Cette page est une traduction d’extraits de Notes Additionnelles sur le S.F. Oracle pour le CD-ROM Haight-Ashbury in The Sixties,  par Allen Cohen, fondateur et éditeur du San Francisco Oracle dont l’intégralité peut être consultée à http://www.rockument.com/WEBORA.html

La traduction ne respecte pas l’ordre chronologique du texte d’Allen.

Dans le milieu de la presse underground américaine des années soixante, l’Oracle de San Fransisco tient une place à part.

Dans cette première partie, Allen Cohen analyse le contexte de la naissance de cette nouvelle bohême, analyse très proche de celle de Dominick Cavallo, et les débuts de l’aventure.


Première Partie


Le terreau de Haight Ashbury

Haight-Ashbury était encore inconnu du monde. La communauté était une bohême d’artistes et un terreau qui était destiné à capter le vent et à fleurir à travers le monde. Depuis la Seconde Guerre Mondiale, Haight était un quartier ouvrier inter racial,, bordé par le Golden Gate Park, les maisons victoriennes des classes moyennes de Ashbury Heights et le Fillmore District à majorité noire.

Le campus du San Francisco State College était encore situé dans le bas de Haight Street avant d’être transféré aux limites sud de la ville, si bien que ses étudiants, ses professeurs, ses anciens élèves vivaient toujours dans le coin. Les artistes et poètes qui avaient fui les descentes de police de North Beach (2) quelques années plus tôt avaient aussi trouvé refuge dans Haight. Les loyers étaient bon marché. 120$ pour une maison victorienne ou edwardienne de six pièces construite après le tremblement de terre. Les maisons ou les appartements étaient assez grands pour être partagés et la vie communautaire était répandue. Plus tard, quand le monde a envahi Haight, beaucoup d’appartements deviendront des crash pads (3) pour les réfugiés adolescents d’Amérique.

Il n’était pas difficile en 1966 de travailler occasionnellement, de vendre de la marijuana ou du LSD (4) par intermittence, et de gagner ainsi sa vie et celle de ses amis. On pouvait consacrer la plupart de son temps à l’art, l’écriture ou la musique, expérimenter les états supérieurs et extatiques accessibles grâce à l’usage de la marijuana et du LSD, collaborer avec d’autres artistes, se défoncer et discuter jusqu’à ce que les rayons du soleil effacent la nuit. Ce sont dans ces années-là, et de cette manière-là que se sont développés les styles particuliers de musique, d’art et de façon de vivre identifiés avec Haight, les années 60 et les Hippies .

Le Pendule Dialectique

Les années 1963-67 furent le berceau du phénomène Hippie de Haight-Ashbury. Les mouvements du pendule dialectique de l’histoire américaine souligne les changements extraordinaires qui allaient survenir en Amérique. La Seconde Guerre Mondiale fut un abysse de violence à l’échelle planétaire, qui a pris fin avec l’usage de la bombe atomique. Les Etats-Unis ont émergé de la guerre comme le leader économique et militaire mondial. La génération qui avait fait la guerre s’ est transformée en bâtisseurs conservateurs et en défenseurs d’un empire économique dont les intérêts à l’échelle de la planète, devaient être défendus, tout en engendrant dans leurs temps libres la plus importante génération de notre histoire.

Les femmes retournèrent à leur rôle traditionnel de vie de famille, laissant leur poste de travail aux hommes,  et un boom de l’habitat apporta travail et logement aux nouvelles familles de l’après-guerre. Des banlieues inhumaines poussèrent sur les terres agricoles entourant les villes. La TV fit son apparition et commença à dominer les communications humaines. Les chemises de flanelle grises définissaient la classe moyenne montante et une guerre froide, et parfois chaude, engendrait le complexe militaro-industriel. La protection des intérêts du capital américain à travers le monde contre le socialisme et le communisme devint l’obsession de notre démarche politique, économique et militaire.

Mais les années 60s apporteront aussi un changement charnière et générationnel en Amérique. Les années cinquante de la Guerre Froide, l’inquisition de McCarthy, l’uniformité sous Eisenhower et la montée de la domination économique mondiale a commence à faire place à une nouvelle énergie sociale avec l’élection de John Kennedy, les crises raciales, et le renouveau idéalistes du Mouvement pour les Droits Civiques. L’assassinat de Kennedy et la mise en place d’une guerre coloniale au Vietnam furent des contre attaques pour freiner les forces du changement générationnel et cyclique qui avaient commencé à apparaître. Bien que les postes gouvernementaux étaient revenus entre les mains de la junte militaro-industrielle, les rues et les campus étaient occupés par une nouvelle génération idéaliste qui pensait pouvoir goûter à l’avenir et le contrôler.

La montée de Dionysos

A la fin des années cinquante, des vents violents dionysiaques qui secoueront l’arbre de l’histoire, commencèrent à souffler. Les envies américaines de liberté et de rébellion jaillirent en premier de la poésie et de la prose de la Beat Generation, de la peinture des expressionnistes abstraits et de l’émergence du rock n' roll. Ces énergies créatives firent irruption au sein d’une culture rigidifiée par le  profit, la conformité, les armes de destruction et la politique de suppression de la dissidence.

Bien qu’enfouies, des énergies inconscientes ne pouvaient être enfermées. Elles célébraient la primauté de l’individu et l’expérience du corps comme centre de l’univers. Il semblait que toutes les formes et les institutions s’effondreraient et se dissoudraient devant la planante expérience du Moi Whitmanesque (5) Self et le plaisir sensuel de la terre américaine. Ces énergies vitales montantes trouvèrent leur pendant dans les philosophies occultes de l’Occident, les philosophies méditatives de l’Orient, les sensibilités de la culture des ghettos afro-américains, avec son jazz improvisé et sa marijuana et le tribalisme ancien des indiens américains opprimés.

LSD – Le moteur de la fusée.

La Montée du Moi Universel avait eu ses hauts et ses bas depuis la fin des années 50, mais son pic survint avec la découverte et l’usage du LSD par la jeunesse et les intellectuels américains durant les années 60. La rébellion, expérience intérieure et visionnaire des artistes de la fin des années 50, devenaient à la portée de chacun qui voulait ou avait besoin de franchir la seule frontière qui restait en Amérique – celle de leur propre esprit et leurs propres sens.

L’Université de Harvard, avec la suppression hautement médiatisée des expériences sur la psilocybine et le LSD de Timothy Leary, Richard Alpert et Ralph Metzner apportèrent la délivrance instantanée du Moi Universel et dionysiaque des contraintes sociales à la conscience de quiconque  avait le courage de voyager aux frontières de l’esprit.

Le LSD fut le moteur de la fusée de la plupart des tendances sociales ou artistiques qui ont fait leur apparition durant les années 60. Il a accéléré le changement en ouvrant un chemin direct vers les visions mystiques et créatives que les visionnaires, les artistes et les saints avaient imaginés , expérimentés et décrits à travers les âges. Mais il y eu des dégâts Durant les voyages sous LSD, les blesses psychologiques, ceux mal guidés, les utilisateurs déraisonnables, et les victimes des expériences psychédéliques irresponsables de la CIA.

Des millions de personnes ont pris du LSD, et pour la plupart d’entre elles, ce fut un instrument décisif pour accélérer le changement. Il libère des énergies que réverbère en permanence notre monde. Ce contact avec une conscience cosmique a stimulé des énergies paganistes et dionysiaques, mais a également suscité la montée de cultes religieux autoritaristes et une réaction sociale et politique envers le fondamentalisme religieux. Une vision d éternité et de liberté était révélée à certains, tandis que d’autres, effrayés par une telle vision, recherchaient la protection d’une autorité et des vieux dogmes.

Ca a commencé comme un rêve et ça a fini comme légende. Un matin, à la fin du printemps 1966, j’ai rêvé que je volais autour du monde. Quand j’ai regardé en bas, j’ai vu des gens qui lisaient un journal avec des arcs-en-ciel imprimés dessus. – à Paris à la Tour Eiffel, à Moscou sur la Place Rouge, à New York à Broadway, en Chine sur la Grande Muraille – Partout. Un journal arc-en-ciel!

J’ai parlé de mon rêve à ma compagne Laurie et elle est sortie de bonne heure pour une promenade du Panhandle (1) de Golden Gate Park à Haight Street, en parlant à tout le monde, tout le long du chemin -- artistes, écrivains, musiciens, poètes, vendeurs de drogue, commerçants --  du journal arc-en-ciel.. Quand je suis sorti plus tard, tout le monde avait en tête le journal arc-en-ciel..

Je me suis baladé dans la Psychedelic Shop de Ron et Jay Thelin où les icônes de la nouvelle culture étaient réunies, présentées et vendues. Des livres sur les religions et la métaphysique orientales, sur l’occultisme occidental, avec des disques indiens, des posters, de l’encens, des colliers de perles, des petites pipes, et autres attirails. Ron Thelin a immédiatement contribué à rassembler de l’argent pour éditer un journal de Haight-Ashbury. Il a appelé son frère Jay, qui s’occupait d’un parking au Lake Tahoe les week-ends pour combler les pertes de la Psychedelic Shop, et Jay a envoyé environ 500$. J’étais scié de voir comment un rêve pouvait devenir si rapidement réalité.

Le personnel de l’Oracle

En ce temps là, la plupart des artistes, des écrivains, des secrétaires et des personnels financiers qui devaient participer à l’Oracle dans l’année et demie à venir étaient réunis. : Stephen Levine, un poète new-yorkais qui avait déménagé à Santa Cruz puis à San Francisco ; Travis Rivers, un texan qui avait amené Janis Joplin à San Francisco et qui avait managé Tracy Nelson, une autre chanteuse de blues ; George Tsongas, un poète et écrivain de Grèce et San Francisco. Bien que Tsongas soit parti après l’Oracle #2, il reviendra plus tard et jouera un rôle majeur d’un point de vue artistique et éditorial.. Hetti McGee, originaire de Liverpool, Angleterre et Ami Magill étaient nos dessinatrices. Avec Gabe Katz, elles furent à l’origine ou perfectionnèrent les techniques qui ont donné vie à la palette de l’Oracle. Le personnel incluait également le poète Harry Monroe, grand voyageur et source d’inspiration pour tous ceux qui s’asseyaient toute la nuit à l’écouter.parler; Dangerfield Ashton, la meilleure plume et la meilleure encre de la Caroline du Sud ; et Steve Lieper, un montagnard du Tennessee qui faisait surtout un peu de tout.

Les artistes qui ont conçu et illustré, souvent anonymement beaucoup de pages de l’Oracle comprenaient  Mark Devries, Steve Schafer, Michael Ferar, Armando Busick, et Gary Goldhill. Ceux qui tapaient et organisaient notre travail, nos affaires et notre diffusion ( dont beaucoup d’entre eux étaient aussi des artistes et des écrivains) incluaient Tiffany, Lynn Ferar, Joan Alexander, Alan Russo, Arthur Goff, et Penny DeVries. Il y en a beaucoup d’autres, trop nombreux pour être nommés, certains anonymes, d’autres que vous rencontrerez dans le CD-ROM Haight-Ashbury in the Sixties ou dans la San Francisco Oracle Facsimile Edition. Tout ce travail collectif, altruiste  et créative a fait de l’Oracle un monument unique des arts et des lettres américains.

Nos premiers bureaux étaient des petits espaces en haut d’escaliers derrière le Print Mint, une grande boutique de posters shop sur Haight Street que Travis Rivers dirigeait.. Nous avions même converti une minuscule sale de bain en atelier de travail pour les artistes. Dangerfield restait là dedans toute la nuit pour dessiner ses mandalas élaborés.

L’économie de l’Oracle

A cette période là, nous avons eu quelques donations en liquide provenant de vendeurs de marijuana pour nous aider à passer de douze à seize pages. Alex Geluardi, qui était un bienfaiteur et un réconfort pour beaucoup d’écrivains et d’artistes de San Francisco, a donné aussi de l’argent pour le développement de l’Oracle. Les entrées d’argent ne couvraient jamais les coûts, si bien que nous devions régulièrement emprunter pour pouvoir imprimer. A un moment, Jay Thelin avait fait un emprunt risqué de 6,000 $l auprès de la banque de Haight Street. Un des cadres de la banque était heureux de prêter de l’argent à l’Oracle, parce qu’il venait de gagner un voyage gratuit à Hawaii pour avoir ouvert le plus grand nombre de comptes de toutes les banques de l’état.. Même Bill Graham, l’impresario du rock, malgré sa réputation de ronchon et de réalisme, nous a prêté1, 000 $. Mais après les quelques premiers numéros, la seule vraie donation que nous avons obtenu était 5,000$ de Peter Tork du groupe de rock des Monkees. Il y eut une récompense Karmique à cette contribution. Ma compagne Laurie est tombée amoureuse de l’associé de Tork Durant un trip au LSD, et le jour de Noël est partie avec lui à LA dans sa Mercedes.

Mais à la sortie de l’Oracle #8, nous nous autofinancions pratiquement. Les ventes du journal couvraient les frais de location et de nourriture de la plupart du personnel, dont beaucoup vivaient ensemble dans plusieurs petites communautés. Nous avions commencé le journal en sortant 3 000 numéros et nous sommes passes graduellement à environ 15 000 pour l’Oracle #4. Nous avons bondi à 50 000 pour le #5, le numéro du Be-In  et passé à environ 125,000 pour l’Oracle #7. Nous estimions que cinq personnes ou plus lisaient un exemplaire, soit plus de 500 000 lecteurs. Nous expédions des Oracles à l’Ouest aussi loin que la Nouvelle Zélande, l’Inde et le Vietnam (Nous recevions de la marijuana vietnamienne par les soldats qui revenaient)et à l’Est jusqu’à Prague et Moscou, cachés au fond de boîtes de vêtements d’occasion.

Les Oracles étaient vendus dans les rues de San Francisco et de Berkeley par des Hippies, dont c’était souvent la seule source de revenus. Nous donnions dix numéros gratuits à chacun  pour les stimuler et vendre plus. L’Oracle était le plus grand employeur de la scène. Nous avions une grosse listes d’abonnés à travers le monde et des porteurs de sacs à dos ou des bohémiens pouvaient en acheter jusqu’à cent exemplaires pour emporter dans leur ville d’origine.

L’esthétique de l’Oracle

L’Oracle circulait de mains en mains et d’esprit à esprit dans l’état évocateur révélé par la marijuana et le LSD. C’était un instrument central pour cet univers, intense, esthétique de perception élargie, A ce jour, j’ai rencontré des gens qui avaient vu un Oracle dans quelque petite ville de Virginie de l’ouest ou dans ses environs. Ils attribuaient à cette rencontre le signe qu’ils n’étaient pas seuls sur une planète sombre dans un univers vide. Ils datent de ce moment le début de leur voyage vers la réalisation de leur Moi.

Pour obtenir les effets visuels que nous voulions, nous donnions le texte, de la prose ou de la poésie, à des artistes et nous leur demandions de concevoir une page pour lui, pas seulement de l’illustrer mais de donner une unité organique aux mots et aux images. La plupart des artistes concevaient et effectuaient leur travail dans un état de conscience élargie. Par conséquent, les pages de l’ Oracle obéissaient à la méthodologie de l’art du Thanka (6) au Tibet et de l’art  Byzantin, dans lesquels les artistes établissaient un état d’esprit visionnaire à travers la méditation, le chant, l’abstinence et/ ou la prière et essayaient de reproduire leurs visions en peintures.

Les spectateurs de cet art pouvaient alors atteindre la même élévation et expérimenter le même état visionnaire. Regarder un Oracle était une sorte d’expérience de transe occulte communiquée à travers les dimensions de l’espace et du temps, par la voie d’un tabloïde, par un explorateur de mondes intérieurs à un autre.. C’était la magie, la flamme, qui circulaient d’un esprit à un autre avec l’ Oracle. Les motifs et les techniques étaient universels – des spirales anciennes chinoises à la Science Fiction. Des ailes, des rayons, des auras, des arabesques, des tourbillons, des licornes, des centaures, des mandalas, des collages, des soucoupes volantes et leurs occupants, des fleurs et des paisley, des nus, des plumes et des images spectrales étaient entrelacés dans un étourdissant spectacle inter culturel d’une profondeur, de modèles, de courants multidimensionnels.




NdT

(1) Avancée du Golden Gate Park dans le district de H.A

(2) North Beach était à la Beat Generation ce que Haight fut aux Hippies

(3) Crash, dormir. (On dit écraser, en français) Des piaules, généralement de passage, où l’on dort une ou quelques nuits.

(4) Légal jusqu’en 1967.

(5) de Walt Whitman (1819-1892), poète et humaniste américain

(6) Bannière peinte ou peinture religieuse dans le bouddhisme tibétain (lamaïsme tantrique)

(7) Paisley : Habit avec des motifs colorés

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