Les racines





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La San Francisco Renaissance, Black Mountain, Reed College, Greenwich Village

Kenneth Rexroth est généralement considéré comme le père fondateur de la "San Francisco Renaissance", en étant l'un des tous premiers à explorer la poésie japonaise et en étant influencé par le jazz, notamment.

La mère fondatrice en serait Madeline Gleason . En avril 1947, elle organisa le First Festival of Modern Poetry à la Lucien Labaudt Gallery, sur Gough Street. Elle y présenta une douzaine de poètes parmi lesquels Rexroth, Robert Duncan et Spicer. Ce fut la première apparition publique de pratiques poétiques expérimentales qui deviendront courantes par la suite à San Fransisco.

Madeline Gleason et lui se lièrent d'amitié avec un groupe de jeunes poètes de Berkeley comprenant Robert Duncan - appartenant également au Black Mountain Collège, Jack Spicer et Robin Blaser.

Black Mountain College, fut fondé en 1933 (et opérationnel jusqu'en 1956) par John Andrew Rice, Theodore Dreier et quelques autres anciens enseignants de Rollins College, près de Asheville, Caroline du Nord. Black Mountain était expérimentale par nature et engagé dans une approche interdisciplinaire. Concernant la poésie, y séjournèrent notamment Charles Olson, Robert Duncan, Denise Levertov, Jonathan Williams, Ed Dorn et Robert Creeley. Ce dernier, également éditeur de la Black Mountain Review en 1955, s'installa à San Francisco deux ans plus tard et devint le trait d'union entre les poètes de Black Mountain et la San Francisco Renaissance.

Kenneth Rexroth définit cette avant garde dans Disengagement: The Art of the Beat Generation http://www.bopsecrets.org/rexroth/beats.htm

"Je dirais que les poètes les plus influents de la jeune génération d'avant-garde sont Denise Levertov, Robert Creeley, Charles Olson, Robert Duncan et Philip Lamantia. L'éditeur d'avant garde le plus influent est peut-être Cid Corman, avec sa revue Origin. Golden Goose de Richard Emerson et la Black Mountain Review de Robert Creeley semblent avoir temporairement suspendu leur publication. Jonathan Williams, un bon poète lui-même, édite Jargon Press.
Tout ce jeune groupe partage pas mal de points communs. Ils sont tous plus ou moins influencés par la poésie française, par Céline, Beckett, Artaud, Genet à des dégrés divers. Ils sont aussi influencés par William Carlos Williams, D.H. Lawrence, Whitman, Pound. Ils sont tous intéressés par l'art et la religion orientaux, certains d'entre eux se revendiquent même bouddhistes. Politiquement, ils sont tous fortement critiques vis à vis de l'Etat, de la guerre et des valeurs de la civilisation commerciale. La plupart d'entre eux ne se définiront pas comme anarchistes, simplement parce que adopter un tel label impliquerait une adhésion à un “mouvement.” Tout ce qui ressemble à une idéologie explicite est suspect. Contrairement aux ragots véhiculés il y a quelques années, je n'ai jamais rencontré quelqu'un dans ce cercle qui était un adepte des notions douteuses de Wilhelm Reich; en fait, peu d'entre eux l'ont lu et ceux qui l'ont lu le considèrent comme un charlatan.
Bien qu'il existe entre eux une grande diversité — Olson ressemble beaucoup à Pound; Creeley à Mallarmé; Denise Levertov était, en Angleterre une figure de proue du Nouveau Romantisme, en Amérique, elle tomba sous l'influence de William Carlos Williams; Robert Duncan a assimilé les oeuvres d'ancêtres aussi différents que Gertrude Stein et Éluard, etc — (...) tous voient la poésie comme communication (1), déclaration d'une personne à une autre. Ainsi, ils évitent tous l'ambigüité étudiée et les jeux de mots métaphysiques de la Génération Réactionaire et recherche la transparence de l'image et la simplicité du langage"

Pete Edler reconnaît également la filiation française de "l'avant-garde" , avec une spécificité qu'il définiat ainsi :

"Au contraire de l'existentialisme, qui s'est répandu suite aux écrits de Sartre pour encourager un nouveau style de vie, le mouvement beat a été le résultat d'un nouveau style de vie, un mot qui qualifiait un style de vie plutôt qu'il ne le créait." Pete Edler Les beats sont faits  http://www.beatsupernovarasa.com/thebeats/les_beat_by_peter_edler.htm

De la même façon, un lien avec les écrivains beat de Greenwich Village s'établit à travers Allen Ginsberg.

Dernière pièce principale du puzzle, Reed College à Portland, où se cotoyaient Gary Snyder, Philip Whalen et Lew Welch. Ces trois hommes, avec Kirby Doyle, originaire de San Franciscan, allaient constituer le noyau beat de la Côte Ouest.

Ajoutons-y la rencontre de Lawrence Ferlinghetti et de Kenneth Rexroth à Paris, ce dernier le convainquant plus tard de venir s'installer à San Francisco, avec pour effet l'ouverture de la City Lights Bookstore en 1953 et, deux ans plus tard, de la City Lights Press, qui constitueront la caisse de résonnance principale de San Francisco comme centre contre culturel des années cinquante.

La mèche en aurait été la fameuse lecture de poésie du 13 octobre (ou 7 Octobre, les avis divergent) à la Six Gallery de San Francisco, organisée par Kenneth Rexroth, avec comme fait marquant la lecture de Howl par Allen Ginsberg. Y participaient également Jack Kerouac (qui ne lira rien), Philip Lamantia, Michael McClure, Philip Whalen et Gary Snyder

Ce que conteste Rexroth dans The Making of the Counterculture http://www.bopsecrets.org/rexroth/essays/counterculture.htm

"La lecture publique à la Six Gallery est habituellement considérée comme ayant lancé le mouvement Beat. En fait, le seul lien est Allen Ginsberg lui-même. Kerouac était présent mais ne participa pas, sinon en créant des perturbations sporadiques.
La lecture publique de poème était devenue une animation régulière à San Francisco dès 1928 et était une des principales attractions du John Reed Club, l'organisation des artistes et des écrivains communistes, et du Jack London Club, le groupe socialiste rival "

Mais, comme l'ont souligné notamment Ralph J. Gleason et Alan Watts, cette notion de San Francisco Renaissance dépasse la seule poésie et englobe les domaines des arts vivants et visuels, de la philosophie, des intérêts inter culturels, (notamment l’intérêt pour les cultures asiatiques) et de nouvelles sensibilités sociales. Ou comme l'écrit Kenneth Rexroth dansThe Art of the Beat Generation http://www.bopsecrets.org/rexroth/beats.htm, la poésie même devient une force sociale :

"Cela signifie que la poésie est devenue une force sociale réelle — quelque chose qui a toujours été présenté jusqu'à présent comme un un rêve utopique à la William Morris. C'est une expérience très exaltante que d'entendre une assistance de plus de trois cent personnes se lever, vous encourager, grapper dans ses mains, comme elle le fait invariablement lors des lectures d' Allen Ginsberg, certainement un poète de la révolte, s'il y en eut jamais un."

Le terme même de San Francisco Renaissance est contesté. Pour certain, il ne recouvre qu'un "label" arbitraire, définit en grande partie par Donald Allen, dans son anthologie intitulée The New American Poetry 1945-1960. Certains n'y voient qu'une fiction créée par Allen, un assemblage justifié pour la cohérence de l'ouvrage.

Pour ceux qui justifient le terme, il y eut indubitablement un "groupe" qui a forgé une "renaissance". Son impact sur notre conscience historique fut, et est encore, mesurable.

Je laisse à chacun, et aux personnes plus qualifiées que moi, le soin de trancher. Il me semble néanmoins, comme l'a formulé Alan Watts dans son autobiographie In My Own Way que "quelque chose de nouveau était en route, en matière de religion, de musique, d'éthique et de sexualité, dans notre rapport à la nature, et dans notre style de vie dans son ensemble" - que l'on qualifie ou non ce quelque chose de "renaissance".

Les Beats ont-il existé ?

Le terme de "renaissance" n'est pas le seul à être contesté. Rexroth, comme plus tard le feront les diggers concernant les prétendus "hippies" , met en cause l'existence même de la "beat generation"

http://www.bopsecrets.org/rexroth/essays/counterculture.htm The Making of the Counterculture

" Il y a probablement plus de malentendus et de désinformation au sujet de la Beat Generation que de tout autre phénomène dans la culture contemporaine. Cela est du au fait que la presse à sensation s'est saisie rapidement des écrivains Beat pour les reconstruire à sa propre image. La personnalité publique greffée sur Allen Ginsberg représente le type de personne qu'auraient aimés être les éditeurs du Time s'ils en avaient eu le culot.. L'écrivain Beat writer est ce que les français appellent hallucination publicitaire, l'idée que se fait Madison Avenue de l'Artiste Révolutionnaire Bohême .
La désinformation historique des faits concernant le mouvement Beat est immense. En premier lieu, il n'y a jamais eu vraiment un mouvement Beat, à l'exception de quatre écrivains — Allen Ginsberg, Jack Kerouac, William Burroughs et Gregory Corso. En second lieu, ces écrivains n'ont eu que peu de contact à travers les années avec San Francisco et jouissaient tous d'une réputation estimable parmi les intellectuels bohêmes avant que d'y venir."

A New-York, où Kerouac, Ginsberg, Corso, et Burroughs prirent contact avec la bohême de Greenwich Village au tout début des années cinquante, ils n'y trouvèrent que l'expression de "désafilliation, de révolte et de dégoût" d'une génération d'après-guerre "Quand Ginsberg et Kerouac commencèrent à venir à San Francisco dans le cadre de leurs errements étudiants à travers le pays pendant les vacances, l'effet qu'eut la ville sur eux fut explosif."

Phénomène fabriqué de toute pièce par la presse, mais aussi déformé par Kerouac lui même, selon Rexroth.

"Le portrait que fait Kerouac de la culture de San Francisco, dans The Dharma Bums, pourrait être considérée comme calomnie malveillante si il avait été fait de façon délibérée. Il n'est l'expression que de son ignorance perplexe face aux motivations et aux croyances humaines, qu'il était intraséquement incapable de comprendre. "

Jugement sévère, que Pete Edler tempère, en s'attachant davantage au style de l'écriture de Kerouac qu'à la vérité historique décrite dans ses ouvrages.

"Prétendre que Jack Kerouac a initié la culture beat avec‘On the Road’ reviendrait à dire que Mark Twain est à l'origine de l'esclavage avec ‘The Adventures of Huckleberry Finn’. Cependant comme road novel suprême des années cinquante, ‘On the Road’ a rendu séduisant un style de vie aventureux et éphémère, qui fut un formidable appel pour les jeunes lecteurs. Son flux narratif innovant et sa tolérance anticonformiste vis à vis du sexe et de la drogue envoya un message séduisant à l'Amérique jeune – si séduisant que le livre, et son auteur, furent perçus comme subversifs par les médias. Comme Henry Miller avant lui, Jack Kerouac fut traité comme un égaré excentrique, un freak, plutôt que comme un grand écrivain américain dans la lignée de Twain et London." Pete Edler Les beats sont faits http://www.beatsupernovarasa.com/thebeats/les_beat_by_peter_edler.htm

L'héritage.

"Alors quid des beats aujourd'hui, qu'est-ce qui reste? Il y a la mémoire, l'histoire médiatique, une niche en poésie, la fiction. Il y a des archives, des icônes – Kerouac, Ginsberg, Burroughs, Ferlinghetti etc. Souvenez-vous que la plupart d'entre eux qui étaient jeunes dans les années cinquante, la grande majorité de la bohême beat adulte, a traversé la période hippie, a acquis une patine hippie, pour ne pas parler de la courte période yippie et de la plus longue période yuppie . Un type de 71 ans comme moi, qui a vécu à San francisco dans les années soixante et la plupart des années soixante dix est beaucoup d'autres choses que le fait d'être un beat ou de penser l'être. Il peut ressentir un brin de nostalgie de temps en temps, oui. Cependant, ce qui reste de cette période de sa vie, la chose la plus importante, celle qui apporte un minimum de fierté, qui demande ensuite un peu d'attention et de soin de temps à autre, c'est – des racines! " Pete Edler Les beats sont faits

"Aujourd’hui encore, on peut voir des jeunes lire des traductions de Sur la route, convaincus qu’ils sont en train de découvrir un Nouveau Testament.
Ce que toute cette fureur a de surprenant, c’est que, en dehors des cinq écrivains de l’origine, elle n’engendra rien. Rien en littérature ni dans les arts plastiques ou dans d’autres domaines. La raison pour laquelle aucun des développements dans la culture de cette période ne lui sont redevables, est évidente: l’art réclame beaucoup de travail et faire le beatnik est une occupation qui vous prend tout votre temps.." . Un mot sur la période beat (Avril 1975) Rexroth traduction française San Francisco de Kenneth Rexroth, traduit de l’américain par Joël Cornuault (Éditions Plein Chant, 1997) http://www.bopsecrets.org/French/rexroth/sf/1965-1975.htm#Un%20mot%20sur%20la%20p%E9riode%20beat

L'affirmation de Rexroth est à prendre au second degré, d'une part parce que qui connaît le personnage sait qu'il peut être féroce, et d'autre part, que, comme nous l'avons vu, sa conception du mouvement "beat" est très restrictive, ou plus exactement couvre une réalité plus large à laquelle il n'appose pas l'étiquette, fabriquée selon lui, de "beat"

Plus surprenante est l'opinion de Pete Adler. Mais elle peut être interprétée de la même façon que celle de Rexroth. Au-delà du concept, il existe une autre réalité, qu'il nomme : les racines.


(1) Cette idée de l'art comme communication est toujours vivante. Entre autres, Negativland et sa mise en cause du copyright, et ses revendications concernant l'appropriation et le téléchargement des oeuvres. Mark Hosler : "Au lieu d'être seulement une éponge pour toutes ces médias, nous disons, ‘non, c'est une conversation’et nous allons nous saisir des trucs que vous jetez à travers le monde et nous allons lui apporter notre réponse.” http://www.freakencesixties.yi.org/1pourcent.html

Première version Mai 2007
Elle sera enrichie et intégré aux débuts