La Fin d’un Age d’Or. Par Kenneth Rexroth

Texte intégral


Sauf si je me rends compte d’avoir oublié quelque chose de très important, cet article sera le dernier de ma petite série d’histoires (1) sur la Renaissance de San Francisco. Je l’ai écrit parce que la plupart des nouveaux arrivants dans la ville (2) connaissent très peu de choses concernant la culture spéciale de San Francisco, si différente de celle du reste de l’Amérique. Tu le découvres vite si tu voyages à l’étranger et que tu dis au gens d’où tu viens. Le monde divise en deux les Etats-Unis — les USA et San Francisco. Les premiers font naître un air renfrogné: le second seulement des sourires. Il doit y avoir une raison.


Il y a dix ans de cela environ, cependant, des signes ont montré que cela commençait à changer. La Ville votait Démocrate de façon écrasante pour la politique de l’état et à l’échelle nationale, mais Républicain pour le choix de ses maires. Elle a élu un maire qui durant ses années à la Chambre des Représentants a fait moins que n’importe quel représentant au Congrès pendant le vingtième siècle. Broadway, qui a été l’endroit de divertissement le plus propre et le plus raisonnable du pays, avec du vrai alcool dans les boissons, et des douzaines de restaurants français, italiens et basques, de ceux que l’on trouve dans les villages du vieux pays, a été envahi par – comment pourrions nous appeler cela? - l’industrie internationale du divertissement.

Des boîtes seins nus et parfois culs nus possédées par des gens venus d’ailleurs ont fleuri partout. Les prix ont doublé et quadruplé Les trois affaires de Enrico, le café trottoir, le Dante’s Billiard Parlor, et le hungry I, qui avait fait l’histoire du monde du spectacle pendant des années, ont été les cibles de harcèlements divers, officiels et officieux, avec des offres toujours plus élevées pour les racheter. Les curés les plus influents du voisinage commencèrent à fulminer contre les divertissements les plus légitimes du quartier— Le Jazz Workshop (qui était dirigé, à perte, par un jeune avocat qui aimait la musique) — était accusé d’être un endroit où les femmes blanches fréquentaient des noirs, tout comme chez Enrico et le pire de tous, chez Finocchio, l’arrêt préféré des touristes dans le district.. Pour quiconque ayant vécu à Chicago ce qui arrivait était évident. L’invasion et la corruption qui en a résulté sont les principales causes du changement à North Beach  et même dans la ville entière.

Au même moment, les deux grandes fondations nationales ont décidé d’arrêter de subventionner les petites entreprises culturelles indépendantes, à moins qu’elles ne soient soutenues par des universités; sur quoi un homme de terrain de la culture, qui avait juste auparavant pris la parole pour déclaré exactement le contraire, a démissionné. Le Tape Music Center fut obligé de déménager au Mills College. En une année, les principaux théâtres expérimentaux de la ville avaient tous fermé. Les directeurs du Actors’ Workshop et une grande partie du personnel déménagèrent au Lincoln Center à New York, où ils commencèrent une longue glissade agonisante . Il furent remplacés par l’un des jeunes directeurs les plus vigoureux du pays, qui indigna tellement son conseil d’administration qu’il fut renvoyé au bout d’un an, pour être lui-même remplacé, après d’interminables querelles, par A.C.T, une illustration appropriée du goût des administrateurs.

Les jeunes gens et jeunes femmes indomptés de la Six Gallery et le Dilexi ont vieilli et quand ils eurent connu les succès dans les écoles et les associations d’art , ils se sont montrés plus conservateurs et plus assoiffés de pouvoir que les impressionnistes et les American Scene Painters (3) deux générations avant eux— au sens strictement néo-dadaïste du terme bien évidemment..

La danse n’a pas succombé totalement. Il existait beaucoup de groupes de styles – mais aussi de  talents et de mérites - le San Francisco Ballet, cependant a été vaincu après une longue lutte, pour devenir une institution, municipale, alors que d’un autre côté, le groupe de Ann Halprin le plus délirant est devenu, sans qu’elle s’en rende compte, institutionnalisé.

En littérature les choses se sont passées un peu différemment. Un grand nombre d’essayistes à succès, et connus dans les cercles littéraires sous le nom d’ “écrivains pour l’argent,” ont migré vers San Francisco ou Marin County, mais ils l’ont toujours fait au cours du vingtième siècle, et leur présence n’eut que peu d’effets sur la vie culturelle de la ville. Cependant, il a semblé que tous les lycéens de dernière année qui pensaient qu’ils ou elles étaient capables d’écrire de la poésie se sont mis à faire du stop vers la Région de la Baie après avoir obtenu leur diplôme – ou après l’avoir raté. Cela n’a pas que de mauvais côtés. Si tu as assez de lait, il va en sortir de la crème— à moins que le lait ne caille. Malheureusement la contre culture était occupée à s‘homogénéiser, alors il y eut moins de crème que l’on aurait pu s’y attendre.
Les années Vingt sont supposées être l’époque où ont fleuri des petites revues de poésie expérimentale. Il y eut probablement davantage de telles petites revues publiées dans la région de la Baie dans les dernières années qu’il y en eut dans le comté entier et à Paris-Amérique durant les années vingt. Sont-elles en réalité des revues de “révolte et d’expérimentation ”? A quelques exceptions près, elles n’en sont pas. Elles sont toutes conventionnelles et conservatrices, mais comme les écoles d’art, conservatrices d’une convention— la convention de l’expérimentation et de la révolte.

Quelque chose est arrivé à la génération précédente qui a brisé les chaînes des conventions avant eux. Ils sont devenus le Système et ils ne le savent pas encore à ce jour. Ils sont aussi devenus des célébrités et des personnages cultes. Ils ont vendu plus de livres de poésie que tous les poètes de l’entre deux guerres , sauf Robert Frost et Edna Millay. (le nombre d’ exemplaires édités à cette époque s’élevaient à un millier ou moins) . Ils ont attiré d’énormes foules qui ont avalé respectueusement tout ce qui leur a été servi – sauf ceux qui sont sortis en colère. Il est inconcevable que Allen Ginsberg puisse obliger un public dans le Dakota du Nord , qui s’est déplacé de tout le Nord-Ouest pour l’écouter, à chanter “Ah-h-h-h-h-h-h-h-h-h-” pendant trois quarts d’heure, suivi par un “chant” de son copain Peter Orlovsky. C’est certainement cela être un personnage culte.

Les Maharishi and Maharaji-Ji n’ont jamais fait mieux. Parce que dire à un public ce qu’il veut s’entendre dire et ce qu’il sait déjà par cœur, est le contraire de la poésie , la qualité de la poésie écrite par ces gens, qui, il y a encore peu de temps de cela, ont changé le cours de la littérature mondiale, a, dans la plupart des cas, décliné. Ferlinghetti a tenu bon, comme ont tenu bon des plus jeunes comme McClure et Meltzer, mais les deux seuls du vieux groupe qui tiennent encore lieu de guide à travers le pont vers le futur sont Snyder et Whalen.

Une génération a passé et il est temps pour une révolte générationnelle. Malheureusement, on n’en voit que peu de signes, excepté parmi ces gens qui bénéficient, pour le meilleur ou pour le pire, d’une stimulation extra littéraire— le mouvement des femmes, les militants noirs, les, Chicanos, les tiers-mondistes et même les militants du mouvement gay, parmi lesquels, mais rarement, on trouve le gros des meilleurs jeunes écrivains d’aujourd’hui.
C’était un Age d’Or et un grand plaisir de l’avoir vécu, mais cet Age d’Or est fini et il est temps d’en commencer un nouveau.

[Juillet 1975]
Copyright 1960-1975 Kenneth Rexroth



(1) Kenneth Rexroth a écrit des articles pour le San Francisco Examiner (1960-1967) et le San Francisco Magazine (1968-1975) que l’on peut lire sur le site de Ken Knabb et dont l’index est consultable à http://www.bopsecrets.org/rexroth/sf/index.htm

(2) The City. Nom que donne ses habitants à San Fransisco pour la distinguer des autres agglomérations de la région de la Baie

(3) La American Scene Painting est un terme général désignant le style moderniste et réaliste d’une peinture populaire au Etats-Unis durant la Grande Dépression (1931-1940, environ) En réaction au Modernisme européen, elle était une tentative de définir un style d’art typiquement américain. 

Avril 2006
Mise à jour : novembre 2006