Cette page est une traduction d’extraits de Notes Additionnelles sur le S.F. Oracle pour le CD-ROM Haight-Ashbury in The Sixties,  par Allen Cohen, fondateur et éditeur du San Francisco Oracle dont l’intégralité peut être consultée à http://www.rockument.com/WEBORA.html

La traduction ne respecte pas l’ordre chronologique du texte d’Allen.

Dans le milieu de la presse underground américaine des années soixante, l’Oracle de San Fransisco tient une place à part.

Dans cette seconde partie, Allen Cohen raconte l’atmosphère de Haight Asbury, et au-delà, des milieux de la contre culture de l’Amérique des années soixante




Seconde Partie

Le Service de Messagerie Tribale


Le personnel de l’ Oracle , motivé par la vision de Ron Thelin d’un "service de messagerie tribale" à l’échelle nationale, décida d’organiser une conférence de la presse underground. Nous avons invité tous les journaux , qui étaient déjà presque tous affiliés au Syndicat de la Presse Underground - Underground Press Syndicate. Nous voulions aussi montrer aux éditeurs comment adapter les innovations mises en place à l’ Oracle, et leur présenter la communauté bourgeonnante de Haight-Ashbury qui connaissait alors son pic de créativité et de compassion interactive spontanée.

La première conférence de l’ UPS eu lieu dans la maison de Michael Bowen à Stinson Beach, et dans les bureaux de l’ Oracle à Pâques1967. Les participants comprenaient Art Kunkin de la L.A. Free Press, Allan Katzman et Walter Bowart de l’ East Village Other (EVO), Max Scheer du Berkeley Barb, et des représentants de Detroit's Fifth Estate, Chicago's Seed, Mendocino's Illustrated Paper, Austin's Rag et quelques autres journaux.

Nous avions invité Rolling Thunder, un medicine man Cherokee, pour parler de la condition des indiens américains face à une attaque législative supplémentaire sur les Traités concernant les droits des indiens. Il formula ce qui devint le mythe hippie de création -- les hippies étaient des indiens réincarnés revenues pour ramener la terre et les gens d’Amériques aux styles tribaux traditionnels.

Quelques Diggers comprenant Peter et Judy Berg et Chester Anderson se pointèrent sans invitation à la conférence avec l’intention de dénoncer notre élitisme et pour encourager la presse underground à écrire au sujet de la nécessité de nourrir et de loger les centaines de milliers de gamins sur le point de de quitter leur domicile et de rompre avec les attentes de la société, en vue d’adopter le mode de vie de la rébellion , de l’amour libre et du LSD .


La mission de l’U.P.S.

Plusieurs décisions importantes et pratiques furent prises pendant les promenades sur la plage, les trips, les voyages de découvertes des hippies et les repas végétariens. Le principe de base de partage des articles sans infraction du copyright fur adopté en même temps que celui du partage des listes d’abonnés. Il fut aussi décidé que EVO à New York explorerait la possibilité de vendre des publicités nationales qui paraîtraient dans tous les journaux de la presse underground. C’était considéré comme une façon d’assurer des revenus publicitaires indispensables pour les journaux membres.[...]

Le résultat majeur de la conférence fut l’affermissement de la mission que nous partagions tous, que notre discours soit culturel/psychédélique ou politique. Nous étions en train de créer, défendre et informer une nouvelle communauté internationale qui remplacerait à terme l’ordre établi en décomposition.

On se mit d’accord sur une déclaration d’objectif au sein de l’ UPS:

Avertir le "monde civilisé" de son effondrement imminent, par le biais de communications au sein des communautés sensibilisées en dehors du système et en attirant l’attention des mass média.

Relever et diffuser les évènements conduisant à cet effondrement..

Donner des conseils intelligents pour éviter un effondrement rapide et rendre possible une transition.

Préparer le public américain au retour à une vie sauvage.

Cette déclaration indique clairement le sentiment d’apocalypse du moment. Même la guerre nous semblait être symptôme ou un symbole de l’effondrement de la civilisation américaine.

Oracle #8: Le numéro indien

Les Hippies n’avaient pas seulement un Mythe de la Création concernant les indiens américains. Ils partageaient leur sens de l’aliénation culturelle vis à vis de la société américaine. Il existait un sentiment général que la société urbaine était un cancer et un fléau pour la terre américaine et que la destinée des Hippies était de commencer une réhabilitation en douceur de la terre. Une vision partagée d’une unité entre la terre et l’humanité commençait à se développer. Le mode de vie tribal mené par les indiens américains avant l’arrivée des européens apparaissait comme l’expression idéale de cette harmonie. De nombreuses personnes l’étudiaient avec les indiens et l’apprenaient. Pour préparer notre numéro sur les indiens, l’ Oracle avait envoyé un petit groupe d’artistes et d’écrivains dans la communauté Hopi , pour l’étudier et y chercher l’ inspiration.

L’Oracle #8 était dédié à la Tradition indienne américaine. La page de couverture et celle de garde sont couvertes d’une seule image dessinée par Hetti McGee. Elle représente une vision du fantôme du Chef Joseph au Mont Shasta avec des soucoupes volantes. Hetti était originaire de Liverpool et était une artiste prolifique et merveilleuse au sein de l’ Oracle. Fidèle à la muse comme elle l’était (et comme beaucoup d’entre nous l’étions), Hetti n’a jamais signé ses oeuvres. Quand le météorite Oracle s’est dissous dans les flammes, elle et son mari Angus MacLise, qui était poète et musicien, Kathmandhu au Népal. Ils y ont vécu de rien au sein de la culture bouddhiste qu’ils aimaient et ont publié des livres édités à peu d’exemplaires. Quand Angus est mort, il laissait derrière lui son fils nouveau né, Ossian. Alors qu’il était encore tout jeune, le garçon fut choisi par les prêtres bouddhistes pour être la première réincarnation occidentale d’un grand lama décédé. Dans la pensée bouddhiste, c’est l’équivalent d’un dieu vivant.

ORACLE #5: Numéro du Human Be-In


L’Oracle #5 a déterminé le format de base que le journal développera les sept numéros suivants. La page de couverture annonçait le Human Be-In avec un saddhu pourpre (saint vagabond indien), couvert de cendres avec trois yeux et des cheveux nattés qui regardait le lecteur.  C’était notre première expérience de couleur avec 8 pages en deux tons de pourpre. Les pages de couleur étaient notre coup de pinceau arc-en-ciel et ne furent jamais utilisées pour mettre en valeur de la publicité. Les quatre premières pages et les quatre dernières

Une autre pratique que nous avons inauguré dans l’ Oracle #4,  avec la conférence de presse de Leary et le symposium des "Six Professeurs à la Recherche de l’ Obscène", était de reproduire toutes les interviews dans leur intégralité malgré les redites et répétitions. Cette pratique devait éviter la terreur commune aux journaux telles que les citations hors contexte ou franchement fausse et une subjectivité de journalistes ou un penchant politique distordant les paroles réelles. Toutes les  interviews à l’Oracle étaient imprimées telles quelles même si nous devions les continuer en petits caractères pour les contenir sur la page. Le lecteur intéressé devait peut-être loucher mais ce qu’il lisait était exactement ce qui avait été dit.

Le Summer of Love


Le poster du Summer of Love par Bob Schnepf montrant St. Francis dans le ciel faisait partie de notre tentative de faire face au flot attendu de jeunes à San Francisco durant l’été 67. Malgré nos demandes répétées pour que les jeunes aventuriers d’Amérique restent chez eux et commencent à construire le monde nouveau là où ils étaient, , nous nous attendions à ce qu’une avalanche submerge Haight. Nous avions demander de l’aide à la ville, en permettant l’installation de tentes dans le Golden Gate Park, mais leur réponse fut loin d’être sympathique.. Un membre de la municipalité a dit (et je paraphrase précisément), "Laisseriez-vous entrer dans San Francisco  des milliers de putains qui attendent de l’autre côté du Bay Bridge ?"

La communauté devait se débrouiller par elle même. Un "Conseil pour le Summer of Love" a été formé pour coordonner les activités et collecter de l’argent. Un groupe appelé "Kiva" avait l’intention de construire un dôme géodésique sur un terrain vide sur Hayes Street. Il aurait servi en premier lieu comme école d’apprentissage de la vie rurale et en communauté. Leur rêve ne s’est jamais réalisé. "Happening House" était un collège dans la rue, (puis plus tard dans une maison) commencé en collaboration avec le San Francisco State College grâce aux efforts et à l’inspiration de Leonard Wolf, un professeur d’anglais et écrivain.

Des églises locales et leurs ministres commencèrent à nourrir et héberger des gens. Un prêtre épiscopal , le Père Leon Harris de la All Saint's Church mit à disposition son église entière. Il y avait des piaules gratuites de la nourriture gratuite, des concerts gratuits dans les parcs et d’autres bon marché toutes les nuits au Fillmore et à l’Avalon. La jeunesse était devenue sauvage avec l’exubérance et le risqué de l’amour et de l’aventure.

Bien sûr, la ville a essayé d’interdire la musique avec amplis dans les parcs, mais y a renoncé sous la pression des manifestations. L’Oracle nourrissait et hébergeait des gens , et envoyait ceux qui avaient disjoncté à cause des drogues ou du chaos urbain sur un bout de terrain à Big Sur qu’on nous avait donné à cette fin.  Les Diggers avait investi Morningstar Ranch à Sonoma pour cueillir les pommes et cultiver des légumes. Le ranch appartenait à l’origine à Lou Gottlieb du groupe de folk populaire les Limelighters. Gottlieb devait se défendre constamment des attaques des autorités de Sonoma , pour avoir accepté des centaines de réfugiés et de partisans du retour à la terre. Il fit même un acte de vente au nom de Dieu  obligeant les autorités de Sonoma à mettre en cause dans un tribunal le droit de Dieu à posséder de la terre. Haight-Ashbury était un gigantesque aimant médiatique et nous nous noierons dans ce flot médiatique. Ce ne sera plus jamais pareil.

La politique à l’Oracle

Bien que le personnel de l’ Oracle n’avait pas de programme politique, nous sentions que nous étions impliqués dans un processus de transformation à l’échelle mondiale qui était en partie une révolution, en partie une renaissance. Il existait une mystique de la jeunesse basée sur la conception que les pouvoirs qui gouvernaient le monde étaient décadents, corrompus et calcifiés. Par conséquent, on considérait qu’il était de la responsabilité de la jeunesse de créer et remodeler l’avenir.

Il existait également une révulsion morale envers la civilisation technologique moderne pour son incapacité à régénérer le monde selon les principes de justice économique, et de paix. La plupart d’entre nous voulaient la conversion du passé à travers une transformation spirituelle qui encouragerait  les valeurs telles que l’amour, la paix et la compassion, et qui nous ramènerait à de simples groupes tribaux proches de la terre. L’Oracle véhiculerait les anciens et nouveaux modèles nécessaires pour guider ces transformations vers les consciences et reconstruire notre monde.

Certains écrivains ont décelé un fosse entre le point de vue de l’ Oracle et le mouvement anti-guerre, mais celui-ci était autant engagé dans le mouvement que les autres. Nous soulignions l’unité entre les idéaux politiques et transcendantaux et avions une préférence pour la  non-violence. Le mouvement de masse contre la guerre était partagé de façon égale entre la vision sous LSD, les plaisirs des sens de la marijuana , l’idéologie politique et la rage morale.

La couverture du saddhu pourpre de l’ Oracle #5 fut également utilisé comme un des posters pour le Human Be-In. L’Oracle sponsorisait, faisait la publicité et était distribué gratuitement au Be-In. Nous avions imprimé environ 50 000 exemplaires de ce numéro et à partir de ce moment là, nous imprimerons plus de 100 000 exemplaires pour chaque numéro. La couverture était un travail commun à Michael Bowen, Casey Sonnabend et Stanley Mouse.

La Mort de Hippie/La naissance de l’Homme Libre

Le Summer of Love était venu et reparti et 100 000 personnes peut-être étaient venues à Haight en pèlerinage voir ce qui s’y passait. Presque tous les groupes ou organisations de Haight mis en place pour faire face à cet afflux s’étaient dissoutes, avaient explosé ou s’étaient divisées sous la force du courant.  Les drogues dures avaient infiltré le quartier et les veines de quelques-uns de ses meilleurs éléments. Le FBI, la CIA, et la division du renseignement de la police de San Francisco  étaient selon les rumeurs, impliqués dans la soudaine apparition d’héroïne et de méthamphétamine, ainsi que dans la vague d’arrestations et de troubles qui devenaient la plaie de Haight.

Un des sports favoris des provocateurs se déroulait régulièrement les week-ends, quand un tract écrit à la main apparaissait mystérieusement sur les lampadaires appelant "le peuple" à descendre dans la rue à midi. A l’heure dite, la police et la foule entraient en scène sans faillir. Le Tac Squad encerclait la foule avec un contingent de troupe et de motards au bout de Haight Street près de l’entrée du Golden Gate Park, et un autre groupe au coin de Haight et Masonic.

La guerre de rue à Haight

A midi, des centaines de personnes descendaient dans la rue et bloquaient la circulation volumineuse. La police chantait alors quelques avertissements  avant que de charger en faisant tournoyer leur matraque, pendant que les flics en moto roulaient dans et sur les gens sur les trottoirs. Puis elle lançait des gaz lacrymogènes dans la foule et les boutiques, et une fois dans le Straight Theater où des gens s’étaient réfugiés pour échapper au massacre.

Aucun groupe organisé ne revendiquait ces manifestations de rues. On présumait généralement que c’étaient des provocateurs du gouvernement qui étaient responsables de cette atmosphère chaotique de crainte et d’intimidation, afin de dissoudre ce délicat parfum d’espoir qui avait catapulté Haight au devant de la scène internationale. Leur tactique a marché. A l’automne, beaucoup de gens cherchaient à déménager, généralement par petits groupes, dans des communautés en zone rurale. Ils voulaient progresser dans leur nouveau tribalisme loin des feux des projecteurs. D’autres avaient des visions d’apocalypse et attendaient la fin du monde, ou au moins un tremblement de terre qui ramènerait San Francisco à son état primaire de cendres et de sable.

La Politique de l’Extase

Les Diggers développèrent une autre approche. Consternés par le spotlight médiatique sur Haight, et furieux de le voir se diriger sur eux en même temps, ils mirent en scène une marche cérémoniale de la  "Mort de Hippie" en descendant Haight Street avec un cercueil empli de symboles hippies et de fleurs symbolisant la mort de hippie inventé par les médias et sa renaissance comme Homme Libre dans une Ville Libre avec le nécessaire fournir gratuitement à tous.

Pendant la marche, j’ai couru vers un des dirigeants des Diggers, Peter Berg. Nous avons échangé des symboles pour commémorer l’évènement. Il m’a donné un Cadre Libre de Référence - Free Frame of Reference - en bois peint en jaune d’une trentaine de centimètres carrés qu’il portait à la ceinture. Je lui ai donné une bague avec un Bouddha faite au Népal que je portais. Plus tard dans une librairie de métaphysique de Berkeley, où j’achetais un livre rare sur un rite tibétain appelé  "le Hevajra Tantra,"j’ai échangé le Cadre Libre de Référence contre pour les perles que portait la vendeuse. Elle m’avait dit qu’elles avaient été bénies par  Meher Baba. J’ai appris par la suite un ancien mantra tibétain de purification dans le livre. Quelques semaines plus tard, je suis allé avec quelques personnes de l’Oracle à l’Exorcisme du Pentagone, et avec Stephen Levine, j’ai chanté le mantra sur les marches du Pentagone devant une armée de policiers juste avant que n’arrivent les autres manifestants.

Le collage "Mort de Hippie – Naissance d’un Homme Libre" fut réalisé par Martin Linhart en utilisant des photos prises par Stephen Walzer. Il représente la transition et est accompagné par mon essai lyrique "Politique de l’Extase":

Secretly, behind all illusions of order, civilization, law, and tongue wipings of rhetoric, the anarchic, natural, wild condition of body exists. . . . The body and being of man is all fountains of youth and heavenly apparitions.

Secrètement, derrière toutes les illusions de l’ordre, de la civilisation, de la loi, et des coups de langue de la rhétorique, la condition sauvage, naturelle, anarchique du corps existe…Le corps et l’être de l’homme sont tout entiers des fontaines de jouvence et des apparitions paradisiaques….

L’Elévation du Pentagone

"L’Elévation du Pentagone " un article écrit par Richard Honigman  est l’annonce de l’Exorcisme du Pentagone. L’illustration par Mark DeVries représente le Pentagone après l’exorcisme, flottant dans les airs. Jerry Rubin avait repris l’idée magique d’exorciser le Pentagone que Michael Bowen et moi avions suggéré pendant les réunions avant le Human Be-In et l’avait incorporé au programme officiel de la Marche sur le Pentagone du 21 Octobre1967.

L’Oracle, avec tous les autres journaux underground, soutenait et faisait la publicité de la Marche et de l’Exorcisme. Nous avions imaginé des milliers de Hippies dansant et chantant en se tenant les mains dans un cercle gigantesque autour du Pentagone, en invoquant les dieux et les esprits d’exorciser les démons à l’intérieur et de le faire s’élever à 1 000 mètres d’altitude, vibrer et le teindre en orange. Quand l’Administration a finalement donné l’autorisation de la Marche, la seule chose qu’elle a refuse fut l’encerclement du Pentagone par les Hippies.

Il y eut également une autre Conférence de la Presse Underground la veille de la Marche sur le Pentagone. Elle était suivie par plus d’une centaine de journaux underground , avec des lecteurs estimés entre 330 000 (Wall Street Journal) et15 millions (Walter Bowart, éditeur du East Village Other).

La conférence fut aussi âpre que la colère qui l’entourait. Mais il en sortit deux décisions importantes: l’extension de la libre réimpression au journaux universitaires et la création du Liberation News Service basé à Washington, D.C..LNS réimprimerait et distribuerait le meilleur de la Presse Underground et le matériel original pourrait être réutilisé par les journaux membres.

Flower Power 

Durant la manifestation, chaque faction avait l’occasion de démontrer son indignation face à l’horreur toujours plus grande de la guerre. Les plus modérés marchaient et écoutaient des discours. Les plus radicaux brisèrent le cordon et pénétrèrent dans les couloirs sacro-saints du Pentagone où ils furent frappés par des soldats. Des occultistes et poètes comme Ed Sanders et Kenneth Anger chantèrent et pratiquèrent des rites d’exorcisme. Les hippies jetèrent des fleurs aux soldats et policiers et placèrent délicatement les fleurs sur les canons de leurs fusils..

Les fleurs arrivèrent au Pentagone après que le FBI eut déjoué la tentative de Michael Bowen et Bill Fortner, un grand Texan bruyant, aventurier et contrebandier spécialisé sans la marijuana, de survoler le Pentagone et de la bombarder de quantité de fleurs jetées en son centre. Quand le pilote embauché à cet effet ne vînt pas à l’aéroport, (sans doute parce qu’il était un agent du FBI ou qu’il avait été arrêté par le FBI), ils n’eurent pas d’autres solutions que d’amener les fleurs par camions sur les marches du Pentagone,  faisant fleurir les casques et les fusils. Le soir, des indiens Mayas en costume traditionnel, se rassemblèrent autour des feux de camps crépusculaires sur les pelouses du Pentagone, le fixèrent intensément et dirent "la gente es uno" (les gens ne font qu’un).

La Croix Rouge Transcendantale

Avant la sortie du sixième Oracle, nous avons déménagé nos bureaux  dans un espace plus grand – l’ancien appartement de Michael Bowen dans Haight Street juste sous Masonic. Bowen avait déménagé  à Stinson Beach dans West Marin. Le blitz médiatique concernant le Be-In avait placé Haight-Ashbury au centre des consciences américaines. Le désaffectionné, le désenchanté, la mafia, le fou, la CIA, le FBI, les sociologies, les poètes, les artistes, les shamans indiens américains, les gurus indiens, les équipes de cinémas et de TV, les reporters des magazines et de journaux du monde entier et les touristes fouinant partout les yeux écarquillés, descendaient la petite rue du nom de Haight. Ce fut un embouteillage monumentale dans tous les sens du terme.

L’ Oracle avait ses nouveaux bureaux ouverts 24 heures sur 24. Il y avait une équipe de jour, travaillant pour la plupart à la production de l’ Oracle, et une équipe de nuit qui était une Croix Rouge transcendantale à tâches multiples .Elle nourrissait les affamés avec un plat géant de riz et de haricots, réconfortait et remettait d’aplomb les mauvais trips et donnait des séminaires impromptus sur la conscience cosmique aux heads, aux agents du FBI, et aux flics en civil qui traînaient par là.

L’équipe de nuit était conçue pour être les guides et les infirmiers de l’ouragan de l’esprit qui soufflait par notre porte ouverte. Vingt à trente personnes par nuit étaient nourries par Jim Cook, un montagnard de Big Sur et un mangeur de peyotl . Alan Williams, un peintre, sculpteur et yogi peignait une fresque murale de 2,40m de haut représentant les nouveaux Adam et Eve, musclés et nus, sur un mur de la cuisine. Alan, Jim et d’autres déversaient un flot ininterrompu de paroles d’amour et de poussière cosmiques du coucher au lever du soleil. Ils étaient les guérisseurs et les fourbes, qui pouvaient aider pour un shot d’ héroïne ou de méthédrine, transformer des mauvais trips en extase, réconforter les déboussolés et les esseulés.

Les Drogues Dures

La présence, l’usage et l’abus de la méthédrine et de l’héroïne sont bientôt devenus un problème dans Haight. La méthédrine provoquait l’anxiété et la paranoïa , ainsi qu’une sévère dépression pendant la descente. Elle était réputée comme étant un destructeur de neurones faisant surgir des crises de violence. Nous considérions l’héroïne comme une drogue néfaste à l’éveil de la conscience parce que ses caractéristiques de dépendance et son coût  détournait ses utilisateurs de ses bienfaits au détriment de cette dépendance. Dans Haight , un accro à l’héroïne pouvait voler votre matériel hi-fi, contrefaire un cheque, ou plus couramment voler la drogue ou l’argent pendant une vente de marijuana ou de LSD .

La plupart d’entre nous pensions qu’il existait des drogues positives, thérapeutiques et physiquement inoffensives et d’autres dangereuses pour le corps et l’esprit humains Nous pensions, en tant que victimes solidaires de la prohibition judiciaire contre les drogues que toutes devaient être dépénalisées et les dépendances soignées comme un problème médical.

A l’Oracle , nous avions décidé qu’il fallait extraire les cas psychotiques et de dépendance les plus graves de la pression toujours plus grande de la vie urbaine. A la fin du printemps de1967 Amelia Newell nous donna la jouissance d’un terrain d’environ 150 ares , connu sous le nom de Stone House près de  Gorda, une petite ville au sud de Big Sur,comme un lieu de retraite pour l’ Oracle.

Jim Cook et Alan Williams s’y rendirent pour s’en occuper. Nous envoyions des gens là-bas chaque weekend dans un camion avec 50 kilos de riz brun, de haricots et de légumes. A certains moments, il y avait une centaine de personnes à Gorda , à se remettre sur pieds et à récupérer, en prenant du LSD et du peyotl,  tambourinant et dansant autour de feux de camp, méditant et marchant dans les paysages sauvages de Big Sur. C’était un Esalen avant l’heure pour ceux qui en avaient vraiment besoin.

La retraite fonctionna bien pendant neuf mois environ, jusqu’en début 68, lorsqu’un jeune gars arriva avec un fusil , pris du LSD, et tira sur la vache d’un voisin qui, dans son hallucination , était devenu un monstre menaçant. Alors, la Patrouille des Autoroutes, avec voitures, motos et hélicoptères, firent une descente dans cette annexe de Haight-Ashbury , provoquant juste à temps la débandade de 100 hippies dans les collines. Amelia Newell, qui était totalement innocente mais qui avait un grand Coeur passa en procès et dû rembourser la vache.

ORACLE #12: Symposium 2000 AD & la Fin

La page de couverture représentant une femme endormie sur le Mt. Tamalpais par Tom Weir était peut-être symbolique de la fragilité et de l’épuisement de notre vision.  Haight et la contre culture avaient subi de sévères attaques à la fois des autorités locales et nationales. L’Oracle #12, publié en février 1968 devait être le dernier.

Le maire de San Francisco Joseph Alioto haïssait les Hippies. La rumeur disait qu’il avait été empêché de postuler au poste de Vice Président par les patrons du Parti Démocrate , qui lui avaient dit que si il n’était pas capable de contrôler sa propre ville, il ne pourrait pas avoir la confiance de la nation. Il mit donc le Tac squad en alerte.

Les programmes CoIntelPro, du FBI et de la CIA (en association avec les autorités de police locale) pour infiltrer, démanteler et détruire les mouvements pour les Droits Civiques , la Libération des Noirs et les mouvements anti-guerre étaient aussi très actifs, je crois, pour détruire Haight-Ashbury. Ronald Reagan parlait de conspirations "communiste"  à Sacramento. Les Black Panthers avaient fait de l’auto-défense la priorité de la révolution à la place de la non-violence, et quelques Diggers portaient des armes. Les drogues dures  submergeaient Haight Street et causaient des dégâts

Haight avait été un succès néanmoins. Des centaines de milliers de jeunes y étaient venus et le message de paix d’amour et de communauté s’était répandu à travers le pays et avait franchi les océans. Mais les visionnaires et les pionniers étaient fatigués et avaient besoin de se ressourcer. Les énergies déclinaient et laissaient la place à de sombres visions.

Beaucoup de personnes qui avaient été à l’origine de Haight quittèrent San Francisco pour de nouveaux départs. Steve Levine et moi partîmes au Mexique pour deux semaines . Nous parlions dans des universités et étions interviewés par des journaux et la TV. Nous lisions des poèmes , agitions globalement les idées et diffusions la bonne parole.

A notre retour, nous avons découvert qu’un guru de rue et son disciple s’étaient installés de manière autoritaire dans les bureaux de l’Oracle , rendant difficile le travail et même la réflexion. Le personnel de l’ Oracle avait été contaminé par sa vision de l’avenir. La plupart d’entre nous pensions que c’était le moment de raccrocher, comme nous l’avions déjà envisagé. L’ Oracle #12 reflète cet état d’esprit.

2000 AD - Un Symposium: Watts, Rogers et Kahn

Alan Watts, Carl Rogers, et Herman Kahn avaient parlé à un symposium intitulé "2000 AD" à l’ Auditorium de Masonic. Leur but était d’essayer de décrire le millénaire futur. Utiliser ce sujet en boîte était symptomatique de notre énergie déclinante. Mais nous avons présenté la retranscription intégrale du symposium sans coupure. Les illustrations de cette partie étaient réalisées par Alton Kelley et Hetti McGee.

Carl Rogers

Carl Rogers fut l’un des grands innovateurs de la psychologie moderne et l’un des fondateurs de la méthode de groupe. Il insistait ici sur le fait que le problème le plus important de notre temps était la capacité des gens à accepter et à assimiler le changement tel qu’il survenait. Il considère l’expérience intensive de groupe comme l’invention sociale la plus significative du siècle:

"La religion telle que nous la connaissons aujourd’hui disparaîtra et sera remplacée par une communauté non plus basée sur une croyance commune ni un rituel immuable mais sur la personnalité des individus qui deviennent étroitement liés les uns aux autres par leur tentative pour comprendre et faire face, en tant qu’hommes et femmes vivants, aux mystères de l’existence. "

Alan Watts

Alan Watts a dit avec un certain scepticisme que si nous survivions à l’an ce sera parce que:

"Nous commençons à penser les Etats-Unis non plus comme une nation politique abstraite mais comme à des personnes physiques réelles et à un environnement physique réel et à les aimer. L’home est si embrouillé dans ses abstractions qu’il se représente le monde physique de la même façon que le menu représente le dîner. Il fait très facilement la confusion entre les symboles et ce qu’ils représentent et il a ainsi  tendance à manger le menu plutôt que le dîner. "

Il parle de l’argent comme d’un symbole trompeur de richesse:

Nous avons la capacité de supprimer la pauvreté de la surface de la planète. Nous avons dépassé depuis longtemps l’âge de la disette. L’argent que nous avons consacré à la guerre depuis 1914 aurait fourni à chacun sur terre un revenu confortable.

A la question "D’où vient l’argent?", il répond:

"L’argent vient de nulle part. Nous l’inventons. C’est une mesure. Une mesure de richess La vrai richesse c’est l’énergie, l’intelligence technique, et les ressources naturelles. "

Herman Kahn

Herman Kahn est l’auteur du célèbre livre "On Thermonuclear War", où il cherchait à justifier l’usage des armes nucléaires et la possibilité de gagner une telle guerre. Il est aussi le fondateur du think tank conservateur  "Hudson Institute."

Il idéalisait la Los Angelisation du monde comme un future désirable pour tous et pensait que l’histoire humaine avait vécu deux évènements intéressants – la révolution de l’agriculture et la révolution industrielle:

"En Amérique, nous avons foi dans l’avenir. – de la personne de la classe moyenne qui emprunte sur son salaire de l’année prochaine jusqu’au hippie. Nous savons tous que le système va fonctionner."

Il parle de la révolution informatique et prédit que les ordinateurs vont se perfectionner par un facteur de 10  tous les deux ou trois ans:

"Mis à part la révélation divine... nous ne savons pas si il existe des caractéristiques de l’homme, y compris des plus intimes, ... qui ne peuvent être dupliquées, ou dans un sens plus raisonnable du terme, surpassées par des ordinateurs. Et quand les ordinateurs deviennent plus performants, qui a besoin des humains? […] Je vous parierais même de l’argent qu’un nouvel être humain apparaîtra dans le 21 ème siècle . Mais je doute vraiment qu’il sera hédoniste et marginal . Je suspecte plutôt qu’il me ressemblera un peu. "