la
production de la maison et l’a rendue toujours plus
spécialisée;
dès lors, les jeunes furent de plus en plus tenus
à
l’écart des lieux de travail des adultes et ne
pouvaient
plus l’observer ou y participer directement. De plus,
l’industrialisation a hâté la
séparation de
l’éducation et du domicile, et les jeunes furent
de plus en
plus rassemblés dans des lieux spécifiques
d’éducation,
isolés de la majorité des adultes. Les jeunes
passaient
donc de plus en plus de temps entre eux, à
l’écart du
domicile et du travail de leurs parents, avec des activités
différentes de celles des adultes.
Ces expériences
distinctes et partagées les jeunes conduisirent à
des
intérêts et des problèmes
partagés, qui
conduisirent à leur tour, au développement de
sous
cultures distinctives. Comme ces sous cultures se
développaient,
elles apportaient son soutien à tout mouvement de jeunesse
distinct du monde adulte. – ou éventuellement
dirigé
contre lui.
Une caractéristique distinctive de la
jeunesse est son penchant pour un idéalisme pur. La
société
lui apprend à adhérer aux valeurs fondamentales
du
système social adulte –
égalité, honnêteté,
démocratie, et autres – en termes absolus. A
travers une
grande partie de l’histoire américaine,
l’idéalisme
de la jeunesse a été formé –
et contenu -- par
les institutions de la société adulte. Mais,
pendant
les années 1960, en réponse à une
accumulation
de transformations sociales, la culture traditionnelle de la jeunesse
américaine s’est développée
rapidement vers
une prise de position conflictuelle envers les institutions et les
façons d’être des adultes.
Cette sous culture
se fonde sur la notion d’autonomie,
d’auto-détermination
personnelle, dont le but est de vivre de façon
"authentique,"
ou en harmonie avec ses penchants profonds et ses instincts. Elle
trouve aussi son identité dans le rejet de
l’éthique
du travail de matérialisme et des normes et des croyances
sociales traditionnelles. Elle rejette, bien sûr, toute
discipline institutionnelle extérieure imposée
à
l’individu et cela entraîne un désaccord
avec une
grande partie de la société
américaine.
Son
but est de libérer la conscience humaine et de mettre en
avant
la prédominance de l’expérience. Elle
cherche à
remplacer le matérialisme, la
dénégation de soi,
et la recherche de la réussite qui caractérisent
la
société actuelle par l’expression, la
créativité
et l’imagination. Les outils de ce monde institutionnel
routinier –
la hiérarchie, la discipline, les lois, les
intérêts
particuliers, l’auto-défense, le pouvoir
– sont considérés
comme mauvais et tyranniques. Elle proclame à la place la
liberté de l’individu à ressentir,
expérimenter,
exprimer tout ce que son humanité propre lui
suggère.
Et ses perceptions du monde s’éloignent toujours
plus de la
culture existante: ce qui est appelé communément
"justice" "paix" ou "accomplissement"
est vu par la nouvelle culture comme "esclavage" ,
"hystérie" ou "vide de sens." En
même temps que cette divergence de valeur et de vision se
développe, la nouvelle culture de la jeunesse devient de
plus
en plus conflictuelle.
Et cependant, on retrouve dans son
engagement pour la liberté et légalité
beaucoup
de traits dominant de la tradition américaine.;ce qui a
été
mis en doute, c’est la mise à
l’écart par
l’Amérique de ses idéaux. Plus le temps
passait, plus
ces doutes ont grandi et la culture de la jeunesse s’est
imprégnée
d’une sens de l’aliénation et
d’opposition envers la
société.
Personne, vivant dans la société américaine contemporaine, ne peut ignorer les manifestations de surface de cette nouvelle culture. Les manières de s’habiller sont facilement repérables; l’emphase est mise sur des couleurs vives et des sons puissants; la priorité va au plaisir offert par les fleurs et la nature. Toute la palette des sens et des sensations doit être exploitée chaque jour à travers de nouvelles expériences, une nouvelle spiritualité et à travers les drogues. La vie est conçue comme devant être la plus simple, la plus primitive, et la plus "naturelle" que possible, telle qu’elle est ritualisée par exemple par la baignade nue.
[…]
Il n’est pas difficile de composer le tableau
de l’Amérique contemporaine tel qu’il
est vu par les yeux
de l’un de ceux dont les opinions sont celles
décrites
ci-dessus. La vie humaine est sacrée, mais des femmes et des
enfants sont tués au Vietnam par les forces
américaines.
Toute forme de vie est sacrée, mais l’industrie et
la
technologie américaine polluent l’air et les
océans
et tuent les oiseaux et les poissons. L’individu doit
être
considéré en tant que tel, mais la
société
américaine est organisée en grands syndicats,
corporations, multinationales et bureaucraties
gouvernementales .
Un intérêt particulier pour chaque être
humain et
pour l’égalité absolue entre eux est un
impératif
, mais la société américaine continue
à
être caractérisée par
l’injustice raciale et la
discrimination. On doit se fier en premier lieu aux sens et aux
instincts, mais la technologie américaine et ses
conséquences,
sont un monument au rationalisme. La vie devrait être
vécue
en communion avec les autres, et chaque lever et coucher de soleil
apprécié à leur juste valeur, mais la
société
américaine vante les mérites de la
compétition,
de l’accumulation des bien et de
l’éthique du travail.
Chaque homme devrait être libre de mener sa vie comme il
l’entend, mais les organisations et les livres
américains
sont emplis de lis régissant la tenue vestimentaire, le
sexe,
la consommation et la sanction des études et du travail, et
beaucoup de ces lois sont surveillées par la police
armée.
Aucun dialogue politique cohérent n’a
émergé pour
l’instant .Cependant, dans les
discussions politiques de cette nouvelle culture, on trouve des
échos
du marxisme, de communautarisme paysan, de Thoreau, de Rousseau, de
la ferveur évangélique des abolitionnistes, de
Gandhi,
et du populisme des indiens.
L’adhérent à la
nouvelle culture pense qu’il voit une Amérique qui
a échoué
à atteindre ses objectifs sociaux;qui ne se
préoccupe
plus de les atteindre; qui est sciemment hypocrite en
prétendant
les avoir atteint et en prétendant s’en
préoccuper et
tout cela en exportant la mort via ses opérations militaires
et corporatistes. Il souhaite
désespérément
rappeler à l’Amérique ses grands
desseins
traditionnels de liberté véritable et de justice
pour
tous. Comme il le conçoit, il veut refaire
l’Amérique
à sa propre image.
Et au sujet des imperfections des
autres sociétés, particulièrement
l’Union
Soviétique? Pourquoi la nouvelle culture
dénonce-t’elle
seulement les Etats-Unis? Les Drs. Heard et Cheek ont
répondu
à cette question dans un mémorandum au
Président:
L’indifférence apparente des étudiants
vis à
vis de l’union Soviétique et des maux de son
système
est en partie explicable par les considérations suivantes:
D’abord, ils pensent qu’avec les erreurs de notre
propre
politique telle que la guerre au Vietnam, nous avons perdu toute
autorité morale pour condamner d’autres pays. En
second
lieu, il y a une obsession vis à vis de nos propres
problèmes,
le sentiment que notre propre crise devrait occuper toute notre
attention. Troisièmement, ils pensent que la menace
communiste
est plus faible qu’il y a dix ans.
Les étudiants
perçoivent l’invasion de la
Tchécoslovaquie comme une
mauvaise action de plus de la part d’un gouvernement
impérialiste
mais ils ne la perçoivent pas comme une menace contre les
Etats-Unis. Depuis la dispute Sino-Soviétique, ils voient le
communisme comme des gouvernements nationaux aux styles
différents,
souvent en compétition entre eux. Les russes apparaissent
comme oppresseurs des pays satellites, mais les étudiants
voient ce fait en parallèle avec la domination
américaine
sur sa propre sphère d’influence ( la
république
Dominicaine, le Guatemala, l’exploitation
économique, etc.).
Ils considèrent les russes comme
n’étant pas
meilleurs que nous, peut-être pas aussi bons que nous, mais
se
sentent plus responsables de nos propres actions que de celles des
puissances étrangères.
[…]
Manifestement,
la nouvelle culture ne montre, au mieux, qu’un
enthousiasme tiède pour la liberté de parole
l’opinion
majoritaire et les autres principes de la démocratie
libérale
tels qu’institutionnalisés aujourd’hui.
Elle ne peut guère
avoir d’égards pour ceux-ci si elle croit que la
démocratie
libérale américaine, avec le consentement et
l’approbation de la grande majorité de ses
citoyens,
poursuit des valeurs et des politiques qu’elle
considère
comme fondamentalement immorales et destructives de manière
apocalyptique. Une fois encore, en comparaison avec les mouvements
historiques religieux, les partisans de la nouvelle culture tendent
à
être vertueux, bigots, méprisants envers ceux qui
n’ont
pas encore partagé la vision et intolérants vis
à
vis de leurs idéaux.
Profondément opposés
à toute structure autoritaire à
l’intérieur ou
à l’extérieur du mouvement et insistant
de manière
pressante pour la participation personnelle directe de chaque
individu , les membres de cette nouvelle culture de la jeunesse
connaissent des temps difficiles en ce qui concerne les prises de
décisions. Ils démontrent une
intolérance
certaine dans leur refus d’écouter
extérieurs à
la nouvelle culture et dans leur volonté d’obliger
les
autres à épouser leurs propres vues. Ils font
même
preuve d’une pointe d’élitisme dans leur
certitude que le
reste de la société doit s’aligner sur
leurs
positions politiques qu’ils croient justes.
En même
temps, ils essaient sincèrement, et avec une extraordinaire
patience, de donner à chacun de leur compagnon une
possibilité
d’être entendu et de participer directement
à la prise
de décision.. Le mode de prise de décision, dans
la
nouvelle culture, est basé sur des réunions de
masse
sans fin dans lesquelles il n’y a ni président ni
ordre du
jour, et au cours desquelles la foule, ou une partie d’entre
elle
rejoint ou se démarque des actions. De telles foules sont,
bien sûr, propices à la manipulation de la part
d’agitateurs habiles et deviennent parfois des meutes. Mais
on doit
reconnaître également que ces grandes foules
mouvantes
et libres représentent pour les participants de la nouvelle
culture la façon normale, amicale et naturelle
d’être
ensemble sur un pied d’égalité, de
communiquer et de
décider quoi faire. Vu sous cet aspect, le lecteur peut
imaginer aisément la réponse unanime des
étudiants
de Kent State à l’ordre du Gouverneur
donné à
la Garde Nationale de disperser toutes les rassemblements pacifiques
ou autres.
Les membres de la nouvelle culture n’annoncent
pas leur programme parce que le mouvement n’est pas
intéressé
en premier lieu par les programmes; il s’intéresse
à
la façon dont chacun devrait vivre et à ce
qu’il
devrait considérer comme important dans sa vie quotidienne.
La
nouvelle culture en est encore au stade de définition de ses
valeurs, programmes et façon de vivre. C’est
encore et avant
tout, une posture.
Un parallèle avec l’histoire
religieuse est de nouveau instructive. Pour beaucoup (pas tous) de
militants étudiants et de manifestants, il n’est
pas
primordial que les tactiques de protestations employées
contribuent vraiment aux buts politiques recherchés.
L’important, c’est la protestation en
elle-même – que le
manifestant individuellement, pour son propre salut, se
lève,
déclare la pureté de son cœur et prenne
position.
Aucun manifestant étudiant lançant une pierre
dans la
fenêtre d’un laboratoire ne croit que son geste
arrêtera
la guerre en Indochine, la recherche sur les armes ou sur les
technologies honnies - mais il la jette dans un état
d’exultation – presque d’exaltation. Il a
pris une position
morale.
Un thème important de cette nouvelle culture
est la relation d’opposition au reste de la
société,
comme le suggère le fait que l’un des ses
principaux
théoriciens l’ait appelé "contre
culture".
Si le reste de la société a les cheveux courts,
le
membre de la culture de la jeunesse les a longs. Si les autres sont
propres, il est sale. Si les autres boivent de l’alcool et
interdisent la marijuana, il dénonce l’alcool et
fume de
l’herbe. Si les autres travaillent dans de grandes
sociétés
avec une technologie complexe, il travaille seul et fait ses sandales
à la main. Si les autres vivent
séparément, il
vit dans une communauté. Si les autres sont du
côté
de la police et des juges, il est pour l’accusé et
le
prisonnier. Ainsi, il se déclare
aliéné dans une
grande société avec laquelle il est
fondamentalement en
désaccord.
[…]
Il est vrai également qu’une grande partie des étudiants, probablement une majorité d’entre eux, ne peut être considérée comme participant de manière significative à cette attitude culturelle, si ce n’est par la musique. Quant aux autres, ils se répartissent dans un spectre qui va de la non participation à la participation entière. […]
Un étudiant peut adopter les apparences extérieures de la nouvelle culture et rien d’autre. Un autre peut être en être un dévot total tout en étant un étudiant sérieux en histoire. Un autre pourra être en accord sur les questions des races, de la guerre de la pollution, et autres, tout en étant en désaccord avec tous les aspects du style de vie de la nouvelle culture. Un autre sera en accord avec le style de vie mais se désintéressera totalement de la politique
[…].
Comme nous
l’avons observé ailleurs dans ce rapport,
conclure que parce que un étudiant est barbu, il
brûlera
un bâtiment ou participera à une occupation de ce
bâtiment, est totalement erroné.
Pratiquement
tous les étudiants aujourd’hui sont
affectés d’une
manière ou d’une autre par la nouvelle culture de
la
jeunesse; Si il n’y participe pas, son compagnon de chambre
ou sa
sœur y participe. Et si une forme de protestation se
déclenche
sur son campus, il se trouve confronté ç une
décision
personnelle concernant son rôle. Dans la poésie,
la
musique, les films et les pièces de
théâtre que
vient les étudiants, les thèmes de la nouvelle
culture
sont récurrents Même les étudiants qui
considèrent les valeurs des plus vieux mieux
adaptées
pour eux mêmes, protègeront et soutiendront
néanmoins
vigoureusement la liberté des autres étudiants
qui
préfèrent la nouvelle culture.
Une vaste
majorité d’étudiants ne sont pas
adhérents.
Mais il n’y aura aucun groupe significatif
d’étudiants
pour se joindre aux générations plus anciennes et
condamner ceux qui le sont. Et la majorité des
étudiants
condamnera les efforts de répression de la
communauté
au sens large pour restreindre et limiter le style de vie, les formes
artistiques et les manifestations politiques non-violentes de la
nouvelle culture de la jeunesse.
Pour la plupart des
américains, le développement de la nouvelle
culture
représente un phénomène
déplaisant et
souvent effrayant. Et il ne fait pas de doute que
l’émergence
de cette revendication étudiante a conduit à des
confrontations, des blessés et des morts. Il est
indéniable
également qu’une petite frange extrême
de dévots
fanatiques de la nouvelle culture a franchi la limite du terrorisme
et de l’illégalité. Il a une terrible
et effrayante
ironie dans le fait que, au nom de la loi, la police et les Gardes
Nationaux , aient tué des étudiants et que
quelques
étudiants sous la nouvelle bannière de
l’amour et de
la compassion se sont tournés vers les attentats
à la
bombe.
Mais la nouvelle culture de la jeunesse n’est pas en
elle-même un "problème" auquel il y aurait une
"solution;" c’est une condition sociale d’un
groupe, un
changement de point de vue au sujet des bases de la culture. Combien
de temps durera cette culture de la jeunesse naissante et quelle
direction prendra t’elle, sont des questions sans
réponse.
Mais elle existe aujourd’hui et elle est la manifestation
plus
profonde de l‘émergence des questions raciales et
de la
guerre comme soucis premiers sur les campus américains.
mars
2005
Mise à jour : Novembre 2006
