Introduction à Kenneth Rexroth


Kenneth Rexroth est certainement l’un des personnages majeurs que j’ai découvert jusqu’à maintenant durant mes recherches sur la contre culture américaine des années soixante, même si – ou parce que? - le personnage est trop vaste pour entrer totalement dans cette époque et cette définition étroite.

Tout – ou l’essentiel du moins pour la compréhension du personnage et de son œuvre – figure dans le site de Ken Knabb - http://www.bopsecrets.org/index.shtml.

Erudit autodidacte, Rexroth prend à contre pied la représentation française de l’américain contemporain, par l’étendue de sa vaste culture. (1)

A la fois mystique et radical, rural [earthy] et urbain, Rexroth exhalait une vision que je n’avais jamais rencontré chez quiconque et que je n’ai jamais rencontré par la suite.  Philosophie orientale, chants amérindiens, opéra chinois, théologie médiévale, art d’avant-garde, langues classiques, argot underground, yoga tantrique, communautés utopiques, histoire naturelle, jazz, sciences, architecture, alpinisme – il semblait connaître un grand nombre de sujets intéressants et savoir comment les emboîter entre eux.

Ken Knabb Confessions of a Mild-Mannered Enemy of the State http://www.bopsecrets.org/PS/autobio1.htm#Kenneth%20Rexroth


Pour s’en convaincre, il suffit de se reporter à l’index de Classics Revisited http://www.bopsecrets.org/rexroth/cr/index.htm où les classiques de l’antiquité côtoient Rabelais, la poésie classique japonaise, Baudelaire et le Manifeste du Parti Communiste le tao Te Ching de Lao Tseu.

Rexroth donne envie , par l’éclairage qu’il en donne, de re-découvrir les œuvres rendues soporifiques par les murs gris du lycée, de briser les frontières subjectives entres genres , re-donne envie de jeter tous les –ismes dans les poubelles de l’Histoire et de s’asseoir sur le couvercle.

Un autre intérêt de Rexroth est l’acuité – et souvent la férocité, mais d’où suinte presque toujours une pointe de tendresse - du regard qu’il porte sur son époque, Il fut surnommé le Grand-Père de la Beat Generation et il est peut-être, après tout, ce grand-père qui regarde ses petits-enfants d’un œil à la fois désapprobateur et admiratif pour leurs audaces, sachant au fond de lui-même qu’elles sont vaines mais heureux de les voir tenter l’expérience.

C’est à ce Rexroth observateur – et acteur – de son époque que je me suis attaché ici. A son regard sans concessions:

Sur la Beat Generation,

Le terme “Beat Generation” fut utilisé pour la première fois simultanément par Clellan Holmes, dans un article pour le New York Times Magazine, et par moi-même dans le New World Writing. Cet article et d’autres du même genre que j’écrivais à l’époque au sujet de la jeune génération de poètes d’alors— le nouvel âge de l’expérimentation et de la révolte— comprenait, en même temps que Ginsberg et Corso, Charles Olson, Robert Creeley, Denise Levertov, Lawrence Ferlinghetti, Robert Duncan, Brother Antoninus, et beaucoup d’autres. Ce fut un rapprochement malheureux qui a survécu à ce jour. Aucun de ces gens n’a quelque chose à voir avec le mouvement imaginaire Beat
La désinformation factuelle historique concernant le Mouvement est immense. Premièrement, il n’y eut jamais réellement de Mouvement Beat, à l’exception de quatre écrivains— Allen Ginsberg, Jack Kerouac, William Burroughs, et Gregory Corso. Deuxièmement, ces écrivains n’avaient que peu de rapport avec San Francisco… et ils avaient tous une réputation plutôt bonnes auprès des intellectuels de la bohême avant même que d’avoir vu la ville.
(The Making of the Counterculture http://www.bopsecrets.org/rexroth/essays/counterculture.htm)

Ce que toute cette fureur a de surprenant, c’est que, en dehors des cinq écrivains de l’origine, elle n’engendra rien. Rien en littérature ni dans les arts plastiques ou dans d’autres domaines. La raison pour laquelle aucun des développements dans la culture de cette période ne lui sont redevables, est évidente: l’art réclame beaucoup de travail et faire le beatnik est une occupation qui vous prend tout votre temps... (Un mot sur la période beat http://www.bopsecrets.org/French/rexroth/sf/19651975.htm#Un%20mot%20sur%20la%20p%E9riode%20beat)

Sur la jeunesse:
La plupart des nations démontrent une incapacité à absorber la culture de leur jeunesse. Non seulement la vue des cheveux longs donnent des boutons à la plupart des présidents, ministres et secrétaires de cabinet, mais il est devenu incroyablement difficile pour les jeunes, dans leur uniforme de la sécession— barbe, cheveux longs, blue jeans — de franchir les frontières nationales. Ils sont harcelés au moyen de fouilles poussées à la douane et obligés d’apporter la preuve de leur solvabilité; dans quelques pays, comme la Grèce, le Maroc et l’Algérie par exemple, on leur refuse l’entrée sur leur seule apparence. Les douaniers ont tout à fait raison; ils sont l’ennemi. S’ils étaient assez nombreux, les frontières disparaîtraient instantanément.
Est-ce que cela signifie qu’ils sont Internationalistes et Pacifistes, avec un I et un P majuscules ? Certainement pas. Une question telle que celle ci entraîne une fausse réponse. Ce qui arrive ne peut s’expliquer en terme d’idéologie. Les idéologies sont au mieux des schématisations de la réalité sociale, ne s’accordent jamais avec les faits. Et s’usent rapidement comme des chaussures mal ajustées . (The Making of the Counterculture : ibid)

Paix et militantisme :

Vous n’obtiendrez pas la paix en discutant de géopolitique sur la caisse en plein vent qui vous sert de tribune à Berkeley autour de minuit. Cela s’appelle une illusion de participation. Dîtes-vous bien que vous ne siégez pas au Kremlin, ni dans la Cité Interdite, ni à la Maison Blanche — vous n’avez pas de pouvoir dans ce sens. Agir comme si vous en aviez, revient à gaspiller celui que vous possédez en abondance — le pouvoir de l’action individuelle, personnelle, morale, directe.
Oui, mais pour être moralement efficace dans cette société, il faut appartenir à une organisation politique”, disent les innocents et les gens sans scrupules. Après un siècle d’expérience, nul ne devrait plus ignorer que c’est là le moyen le plus sûr de perdre toute efficacité morale. Des organisations politiques, affichant sans exception les intentions morales les plus élevées, réalisables immédiatement, à condition qu’on vienne rejoindre leurs rangs, nous en avons connu. Elles n’ont apporté à l’individu qu’impuissance et dépersonnalisation; elles ont conduit la société au désastre. L’expérience, hélas, est le plus pauvre des maîtres.
Vous avez du pouvoir. Vous pouvez l’utiliser en tant que sujet moral libre. Vous pouvez décider. Agir selon votre décision (La stratégie de la paix
http://www.bopsecrets.org/French/rexroth/sf/1965-1975.htm#Bob%20Dylan)



(1) Il va de soi que la pauvreté culturelle n’est malheureusement pas l’apanage des Etats-Unis, pas plus que l’étroitesse d’esprit, universellement partagées.

Autres liens:

Librairie La Brèche., où l’on peut trouver l’édition imprimée du San Francisco de Kenneth Rexroth (Éditions Plein Chant, 1997). et Les Constellations d'hiver, poèmes traduits de l'américain par Joël Cornuault
Poèmes et traductions de poèmes de Rexroth
http://pages.infinit.net/noxoculi/rexroth.html
Revolutionary Rexroth: Poet of East West Wisdom (1986)
par Morgan Gibson Version révisée et complétée en ligne

http://www.thing.net/~grist/ld/rexroth/rex-cont.htm

Lire sur ce site:
Les Débuts d’une Nouvelle Révolte
La fin d’un âge d’or 

avril 2006
Mise à jour : avril 2007