Le cadre
Source
: "It's Free Because It's Yours" par Dominick
Cavallo
Deuxième Partie
http://www.diggers.org/cavallo
Publié
avec l'aimable autorisation de D.Cavallo
By courtesy of D.Cavalo
La
région de la Baie de San
Fransisco n’était pas le seul lieu
géographique des
Etats-Unis d’où aurait pu émerger la
contre-culture.
Mais d’un point de vue historique, elle était la
plus
appropriée. Dès sa construction violente,
chaotique et
folle pendant la Ruée vers l’Or à la
fin des années
1840, San Francisco (et la région entourant sa vaste baie)
était un endroit, comme un historien le déclara,
"à
tomber le cul par terre" par rapport à des conceptions du
dix neuvième siècle concernant l’ordre
moral et le
progrès.
De certaines façons, l’histoire de San
Francisco a sapé un mythe important au sujet de la
conquête
américaine de l’Ouest: que celle-ci encouragerait
l’élévation morale aussi bien que la
grandeur
nationale, la croissance économique et le progrès
social. " Le Destin Manifeste," l’idée
qu’une
Amérique transcontinentale équivalait
à un
privilège divin pour la création d’un
nouvel empire,
liée implicitement au progrès moral et social. La
transformation d’étendues vierges et de
déserts
inhabitables en fermes cultivées et en villes
commerçantes
grouillantes représentait non seulement le triomphe du
progrès
et de l’ordre sur l’anarchie sauvage, elle
promettait également,
selon les termes de Walt Whitman, "d’immenses
résultats
spirituels."
Sur le plan moral, ce mariage entre commerce, nationalisme et rectitude chrétienne fut quelque peu compromis par la sensualité osée et déterminée exhibée par les habitants de San Fransisco au dix neuvième siècle. Dès le début, ce fut une ville ouverte, où les comportement estimés déviants ou scandaleux selon les normes du dix neuvième siècle n’étaient pas seulement tolérés mais souvent même admirés. Cela n’était pas rare dans les villes champignons de la frontière. Mais bien après que le statut de ville frontière ait disparu, les habitants de San fransisco professaient ouvertement leur goût pour les plaisirs de la chair. Nombre de ses rues étaient au nom de dames notables qui tenaient les nombreuses maisons de prostitution. La ville avait aussi une prédilection marquée pour la nourriture des sens. Ses citoyens étaient renommés pour leurs désirs insatiables de bons restaurants et de vins fins, comme ils l’étaient pour négocier ouvertement une compagnie sexuelle dans les saloons. Les habitants de San Fransisco se vantaient de leurs luxueux hôtels, de leurs théâtres et de leurs opéras. La tolérance envers les autres et l’inclination vers une vie à la fois sybaritique et sophistiquée ont été dès le début les caractéristiques de la ville.
D’une certaine façon, cette situation fut l’héritage de San Francisco pour sa transformation quasiment en une nuit d’une ville faiblement peuplée en une grande. Sa population bondit de 1000 habitants en 1848 à près de 30 000 cinq ans plus tard. Et la diversité ethnique de la ville a rendu inévitables les contrastes marqués de comportement, et la tolérance entre les différentes cultures ( avec les exceptions notables des immigrants asiatiques et des Américains Africains) un impératif pour la survie. L’or, l’aventure et la volonté de commencer une nouvelle vie firent de San Francisco un aimant pour les immigrants du Chili, de Chine, d’Italie, d’Irlande, d’Ecosse, d’Espagne, d’Angleterre, d’Australie, de France, du Canada et de Russie. L’ architecture de la ville, une mosaïque de styles culturels dessinés à partir de modèles venant de villes à travers le globe, reproduisaient les origines nationales diverses de ses habitants..
Les milliers d’américains de souche évoluant dans ce mélange étaient aussi fous de cette région que les nombreux non-Américains. Ces Américains n’étaient pas en position d’imposer leurs valeurs à des groupes ethniques blancs venant d’autres pays ou de pratiquer une discrimination ouverte envers eux. Par exemple, San Francisco n’a pas reproduit la discrimination pratiquée envers les catholiques irlandais à la moitié du dix neuvième siècle à New York, Boston et Philadelphie. Le peuplement simultané de la Région de la Baie par des américains de souche et des étrangers blancs a obligé les premiers à être plus tolérants qu’ils ne l’auraient été en d’autres cas.
Parce
que San Francisco est situé
à la limite Ouest du continent, son isolement par rapport
aux
villes très peuplées de l’Est et des
communautés
fermières des Grandes Plaines a offert à ses
habitants
la liberté de créer leur propre version de
l’Amérique.
D’une certaine façon, les premiers habitants de
San
Francisco ont modifié dans leurs esprits les
critères
américains de bienséance et de decorum aussi
allégrement, ouvertement et scandaleusement que le feraient
leurs doubles bigarrés dans Haight-Ashbury une centaine
d’années plus tard.
En même temps que le dix
neuvième siècle avançait, le
mélange
d’hédonisme raffiné et de
tolérance envers les
nouveaux arrivants blancs et les déviances morales
s’institutionnalisait plutôt qu’il
n’était
éliminé. Les habitants s’arrangeaient
pour contre
balancer l’acceptation du côté tapageur,
la sensualité
robuste et l’individualisme forcené,
caractéristiques
de San Francisco depuis la Ruée Vers l’Or, avec un
sens de
la fierté civique envers la sophistication de la ville et
les
goûts et la civilité raffinés des ses
citoyens.
La majorité d’entre eux
étaient modérés
et bons paroissiens. Ils se plaignaient des manières
sensuelles d’une ville qui, dans les années 1890
avait
justement gagné son titre de Paris de
l’Amérique du
Nord. Et ils avaient beaucoup de raisons de se plaindre. San
Francisco possédait un saloon pour 96 habitants, sans
compter
les nombreux bordels et fumeries d’opium. En
réponse
à cela et à d’autres infractions
à la morale
Victorienne de l’époque, une vague de mouvements
de réforme
morale à New York, Chicago et autres grandes villes fut
tempérée à San Francisco. Ses citoyens
furent
inclinés à se définir comme des gens
libérés
de l’héritage puritain du pays.
A la fin du dix neuvième siècle, cette tolérance comparée au reste du pays, ainsi que l’héritage de la vie à l’Ouest du continent et peut –être de la frontière morale fit de San Francisco la première enclave de la bohême dans le pays. Des peintres d’avant-garde, des romanciers, des danseurs, des acteurs, des sculpteurs, et des photographes du pays et du monde entier gravitaient là. Après le tremblement de terre de 1906, beaucoup d’entre eux comme Isadora Duncan, Gertrude Stein, Jack London et Frank Norris, s’installèrent à Carmel, une centaine de miles au sud de San Francisco, et faisaient l’aller-retour entre les deux endroits. En même temps qu’apparaissait Richard Miller, l’héritage unique de tolérance de San Francisco, "les traditions de l’Ouest Sauvage" et sa sophistication européenne en fit le port d’entrée aux Etats Unis pour la bohême européenne.
La façon de vivre bohémienne se poursuivit à San Francisco durant le vingtième siècle. Dans les années trente, North Beach devint le quartier bohémien. En 1955 Allen Ginsberg fit sa première lecture de son poème épique Howl à la Six Gallery de North Beach (Son copain Jack Kerouac fournissait le vin).
Au vingtième siècle, comme au dix neuvième, San Francisco jouissait d’une "culture de la civilité" qui, selon les sociologues Howard Becker et Irving Louis Horowitz, était unique parmi les grandes cités américaines. Plus que toute autre ville du pays, San Francisco était une "expérience grandeur nature des conséquences de la tolérance des déviances." Ses habitants "savaient qu’ils avaient la réputation d’être sophistiqués et laissait cette conscience guider leurs actions publiques, quels que soient leurs sentiments privés.."
Les traditions de civilité et de tolérance de San Francisco subiront leur plus grande mise à l’épreuve dans les années 1960 — et ne seront pas loin de craquer sous la tension. Dans les premières années de la décade, une vague de militantisme politique sur le campus voisin de l’Université de Californie à Berkeley défia la répression politique des années cinquante. Et à partir de 1965, le centre du radicalisme culturel de la ville se déplaça de North Beach, et son enclave d’écrivains Beat et de bohémiens, au district de Haight-Ashbury. Les attributs du petit mouvement Beat —poésie, jazz, alcool et consommation discrète de marijuana et d’amphétamines—furent remplacés par des dizaines de milliers de hippies, qui vivaient dans des communes, écoutaient ou créaient de nouvelles formes de musique rock, pratiquaient ouvertement leur sexualité et expérimentaient hardiment les drogues hallucinogènes.
Mise à jour : janvier 2007
