
Source Digger Archives
La Free Print Shop de la communauté Kaliflower a cessé ses publications régulières le 22 juin 1973. Ce document a été écrit par Irving Rosenthal en mémoire à Emmett Grogan, mort le 1er avril 1978 sous la forme d’un numéro spécial daté du 30 avril 1978
"Au printemps 1978, nous est parvenue la nouvelle de la mort de Emmett Grogan dans un wagon du métro à New York City. Deep Tried Frees était un hommage à la vision Digger à l’occasion du premier Haight Street Fair, et fut également considéré comme une ode de la Free Print Shop à un guerrier tombé. Le document a aussi servi comme une critique de la communauté envers certaines icônes de la contre culture à partir d’un pur Libre cadre de référence Digger. Ce pamphet de forme bizarre a été distribué gratuitement lors du premier Haight Street Fair à San Francisco et, ensuite, à la veillée funèbre de Emmett qui s’est déroulée au café Grand Piano. L’auteur ( un membre fondateur de la communauté de Sutter Street ) décrit la fin du dharma qui eut lieu en 1968. C’est aussi l’un des rares manifestes du mouvement Digger qui rend un hommage direct aux Diggers anglais originels dans le contexte de l’ incarnation du Libre et Gratuit du vingtième siècle.. Deep Tried Frees sera probablement la magnétite a partir de laquelle les futures interprétations de la philosophie Digger s’établiront."
Eric Noble Kaliflower: the Intercommunal [Free] Newspape
Il y a trois cent trente ans, en Angleterre, durant les souffrances occasionnées par la révolution Puritaine, un mystique du nom de Gerrard Winstanley commença à faire paraître des manifestes contre le système clérical et seigneurial. Il croyait que Dieu se manifestait directement dans chaque personne, que Sa connaissance à travers les Ecritures était secondaire, que le clergé était superflu et vénal, que puisque tous étaient égaux dans sa Dévotion, personne ne devait être opprimé, tyrannisé ou en état de réduire quiconque à l’état de pauvreté, que la peine capitale, pénale et les châtiments corporels devaient être abolis, que la propriété privée incitait, à la fois, les pauvres à voler et les tuait pour l’avoir fait, que la terre devait appartenir en commun à tous ceux qui la travaillaient, créant un trésor commun où chacun pourrait puiser selon ses besoins (y compris ceux incapables de travailler), que personne ne pouvait acheter ou vendre la force de travail et que l’achat et la vente devaient être abandonnées, puisqu’elles étaient devenues l’art du vol et de l’oppression de ses semblables. Dans une vision, Winstanley a entendu ces paroles, "Travaillez ensemble, mangez le pain ensemble, répandez cela partout." Il pensait que la meilleure chose que puisse faire un homme était d’abandonner son travail et de travailler la terre avec les autres, sur les terres communales que possédaient encore à cette époque presque tous les villages anglais. Quelques mois après la publication de son cinquième manifeste, le plus radical, Winstanley décida de mettre en pratique ce qu’il prêchait et, le 1er avril 1649, lui et un groupe de ses partisans commencèrent à travailler les terres communales près de Cobham dans le Surrey. Au bout de trois semaines, ils avaient été arrêtés et relâchés deux fois, des troupes avaient été envoyées de Londres pour les disperser , ils avaient obtenu une audience avec le commandant de l’armée anglaise pour s’expliquer, avaient vu leurs explications publiées dans un journal londonien, et avaient rédigé leur premier manifeste commun, The True Levellers Standard Advanced, "une déclaration au Pouvoir d’Angleterre et à tous les pouvoirs à travers le monde, expliquant pourquoi des anglais ont commencé d’un commun accord à labourer, fumer et semer du blé sur George-Hill dans le Surrey; par ceux qui ont souscrit, et les milliers d’autres qui ont donné leur accord." Pendant l’année suivante, ils ont continué à ensemencer différents sites, et ont même réussi à bâtir quelques maisons, malgré les procès, les incendies criminels et les agressions. Cependant, le degré de harcèlement s’amplifia, jusqu’à ce que leurs récoltes soient saccagées et leurs maisons incendiées et, quand des accusations criminelles furent formulées contre eux, le mouvement fut totalement arrêté . Il s’étaient donné le nom de "Diggers" ou "True Levellers" (en contradiction à un autre groupe moins radical et plus polaire de l’époque nommé les "Levellers" –ex; ceux qui voulaient aplanir toute les différences de classes ).
Il y a douze ans, une poignées d’acteurs à la conscience sociale développée, inspirés par le travail et les idées des radicaux du Surrey, se sont baptisés "Diggers," et, entre autres choses, ont commencé à distribuer des repas chauds gratuits dans le Panhandle du Golden Gate Park. En plus de la soupe de poulets, les Diggers contemporains fournirent, ou encouragèrent les autres à fournir, des aliments gratuits, des vêtements gratuits, des petits-déjeuners gratuits des hébergements gratuits, des services médicaux gratuits, et tout un assortiment de manifestations culturelles gratuites. À partir de 1966 . Les clients des Diggers -si on peut utiliser ce terme –étaient la population hip en pleine expansion de San Francisco, et , en particulier, les gens de la rue. Les Diggers agissaient avec esprit et bonne humeur, une rapidité et un sens de l’opportunité incroyables. Il est difficile de dire si c’est l’époque qui a immortalisé les Diggers ou si les Diggers ont immortalisé l’époque. Ils travaillaient de façon anonyme, avaient leurs propres outils d’informations et méthodes de communications de bouches à oreilles et opérèrent pendant une année et demie dans un milieu hallucinant évoluant constamment, impliquant des milliers de personnes. La dernière manifestation directement organisée par les Diggers eut lieu en juin 1968, mais des manifestations gratuites et des services dans le même esprit, y compris la distribution sporadique de repas chauds dans le Parc, continuèrent encore pendant plusieurs années, même lorsque les drogues dures se sont installées et le centre des activités s’est déplacé de la rue vers les différents foyers communautaires. La rue, pour ainsi dire, fut réduite en cendres.
Le sol que travaillèrent les Diggers de 1966 n’était pas la terre réelle mais les ordures et les surplus d’une ville prospère et gaspilleuse.. Sinon, leur travail était en tout point semblable à celui des Diggers anglais: ce n’était pas tout à fait un effort pour aider les pauvres mais pour les libérer de l’esclavage du salariat, pour leur montrer ce dont quoi ils étaient dignes et comment pourrait fonctionner la société dans l’idéal.. C’était la qualité politique qui différenciait le travail Digger des missions, centres d’hébergements pour sans-abris, oeuvres de charité, asiles de fous et hôpitaux, qui vaient été gratuits dans chaque pays civilisé depuis des centaines d’années, comme intitutions de dernier ressort accordées à contrecoeur.
En 1966 j’étais à New York, à installer une imprimerie gratuite appelée Carp & Whitefish. A la mi—1967, j’avais imprimé un livre (Marshall : Transit Glory) et en avais un autre en travaux (Whalen : Invention of the Letter). Le livre de Marshall était un petit bidule fantaisiste avec un cordon qui extirpait les pages d’une poche. Il devait être vendu un dollar, et j’espèrais en distribuerentre cinquante et cent exemplaires à la demie douzaine de librairie de New York City spécialisée en poésie moderne. Comme j(avais prévu de m’installer à San Francisco, de façon permanente ou temporaire, j’étais pressé de me débarrasser d’autant de livres que possibles dans l’Est avant de partir. Mais la première librairie (prétendument hip) avec qui j’ai pris contact m’a fait une offre si minuscule que j’ai décidé de vendre moi-même le livre dans les rues et j’ai acheté une licence de vendeur de rue pour deux dollars. Mais j’étais trop occupé à assembler et à relier le livre de Whalen pour vendre celui de Marshall. Un mois plus tard, quand j’ai obtenu ma licence, j’atais en route pour San Francisco avec les deux éditions.
Je suis arrivé à San Francisco au début octobre 1967, et à la fin novembre, j’ai aidé à organiser la communauté dans laquelle je vis maintenant. La communauté s’est développées rapidement, et au début 1968, les Diggers ont commencé à livrer de la nourriture gratuite à notre porte. En avril, à la suite d’une manifestation Digger sur les marches de l’Hôtel de Ville Dave Simpson et Vinnie Rinaldi m’ont convaincu de faire venir mon matériel d’imprimerie de New York et de l’installer à San Francisco pour des publications gratuites. La conversation a ressemblé à peu près à cela : "J’ai entendu dire que tu avais une imprimerie à New York." "Ouais." "On pourrait sûrement utiliser une imprimerie gratuite à San Francisco." "Comment je ferai pour la faire venir ici?" (Vinnie:) "Je veux bien aller à New York et la rapporter" Cela ressemblait à une offre hyperbolique et je doutais que quelqu’un s’engage dans de tels embêtements, mais Vinnie l’a fait. Je savais que tout ce que nous imprimerions dès lors serait gratuit mais j’avais des engagements contractuels avec les auteurs pour vendre les deux livres que j’avais apporté de New York. En fait les droits avaient déjà été versés , donc ce n’était pas un problème. En mai, Richard Brautigan me fit remarquer que distribuer un livre gratuitement était une aussi bonne manière de faire qu’une autre, et en y réfléchissant, j’ai réalisé qu’un livre pouvait être distribué d’un seul coup à un public approprié. Le 14 juin, et avec la bénédiction de l’auteur, des membres de la communauté distribuèrent 900 exemplaires du livre de Whalen au public venu assister à une lecture de poésie gratuite à Glide Church, au moment même où Philip Whalen montait sur l’estrade Le livre de Free Wheelin' Frank 666 fut distribué par les Diggers durant la même séance. Le livre de Marshall fut distribué plus tard lors des premières manifestations du mouvement gay.
Je suis arrivé à San Francisco au début octobre 1967, et à la fin novembre, j’ai aidé à organiser la communauté dans laquelle je vis maintenant. La communauté s’est développées rapidement, et au début 1968, les Diggers ont commencé à livrer de la nourriture gratuite à notre porte. En avril, à la suite d’une manifestation Digger sur les marches de l’Hôtel de Ville Dave Simpson et Vinnie Rinaldi m’ont convaincu de faire venir mon matériel d’imprimerie de New York et de l’installer à San Francisco pour des publications gratuites. La conversation a ressemblé à peu près à cela : "J’ai entendu dire que tu avais une imprimerie à New York." "Ouais." "On pourrait sûrement uyiliser une imprimerie gratuite à San Francisco. " "Comment je ferai pour la faire venir ici?" (Vinnie:) "Je veux bien aller à New York et la rapporter" Cela ressemblait à une offre hyperbolique et je doutais que quelqu’un s’engage dans de tels embêtements, mais Vinnie l’a fait. Je savais que tout ce que nous imprimerions dès lors serait gratuit mais j’avais des engagements contractuels avec les auteurs pour vendre les deux livres que j’avais apporté de New York. En fait les droits avaient déjà été versés , donc ce n’était pas un problème. En mai, Richard Brautigan me fit remarquer que distribuer un livre gratuitement était une aussi bonne manière de faire qu’une autre, et en y réfléchissant, j’ai réalisé qu’un livre pouvait être distribué d’un seul coup à un public approprié. Le 14 juin, et avec la bénédiction de l’auteur, des membres de la communauté distribuèrent 900 exemplaires du livre de Whalen au public venu assister à une lecture de poésie gratuite à Glide Church, au moment même où Philip Whalen montait sur l’estrade Le livre de Free Wheelin' Frank 666 fut distribué par les Diggers durant la même séance. Le livre de Marshall fut distribué plus tard lors des premières manifestations du mouvement gay.
Au début août 1967, "Mutants Commune," un long essai poétique au sujet du matérialisme américain revu et corrigé par la contre culture de Haight-Ashbury, y compris la gratuité, est apparu dans le Berkeley Barb. Il traitait de la nouvelle culture communautaire qui n’avait duré qu’entre septembre 1966 et avril 1967, quand elle fut anéantie par les médias, le tourisme, le commerce, les drogues dures et la violence. En effet, en avril 1968, ces facteurs s’étaient développés dans Haight au point de priver les Diggers de leur principale scène et auditoire. Même avant cela, chercher un Digger c’était chercher un homme honnête: presque tout le monde se revendiquait comme l’un d’entre eux . Le terme fut repris par les médias et abandonné, petit à petit, par ceux qui l’avait emprunté à l'histoire anglaise . Ce groupe, encore assez peu nombreux et étroitement uni, commença à se concevoir comme le Collectif Ville Libre et, de fait, leurs yeux se tournaient de Haight vers la Ville. En avril eut lieu deux manifestations quotidiennes majeures du projet Ville Libre, sur les marches de l’hôtel de Ville et l’occupation d’une maison victorienne condamnée par la Redevelopment Agency, sur Verona Street, dans ce qui est maintenant le Yerba Buena Gobi. Les manifestations quotidiennes avaient pour but de demander que les bâtiments vides appartenant à la municipalité soient restitués aux habitants pour qu’ils les réhabilitent et y vivent gratuitement, que la nourriture et le matériel en surplus soient distribués gratuitement par le canal de dix magasins de quartiers gratuits loués par la ville, que des moyens d’imprimerie et des camions soient mis à disposition pour la dissémination d’informations gratuites, que des moyens matériels soient alloués aux quartiers pour des célébrations autonomes et que les permis ne soient plus nécessaires pour organiser des manifestations dans les parcs et autres espaces publics . La municipalité ignora les demandes du Collectif et les bâtiments sur Verona Street furent démolis. Le Premier mai, une magnifique Convention pour la Ville Libre fut organisée au Carousel Ballroom-- une nuit entière baignée d’acide et de danses . Puis, quelques jours après la lecture de poésie à Glide, le Collectif Ville Libre organisa sa dernière manifestation, la célébration du solstice d’été de 1968 qui devait avoir lieu dans tous les parcs de la ville mais ...qui ne se fit pas. Les Diggers avaient été le fer de lance du libre et gratuit à San Francisco pendant une année et demie –et ils étaient pompés--ou peut-être pas vraiment intéressés par le nouveau jeu dans lequel ils étaient engagés. Ils se retirèrent de la scène avec élégance , laissant derrière eux une tradition et une envie de liberté et de gratuité qui persistent encore à San Francisco dix ans plus tard.
Ils laissèrent aussi derrière aux un résumé tangible de leurs idéaux, les Digger Papers, une collection de vingt pages d’écrits , parue en août 1968 sous deux formes: Le No. 81 de The Realist et une version gratuite qui fut distribuée dans les rues de San Francisco. Paul Krassner donna aux Diggers 40 000 exemplaires de la version gratuite contre les droits de reproduction dans The Realist. Ce sont un mélange d’articles et de matériaux originaux extraits de tracts distribués dans la rue, un coup double porté à la culture américaine, avec comme prescription une Ville Libre et Gratuite, esquissée comme un Réseau de Communication Gratuit, un Centre de Distribution de Nourriture Gratuite, de réparations automobiles gratuites, et caetera, tout cela à travers dix huit services, incluant un service "d’armuriers et de réparation d’armes" à faire dresser les cheveux sur la tête. (Dans l’ensemble, les Diggers étaient non-violents en pratique mais non en principe.) . Quelques années après avoir été distribués si généreusement, les Digger Papers disparurent, peut-être à cause de leur format jetable, Peu de gens ont maintenant entendu parler de ce pamphlet, qui pour nous, fut une Bible.En 1649 comme en 1966, au milieu d’un bouleversement social et religieux drastique, la gratuité fut mise en avant comme un idéal dont le temps était venu –une façon de nourrir et de prendre soin d’un nombre grandissant de personne affamées et sans travail. Mais la gratuité de 1969 avait non seulement une consistance mais aussi une saveur subtilement différente. Au sein des communautés Kaliflower, la gratuité n’était pas absolument nécessaire à la survie (même si elle rendait la vie beaucoup plus facile). Pour nous, elle se transforma en façon d’exprimer le sentiment de communauté. Les membres d’une familles nucléaire ne se vendent ni n’achètent généralement rien entre eux, sont en réalité communistes, et nous souhaitions l’intimité de la famille nucléaire au sein des communautés. Nous voulions une société de communautés si proches les unes des autres que chacune et chacun se considèreraient comme des frères et soeurs. Cela devint la raison d'être de la gratuité inter communautaire et la gratuité devint la caractéristique des communautés. Par conséquent, la gratuité fut appliquée après 1969, pas strictement en raison de la faim,. Elle s’est révélée être un idéal avec plus d’une corde à son arc.
Pendant l’époque où j’ai édité la Chicago Review, j’ai peu a peu compris que ma vocation dans la vie était l’art, et à ce moment, à la fin de mes vingtièmes années, je tenais pour acquis que l’on devait faire tout son possible pour gagner sa vie en pratiquant sa vocation. Mais dans les faits, seule une petites poignée d’artistes que je connais, ou ai connu, vivent de leur art. Je me suis demandé ce que valait un travail artistique. Combien vaut un poème ? Quand j’éditais la Reviewj’avais mis en place un barème de rémunération des collaborateurs -- 5$, 10$, 15$, 25$--des sommes données, qui, je l’espérais, faisaient penser aux bénéficiaires que leur travail avait de la valeur. Mais après avoir écrit un livre, et avoir souffert de l’humiliation de le voir traité par l’éditeur comme un morceau de bidoche, après avoir vu mes livres de Marshall, reliés chacun par deux cordelette, traités par un libraire comme des pendeloques de Greenwich Village, j’en ai conclu que l’art n’appartenait pas au marché, étant qualitativement différent des côtelettes de porcs et de la bijouterie fantaisie. L’art est l’émanation d’un esprit et ne peut pas être mis à prix. Quelle étiquette de prix peut être collée sur un Moby-Dick? --qui a désormais engraissé des milliers d’éditeurs, de candidats au doctorat, de professeurs d’université, de traducteurs, de marchands aux étagères pleines de livres, d’acteurs, de maquilleurs, sans parler d’affamés de spiritualité – comme si il s’agissait de la table d’un roi. Quand je suis arrivé à San Francisco, la dernière pierre de cette édification de raisonnement s’est mise en place. Laisse les autres garder un oeil sur le marché et transformer leur art en dollars; en ce qui me concerne, le mien était inestimable—il devait être transmis. Pour autant, ce n’était pas une satisfaction de l’ego, mais la reconnaissance que mon art ne m’appartenait pas mais qu’il était un esprit du Grand Au-Delà qui s’infiltrait en moi. Ou, à l"époque, il s’agissait moins d’un esprit que d’une rivière de feu sur laquelle je tanguais, qui courrais dans mon corps, transformant mes bras et mes doigts en aiguilles incandescentes. Faire payer pour cela ? Autant louer le ciel aux mouettes.
La question du gagne-pain s’impose: quand vous donnez le travail que vous aimez faire, comment gagnez-vous votre vie ?
Au cours de la révolution industrielle, le terme "gagner sa vie" a perdu peu à peu son sens Si la complexité technologique de notre culture était soudainement réduite à l’échelle humaine,--un centième du nombre d’automobiles, plus de gratte-ciels, d’autoroutes, d’avions à réaction, de projets de réaménagement, de couteaux à découper électriques,-- il y aurait un important chômage parce que des machines sous surveillance électronique feraient la plupart du travail. (Seule le décalage entre la spirale grandissante des technologies superflues et leur automation conservent autant de jambes et de bras employés ) En fait, un raisonnement juste et éclairé conduirait à l’abandon de la révolution industrielle pour revenir à une production de travail intensif—juste pour occuper les gens et les rendre heureux . En d’autres termes, vous ne gagnez pas du tout votre vie. Vous réalisez un travail inutile ou occupationnel, et vous êtes payés pour cela en partie pour vous empêcher de fomenter une révolution. Pourquoi ne pas utiliser les machines, bazarder les gadgets, et payer les gens juste pour être en vie? C‘est une question philosophique, esthétique peut-être, au-delà du champ de l’actuelle réflexion. Ce que je veux dire, c’est que, dans les domaines technologiques, la notion de "gagner sa vie" a perdu le sens qu’elle avait pour des fermiers, des boulangers, des meuniers, des maçons, des couteliers, des fabriquants de chariots, des forgerons, des tonneliers et tous les autres artisans du dix huitième siècle qu’étaient nos ancêtres dans les faits et par le nom. Si gagner sa vie est une imposture et non une activité intègre et honorable, quelle perte de temps est-ce, si vous pouvez survivre d’une autre manière? Et si vous pouvez survivre d’une autre manière, pourquoi ne pas devenir le maître-artisan que vous avez toujours rêvé d’être et donner vos productions à ceux qui en ont besoin?
Les Bouddhistes, en particulier les autochtones, font grand cas des moyens de subsistance appropriés. Mais qu’est ce qu’une manière de vivre appropriée dans un réseau d’avidité multinational d’entreprises capitalistes? Chaque aspect de notre vie est empoisonné par la réalisation de profits excessifs, par la spéculation immobilière, par les manipulations en bourse, par la fixation des prix, par la construction d’armement, par la violence de la publicité,par la consommation ostensible, par des pratiques professionnelles injustes, par la prolifération de l’ automobile, par le"réaménagement", la pollution chimique des aliments, de l’air et de l’eau, la déforestation, l’exploitation minière à ciel ouvert, l’élevage intensif des volailles, le génocide des mammifères pour leur peau, leurs défenses ou leur viandes-- la liste des et caetera remplirait un livre. Même si vous êtes devenus un simple maître-artisan, il est impossible de vous louer votre boutique, acheter des matériaux de base ou accepter un paiement pour votre production sans soutenir implicitement des affaires ou des pratiques douteuses.. Jamais dans mes quarante sept années d’existence, un commerçant intègre ne m’a demandé la provenance de l’argent avec laquelle je l’ai payé. Dans cette société, l’argent couvre, en les maintenant hors de la vue, toutes les activités immorales pratiquées pour la gagner. Si vous voulez vraiment vivre de la bonne manière, il n’y a pas beaucoup de choix qui s’offrent à vous. Vous pouvez faire sécession de la société et installer une communauté indépendante avec vos amis, sur le modèle de the Farm dans le Tennessee (sans affirmer qu’ils soient totalement propres eux non plus), avec sa propre organisation du travail et d’échanges, ou vous pouvez devenir un hors-la-loi, pour autant que votre revenu nécessaire à votre survie et votre rendement soient assurés, quelqu’un dans la lignée de Robin des Bois. Etre un hors-la-loi suppose que la méthode même utilisée pour gagner votre vie aide à pervertir le système économique de manière significative, tout en apportant la justice et la compassion dont il manque. Ce n’est pas suffisant de pervertir le système économique –un détrousseur de banque peut faire cela—ni de pencher du côté du petit et de l’humain –comme les industries artisanales et le Briarpatch Network cherchent à le faire. Une petite affaire peut être une excellente thérapie pour des individus qui cherchent à décrocher de la course des rats , mais ses effets sur l’ordre établi économique sont douteux. Il n’existe pas de différence entre un magasin d’aliments hip tenu par un ancien cadre publicitaire et celle d’un straight qui voudrait prendre le contrôle de Safeway si possible mais qui ne dispose pas du savoir-faire ou des capitaux. Le capitalisme multinational n’est composé que de petites affaires devenues grandes . Tous les monstres paraissent mignons—et inoffensifs—quand ils sont petits.
Les affaires sont une maladie accoutumante comme l’alcoolisme. La plupart des alcooliques qui ont suivi un traitement savent qu’il vaut mieux ne rien boire du tout plutôt que de boire modérément. Lire la Briarpatch Review m’a toujours mis mal à l’aise. C’est comme lire des témoignages d’ex-poivrots essayant de se convaincre qu’ils savent comment boire modérément. Ou comme lire des confessions sentimentales qui prétendent qu’acheter et vendre, que l’offre et la demande, et tout le système de l’argent, du marché et de l’accumulation de capital ne sont pas si mauvais qu’ils en ont l’air, et, qu’en fait, si on les regarde bien, ils ont même l’air gentils.
Finalement, pour beaucoup d’entre nous dans les arts, le revenu annuel garanti est déjà assuré sous la forme de subventions de fondations, CETA, CAC, NEA, ou SSI—sans parler de Medi-Cal et des bons d’alimentation Quelques personnes prétendent que les artistes représentent un segment atypique de la société , mais je crois comme Pindar(?), que "lorsque les poètes changent leurs modes les murs de la cité tremblent"--par exemple, que les artistes sont les signes avant-coureur de ce que le reste de la société fera bientôt. Je me souviens de la demie boîte de riz avalée sur une étagère à New York—il y a juste dix sept ans --- et je suis reconnaissant de ne pas avoir de soucis quant à ma survie immédiate; et cela me heurte qu’un artiste avec une subsistance assurée veuille en plus de cela des droits d’auteur, des pourcentages sur les entrées et ainsi de suite. (De temps à autre, un frisson de paranoïa parcourt le dos de certains artistes que je connais et il ou elle dit, "et si tes subventions sont supprimées?" et je réponds "Et alors? Alors tu retournes vendre ton cul, ton temps ou ton art , tout comme tu le faisais auparavant." "N’avons-nous pas oublier comment faire?" "La faim te donneras un cours de rattrapage en une journée.")
La gratuité est une attitude tout aussi pertinente qu’il y a dix ans. L’avidité et l’égoïsme sont potelées et bien portantes dans leurs nouveaux et élégants manteaux de vison multinationaux Bien sûr, il existe aujourd’hui le People's Food System et autres entreprises "socialistes" –pour ceux qui aiment voir le prix "révolutionnaire" des Rice Krispies "révolutionnaires" s’aficher sur des caisses enregistreuses "révolutionnaires" .
La gratuité est totalement différente de ces douteux et sinistres communiqués financiers en derni-re page du CoEvolution Quarterly, qui prétend tout dire mais qui devient rouge ou noir, diminue ou augmente selon les caprices ou l’interprétation de l’éditeur. qu’est-ce qui nous ennuie. Pourquoi nous emmerde-t’il ? Pourquoi veut-il nous faire penser qu’il y a ici réellement quelque chose à examiner ? Pouvons-nous réaliser un audit de ses livres comptables ou changer ses projets? (le CoEvolution Quarterly est un bon exemple de ce que nous pourrions appeler le capitalisme réformiste. ‘L’idée que, si vous êtes honnêtes dans vos opérations financières où si vous mettez de côté un peu de vos bénéfices pour des bonnes causes célèbres, ou encore si vous crééez vous même une fondation à but non lucrative, vous êtes automatiquement absous de la responsabilité pour le système économique dans lequel vous nagez si bien et que vous soutenez avec tant de foi. )
La gratuité fiche la pagaille dans les lois immuables du profit et des pertes. Elle fait se gratter la tête aux filous qui disent "quelqu’un doit payer en fin de compte ,' (La réponse est, "tu peux revendre ton modèle économique à la Harvard Business School, je n’en voudrais pas pour rien.") La gratuité introduit la magie dans la vie quotidienne. L’acte gratuit. Il nous rappelle que l’humour et l’illogisme joueur l’illogique font partie de la condition humaine. Une centaine de Nouveaux Jeux que le CoEvolution Quarterly pourrait sponsoriser ne rattraperont jamais l’une de ses pages financières guindées et mortellement ennuyeuses. La gratuité pointe le fait que l’argent est devenu une fin et non un moyen dans notre culture, et que quand les gens en sont privés soudainement, ils doivent encore obtenir ce dont ils ont besoin auprès les uns des autres –point sur lequel devrait se focaliser l’attention.
La gratuité provoque un frisson dans le dos de ceux qui mesure tout à la même aune. Et savoir que quelque chose existe sans qu’ils ne puissent l’acheter les frustrent et les inquiètent.. De même, ceux qui conçoivent l’argent comme un gros nuage avec un potentiel de bienfaits, quelque part dans l’espace intersidéral, quelque part entre la parapsychologie et le nucléaire, ils ne savent pas si ils doivent considérer la gratuité comme un ami, un ennemi ou un autre type d’énergie.
La gratuité touche une corde dans le coeur des pauvres—la joie d’être invités à faire quelque chose, plutôt qu’empêchés. Penser au fait d’aller voir un film que vous avez toujours voulu voir, -- un bon film—et il est gratuit—et vous n’avez pas à vous préoccuper de savoir si vous pouvez vous le permettre – ou d’être piqué en resquillant—et vous en parlez à tous vos amis—et même si vous oubliez votre porte-feuille, çà n’a pas d’importance –et il n’y a pas une harpie derrière une boîte pour les donations pour vous faire sentir coupable—en fait, il n’y a pas de boîte – c’est réellement gratuit—complètement gratuit.
La gratuité pourrait faire vibrer une corde dans le coeur des nantis si ils laissaient faire—la joie de "traiter " tout le monde en leur faisant bénéficier des mêmes bonnes manières bourgeoises réservées habituellement aux invités et aux proches "Ah, Mr. Toutlemonde un morceau ou deux?"
La gratuité offre aux pauvres gens ce qu’ils ne pourraient pas se permettre autrement et apprécier, et si la qualité du travail gratuit est bonne, elle leur apprend ce qu’ils méritent. (je ne peux résister à citer la réponse d’Allen Ginsberg à la question de savoi pourquoi il ne passait pas plus de temps et ne consacrait pas plus d’énergie en travaillant avec les gens humbles, le sel de la terre, plutôt qu’avec des étudiants d’universités et autres publics des classes moyennes, "Mais le sel de la terre n’a pas besoin d’enrichissement spirituel. Ceux qui en ont besoin sont les plus appauvris, les fanatiques de la routine de la Classe Moyenne")
La gratuité libère les artistes du besoin de tromper, de se moquer ou de flatter les clients payantset leur donne une liberté d’expression grisante . La gratuité supprime également toute excuse pour être superficiel, kitsch, ou "professionnel," obligeant l’artiste à être authentique. Mais vous devez commencer en ayant un peu de provisions, parce que si vous êtes un artiste largué pondant un travail dont personne ne veut parce qu’il est mauvais ou difficile à décrypter, la gratuité ne résout rien, lui donne en fait une mauvaise réputation. Il est d’une importance capitale pour l’art gratuit d’être éclatant afin de surmonter l’idée reçue que ce qui est donné est inférieur ou motivé par des arrière-pensées.
La gratuité abolit beaucoup d’opérations bancaires, de comptabilité et de facturation, mais encore plus important,elle peut freiner la croissance de votre projet et le maintenir petit et personnel. La gratuité est une protection intégrée. Elle empêche votre projet de développer une orientation de masse avec des centaines d’employés et d’accumuler des profits pour les capitaliser; au contraire, plus vous donnez et plus vous perdez. Plus vous réussissez et plus vous perdez. Donc, vous restez petit pour rester ouvert.
La gratuité s’accorde parfaitement avec les deux autres meilleurs remèdes à notre culture sur-industrialisée--remèdes que tout citoyen peut appliquer parce qu’il n’y a pas besoin d’une Armée Rouge pour les mettre en pratique : Rester petit et rester dans un cadre personnel. Pour un artiste, les trois remèdes ensembles supposent un certain nombre de choses à faire et à ne pas faire que beaucoup d’entre nous ont pratiqué à San Francisco pendant une décennie avec bonheur . La liste ressemble étrangement à des conseils d’ordre religieux et ce n’est peut-être pas une coïncidence Travaille de façon anonyme, évite les médias, ne soit pas une star, concentre-toi sur ton travail et non sur ton identité professionnelle, sert uniquement les personnes avec qui tu peux parler et parle leur., abandonne les ambitions de richesse, de célébrité et d’atteindre un public de masse.
Depuis longtemps, j’ai reconnu des connotations religieuses dans le travail d’artistes "laïques", de professeurs ordinaires, de travailleurs, de cafetiers et même de fonctionnaires de la Redevelopment Agency. Puisqu’il est presque universellement reconnu que l’instruction religieuse doit être libre et accessible librement à tous les niveaux de la société, (à l’occasion, vous trouvez des professeurs d’éducation religieuse corrompus, gras comme des punaises, faisant payer leurs services, notamment dans les cultes Nouvel Age, age du Verseau et holistiques), il semblerait logique pour tout le monde que ceux dont le travail possède une telle connotation le mettent à disposition gratuitement. Et même si vous n’êtes pas sûr de vous-mêmes et pensez qu’il n’existe que peu de possibilités pour que votre travail puisse posséder un caractère religieux, pourquoi ne pas pratiquer la politique du doute et le rendre gratuit ?
La gratuité peut ne pas être un idéal aussi ancien, consacré et élevé que d’autres mais il fait son poids. Elle "dressera une scène" d’idéaux et nous aidera à traverser des temps difficiles faute de mieux. Dans le pétrin, la gratuité peut devenir le seul idéal d’un projet.. J’ai ri il y a un an d’une remarque faite par un membre d’une troupe de théâtre locale organisant des spectacles gratuits. Il disait à propos d’une représentation qu’ils envisageaient d’organiser pour collecter des fonds pour eux-mêmes " Le monde n’arrêtera pas de tourner si nous faisons un spectacle payant ". C’est vrai, la terre continuera de tourner comme toujours auparavant, mais ce qui cessera, c’est la troupe de théâtre, maintenue à flot depuis plusieurs années uniquement par l’idéal de gratuité. Un idéal, par définition, est difficile à atteindre et donc vous pouvez vous attendre à connaître des problèmes avec la gratuité. Le principal c’est que cela vous place en décalage avec le reste du monde, si occupé à pianoter sur ses calculettes de poche-- mais il en est ainsi pour tous les idéaux valables. Ils vous mettent en décalage, chacun regardera ce que font ses propres pieds –, alors ne vous inquiétez pas, nagez
Il est instructif -- d’un point de vue tactique – de parcourir la liste de ceux qui s’opposent le plus radicalement à la gratuité .
En premier lieu, les hommes d’affaires qui croient en ce qu’ils
font (heureusement ce n’est pas le cas d’ un sacré paquet
d’entre eux ). Discutez avec eux si vous pensez qu’il en sortira
quelque chose mais si vous voulez obtenir quelque chose d’eux, –
leurs rebuts utilisables ou un rabais spécial – faites-vous plutôt
passer pour un de ces suceurs charitables qui aspirent les saloperies
de leur système économique pour garder leurs trottoirs propres.
Certains salariés sont hostiles à la gratuité parce que si ils la prenaient au sérieux, ils verraient leurs vies gâchées, inutiles, ou se considèreraient eux-mêmes comme des idiots –un peu comme les mères de familles avec la gold star qui soutiennent la guerre du Vietnam
Et puis il y a les jeunes entrepreneurs — des gens hip ambitieux. Ils viennent tout juste d’arriver là où ils pensent que vous êtes, ils connaissent tous vos arguments et cela va être plutôt dur de les convaincre de retourner là d’où ils viennent.. Parfois ils se montrent aussi enragés et hostiles comme peuvent l’être les nouveaux convertis. Parfois cependant, notamment si vous avez à faire à des vendeurs de drogue, avec un soupçon de culpabilité pour vivre sur le dos de la contre culture, ils peuvent être utiles. Est-ce que quelqu’un sait comment soutirer de l’argent à Bill Graham?
Un tas d’artistes, qui ont pris le train de la gratuité en marche à la fin des années soixante et au début des années soixante dix, parce que cela semblait le truc le plus hip à faire, l’ont abandonné avec dédain, maintenant que ce n’est plus à la mode – comme si rien de plus important n’existait que d’être "in". Puisque, en rendant la gratuité chic, Kaliflower les a encouragé à s’en bourrer la tête, je suppose qu’ils pourraient être autorisés à extirper les vieilles modes comme de la paille et les remplacer par de nouvelles sans que l’on se moque d’eux - pour ce qui nous concerne du moins . (Mais çà fait drôle de voir ces femmes et ces hommes mûrs qui ont "aimé Kaliflower" à une époque, faire étalage de leur nouveau style de vie punks—ceux qui ont porté du patchouli portent maintenant des lames de rasoir –ceux qui souriaient stupidement sourient maintenant avec mépris, stupidement ) Quant à ces artistes puces qui ont sauté sur la gratuité parce qu’ils n’arrivaient pas à percer ailleurs, et qui ont sauté dehors à l’occasion de chaque contrat qui se présentait—pourquoi ne trouvent-ils pas un autre vieux chien sur qui vivre et ne nous foutent-ils pas la paix ?
Le mot "gratuit" a plusieurs sens différents. Certains font de l’argent à partir d’ambigüité et d’autres utilisent le mot de façon frauduleuse. Par exemple, il existe des écoles et des universités "gratuites" qui font payer des frais de scolarité. Il existe des offres "gratuites" où vous devez acheter autre chose pour en bénéficier. Il existe des manifestations "gratuites" où des "donations" sont les bienvenues et , en pratique, extorquées . Il va sans dire que si vous acceptez une "donation" pour un service "gratuit" , vous vendez quelque chose, vous ne le donnez pas.
Certains groupes à but non lucratif hip et contre culturels ont peur de la gratuité. Ils la comprennent plus ou moins et n’en diraient pas de mal, mais ils sont cools et d’aucune aide; la gratuité menace la base même de leur existence économique (invariablement une forme mineure de capitalisme renforcée par des subventions gouvernementales directes ou indirectes). Ils négligent la gratuité comme une tour d’ivoire de l’idéalisme et se considèrent comme révolutionnaires pratiquant un réalisme économique (comme une étape sur la route du socialisme). La tactique ici consiste à leur faire comprendre que le réalisme est aussi gnangnan et artificiel que tout ce que les rêveurs auraient pu rêver.. Il est tout particulièrement exaspérant pour eux de nous voir nous obstiner à les considérer comme des systèmes de prélèvements échelonnés, alors que dans le même temps, ils volent tout cet argent gratuit au gouvernement et à d’autres. Ici, je pourrais faire la liste de tous les groupes de dans e et de théâtre subventionnés qui n’ont jamais donné un ticket gratuitement. La tactique est de les persuader qu’ils ne sont pas la Bank of America (pas encore)--juste une bande de hippies se frayant un chemin dans la fosse septique du capitalisme, que tous les chemins sont obligatoirement emplis de contradictions, qu’ils devraient faire tout leur possible pour rester ouverts, flexibles et généreux et que si certains insistent pour faire un tour gratuit hors de la pauvreté et des scrupules, ils devraient juste les laisser faire .
En règle générale, les fondations privées et les instances culturelles gouvernementales sont horrifiés par la gratuité. Elles sont dirigés par des dames et des messieurs qui croient en la libre ( ! ) entreprise ou qui doivent faire semblant . Ils aiment à penser qu’ils fournissent le capital initial pour qu’un projet voit le jour et veulent que les bénéficiaires s’autofinancent ensuite. La réalité est que le projet n’a pas besoin de s’autofinancer réellement mais doit juste donner l’impression d’essayer. Ils se sentent mieux si ils pensent qu’un projet lutte pour survivre mais qu’il n’y arrivera pas (sans leur aide). Ils n’aiment pas les parasites. Qu’eux, leur famille et leur fondation ne sont pas autonomes ne leur vient pas à l’esprit. Quand vous faites une demande de subvention, il semblerait judicieux de mettre en sourdines l’aspect de gratuité de votre travail.
La gratuité n’est pas la panacée universelle-- seulement une humble pratique utile pour mettre certaines choses au clair. Cà n’a jamais vraiment fonctionné, mis à part dans le Surrey et à San Francisco, et pour autant que je le sache, elle aurait besoin d’un environnement très spécifique pour prospérer. Il existe des douzaines d’autres remèdes, tout aussi efficaces, pour les différents maux de la planète, chaque remède ayant ses avantages et ses inconvénients. Utilisez la gratuité lorsque c’est possible. Ce serait une erreur de s’y attacher de façon rigide dans une situation ou un endroit où elle ne fonctionnerait pas ou ne serait pas comprise, tout comme ce serait une erreur de ne pas l’essayer , à cause de préjugés au sujet de sa viabilité. Par exemple, une cuisine à Tanger qui distribuerait une soupe gratuite vous mettrait probablement à dos tous les propriétaires locaux de cuisine et vous seriez arrêté. Par contre, une cuisine qui vendrait de la soupe à bas prix et qui perdrait de l’argent subtilement tiendrait sans doute la route. Vous ne devez jamais ignorer l’écologie locale. Au contraire, vous devez la connaître parfaitement Vous devez savoir d’où vous partez et quelle stratégie sera la plus efficace pour guérir les maux que vous voulez guérir.
Vous pouvez décider que vous avez des raisons primordiales pour vous adressez à un large public (payant) -- sachant que vous pouvez difficilement faire cela sans rabaisser ses aspirations culturelles – car tous les discours adressés à une masse nourrit les médias monolithiques et transforment les êtres humains en nichons de magazine-TV sans aucune culture propre Mais néanmoins vous pouvez penser que ce que vous avez à dire est d’une importance si cruciale et doit être transmis si rapidement que vous souhaitez transformer en bouillie quelques cerveaux de plus. Poète, c’est une décision que tu es le seul à pouvoir prendre—en compagnie de ta conscience (qui est, espérons-le, autre chose qu’une doublure de ton ego). (Je sais que, pour ma part, j’ai cessé de lire certains poètes pour protester contre la piètre qualité, la superficialité et l’aspect mécanique de leurs livres . C’est un paradoxe de genres, ne donnant pas une bonne impression des poètes en question, que, quand ils sont pauvres et inconnus, heureux d’accepter toutes les offres de publications, les amoureux de leur travail leur confectionnent de belles éditions de leur poésie, pratiquement artisanales [bon marché, aussi!!], mais que, lorsqu’ils sont connus avec le choix des les éditeurs, ceux qu’ils ont choisi leur confectionnent des livres horribles, peu pratiques à tenir dans la main et sans considération pour le lecteur..) Mais poète, si tu prends cette décision de tout faire sauter – prends-toi un un après-midi, fais une promenade dans Mission ensoleillé, où les avocats poussent jusqu’à cinquante pieds de haut; apporte-nous un exemplaire de ton dernier livre gravé de ta propre main; fais- nous croire que tu l’as écrit juste pour nous autres froussards; excuse-toi pour la jaquette criarde et poussiéreuse; dis-nous, tout en sirotant une boisson citronnée à base de phosphate confectionnée à partir de l’eau gazéifiée de ton puits - alors que nous sirotons une tasse artistiquement acquise de café jamaïcain Blue Mountain – une drogue que nous utilisons seulement pour rédiger les derniers paragraphes – dis nous que tu es désolé de ne pas avoir servi la muse de libre, mais heureux de n’avoir servi aucune muse du tout.
