Jane Alpert : Du gauchisme au féminisme radical.


Jane Alpert

Arrêtée en 1969, mais libérée sous caution, elle entre en clandestinité un mois avant son procès
Elle se constitue prisonnière après plus de 4 ans, le 17 novembre 1974, et est condamnée à 27 mois de prison, puis, en octobre 1977, à quatre mois supplémentaire pour outrage à la cour après avoir refusé de témoigner au procès d'autres membres du Weather Underground
Pendant ses années de clandestinité , Alpert s''éloigna de la gauche radicale pour s'identifier au féminisme radicale. Elle écrit Mother Right: A New Feminist Theory qui parait dans la revue Ms. Magazine

Elle y joint une lettre ouverte à ses "soeurs fugitives du Weather Underground"- dont de larges extraits traduits sont reproduits ici,. ainsi qu'une lettre aux éditrices de la revue : 

"Néanmoins,je l'ai pensé pour être compréhensible par beaucoup d'autres femmes travaillant particulièrement dans des organisations de gauche ou pour des causes de gauche. J'expose une information inconnue jusqu'à maintenant au sujet du Weather Underground, pas seulement pour choquer mais pour encourager les autres femmes à faire face à l'oppression que nous sommes victimes au sein de la gauche. J'appelle les femmes à quitter les organisations de gauche et les causes gauchistes et à commencer à travailler pour les femmes, pour elles-mêmes"


En 1981, elle publie son autobiographie Growing up Underground William Morrow & Co. *New York, 1981

 “Mother Right: A New Feminist Theory”. Know, Inc. * Pittsburgh, 1974.

Source :
http://scriptorium.lib.duke.edu/wlm/mother/#mother


Voir sur ce site le Weather Underground














Chères soeurs du Weather Underground:

Je vous adresse cette lettre, malgré le fait qu'elle concerne un spectre beaucoup plus large de femmes que votre minuscule bande de gauchistes oubliées, parce que ce sont nos arguments des années passées qui m'ont convaincu de rendre publique ma conversion gauchiste en féministe radicale. J'ai pris conscience que de garder le silence maintiendrait seulement l'illusion que l' "underground" est uni autour de la politique mâle que vous épousez encore et que cette politique et ces pratiques sont trop répréhensibles à mes yeux pour les protéger par ce silence. Je sais que vous serez choquée en voyant cette lettre ouverte que vous auriez pensé être sous forme de communication privée et que vous considérerez la majeure partie de son contenu comme comme la violation du code tacite de l'honneur parmi les clandestins politiques. Néanmoins, mes convictions personnelles exigent que je partage avec toutes les femmes mon expérience de répression sexuelle au sein de la gauche,ne serait ce que pour avertir d'autres soeurs contre les souffrances qui nous ont été infligées. Peut être que vous personnellement ne vous ouvrirez jamais a féminisme; néanmoins, les expériences que je vais relater pourraient parler plus concrètement à des femmes engagées dans d'autres branches de la gauche, des partisanes de McGovern aux membres du Socialist Workers Party . Et j'ai quelque espoir que l'impact d'une déclaration publique réalisera ce qu'aucun de mes arguments en privé n'a réussi : vous persuader de quitter la gauche agonisante dans laquelle vous vous débattez et de commencer à consacrer votre immense courage et vos aptitudes uniques pour travailler pour les femmes et pour vous-mêmes.

Puisque c'est une lettre ouverte, laissez-moi résumer pour les autres femmes ce que vous savez déjà de mon histoire, dans la clandestinité et comme féministe. Je suis devenue une clandestine en mai 1970, quelques jours avant ma condamnation programmée pour conspiration en vue d'attentats à la bombe contre des bâtiments militaires et liés à la guerre à Manhattan. Je ne fus jamais membre du SDS [Students for a Democratic Society] ou du Weatherman, et bien que j'ai eu des conversations avec des membres du Weather qui ont influencé ma décision d'entrer en clndestinité plutôt que d'aller en prison, j'ai perdu tout contact avec l'organisation peu après être devenue une fugitive. J'étais une militante gauchiste sérieuse à l'époque et l'activité la plus féministe dans laquelle j'ai été impliquée était le journal Rat réalisé entièrement par des femmes qui, malgré l'exclusion des hommes, avait gardé une orientation totalement de gauche. Durant les trois dernières années, je suis devenue une féministe radicale. Le changement de mes convictions n'a pas été soudain et je reviendrai plus longuement sur ses causes et son essence plus loin dans ce document . Pour l'instant, je veux seulement poser le cade de ma nouvelle prise de contact avec le Weather Underground en disant que je suis résolument et entièrement avec la gauche et que je me consacre, au moins intellectuellement, à la cause de la révolution par les femmes et pour les femmes. (...)

De façon encourageante, ma première rencontre avec l'une d'entre vous fut, pour moi, une merveilleuse expérience e je fus profondément émue par le chaleureux accueil et l'attention que me porta cette femme, à moi et à mes idées et par le respect sincère que j'ai ressenti envers moi aussi bien qu'envers elle-même ( Je suspecte maintenant, à la lumière d'autres rencontres, que cela a pu être du en partie au fait qu'elle n'était pas préparée à faire face à mon changement idéologique et qu'elle y a répondu par conséquent de façon ouverte et sincère. Le reste d'entre vous, avant de me rencontrer, vous étiez auparavant cuirassées, évitant de trop révéler vos "problèmes personnels" en tant que femmes dans une organisation mâle ) ...

Votre résistance à discuter de votre expérience personnelle, la minimisation de votre douleur et souffrance, votre insistance sur l'oppression des autres comme plus importante que la votre, font partie du mépris de soi dans lequel ont été élevées toutes les femmes et je le comprends tout comme je me comprends. Je peux même comprendre vos esquives fabriquées, celles développées après des années de construction de défense contre la menace que semble représenter pour vous le Mouvement des Femmes..... Je peux trop bien comprendre votre affirmation désinvolte que cela vous "ennuie" de parler des hommes, une façon pathétique d'éviter d'admettre votre oppression.

Mais le mur que je ne peux pas surmonter, c'est votre insistance à prétendre que si je pratiquais réellement la sororité, je n'aurais pas d'exigences quant à vous au nom du féminisme, mais que je respecterais votre voie politique toute aussi valide que le mien. Vous voulez que j'accepte votre affirmation selon laquelle vous n'êtes plus dominées par les hommes, come vous avez admis l'avoir été lorsque vous avez rejoint le Weatherman, alors qu'en fait nous le sommes toutes aussi longtemps que nous vivons sous le patriarcat. En même temps que vous prétendez que "les femmes dirigent l'organisation ," vous admettez que sur cinq membres du Comité Central Weatherman , trois sont des hommes. Et vous n'avez pas honte de me dire que l'un d'entre eux est Bill Ayers, célèbre pour son traitement rugueux envers Diana Oughtonnet son abandon avant sa mort ainsi que pour son comportement inconstant et autoritaire vis à vis des femmes en général. Et qu'un autre est Jeff Jones, qui a dit à Robert Palmer, ce misogyne lent d'esprit, que si je pensais que le Weatherman était une organisation de suprématie mâle, je pouvais "lui sucer la queue." ...

Croyez-moi, je comprend votre point de vue. Je l'ai partagé Je m'y suis pratiquement noyée Il y a un peu plus d'un an, j'ai écrit une introduction à un livre rassemblant les lettres de prison de Sam Melville, un homme que j'ai aimé et avec qui j'ai vécu et qui fut tué lors de la révolte d'Attica en septembre 1971. J'étais déjà une féministe lorsque j'ai écrit cette introduction et j'avais rejeté théoriquement l'idéologie que Melville m'avait enseigné, pour laquelle il avait vécu et était mort. Cependant, je n'ai jamais trouvé le courage ou les mots pour lui dire de son vivant et, alors que j'étais sous l'emprise des forts sentiments que son meurtre avait éveillé en moi, je fus incapable d'écrire la vérité dans mon éloge funèbre quant à sa suprématie mâle, cette face cachée de la vie de l'homme que seules les femmes connaissent. Puisque c'est la dernière fois que j'écris à son sujet, je voudrais vous dire une partie de cette vérité ici....

Quelques mois avant d'être arrêtés, Sam commença une relation secrète avec une femme, une amie commune que je n'avais pas vue depuis un certain temps.. De façon à nous empêcher de faire des comparaisons sur son comportement, il lui avait dit qu'il ne vivait plus avec moi. Il lui laissa aussi entendre que le sabotage des bâtiments militaires à travers la ville était son oeuvre avec quelques amis. J'ai découvert sa trahison par des relations communes avec l'autre femme, relations à qui elle avait répété les confidences de Sam. Aujourd'hui encore, je ne sais pas combien d'autres violations de sécurité dangereuses, possiblement fatales, son besoin masculin de vanité l'a conduit à commettre.

D'aucuns diront que le sexisme de Melville était extrême tout comme l'était son idéologie. Néanmoins, j'ai vu son comportement en tous points semblable aux familes les plus bourgeoises, aux mâles de toutes opinions politiques, de milieux économique, d'âges et de couleurs de peau. Je n'ai jamais vu Sam faire la cuisine.; une fois, il a inscrit LAVE MOI au marker noir sur le côté du réfrigérateur pour me rappeler finement à mes responsabilités...il ne permettait pas que nos loyers, notre téléphone, nos factures quotidiennes, notre compte en banque, ou quoi que ce fut d'autre que nous partagions, soient en son nom sous le prétexte apparent qu'il était en délicatesse avec les impôts et qu'il ne voulait pas qu'on le retrouve grâce à ces intitulés . La vraie raison telle qu'elle apparue était qu'il ne voulait pas que sa femme le retrouve et lui demande les pensions alimentaires qu'il lui devait et qu'il n'avait pas versé depuis des années. ...

A un moment donné, Sam rejoignit un groupe politique dirigé par Rap Brown. L'attitude de ce groupe vis à vis des femmes était la bigoterie même : il n'en comprenait aucune et n'en avait pas l'intention . Selon Brown lui- même, tel que me le rapporta Melville, les femmes devaient être "une distraction des affaires sérieuses." Lorsque j'ai confronté Sam avec ce point de vue, il a semblé légèrement embarrassé mais ne se serait pas risqué à discuter lui- même de la suprématie mâle avec sa nouvelle idole Rap Brown. En me souvenant de cela, me reviens ironiquement à la mémoire la division des pilotes de bombardiers, entièrement composée de noirs, stationnée au Texas durant la seconde guerre mondiale et qui, en dépit de sacrifices et d'héroïsme phénoménaux, se voyait interdire le privilège supposé d'être intégrée aux bataillons blancs. Il est étrange de constater que, non seulement l'homme avec qui j'ai vécu, mais également l'un des militants noirs les plus brillants et sophistiqués des années 1960 se révèlent avoir la même sorte d' ignorance crasse au sujet des femmes

Et donc, mes soeurs du Weatherman, vous jeûnez et militez et manifestez pour Attica. Ne m'envoyez pas de coupures de presse à ce sujet, ne me dites pas combien ces morts vous touchent

Je ne pleurerai plus la perte de 42 mâles convaincus de leur suprématie

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avril 2008