"New
Port Huron Statement"
de Tom Hayden
a été
publié
par Avalon Publishing Group comme introduction à
“The
Port Huron Statement : The Visionary Call of the 1960s
Revolution” paru à l'automne 2005.
Ce texte a été reproduit par Truthdig le 10 avril 2006
Notes originales :
[16] La redéfinition soudaine des relations américaines
avec l'Union Sociétique a été décrite
ainsi par Cyrus Sulzberger dans le New York Times thusly: “L'élan
de sympathie pro-soviétique mis en avant durant la guerre pour
soutenir la Grande Alliance avait continué trop intensément
après l'armistice. Cela avait rendu difficile pour le
gouvernement de mettre en place les relations diplomatiques plus
froides que la situation demandait maintenant. Pour cette raison,
...une campagne fut déclenchée pour obtenir un meilleur
équilibre dans l'opinion publique afin de permettre au
gouvernement d'adopter une ligne plus dure” (21 Mars1946). Plutôt
que de chercher la co-existence avec l'Union Soviétique, les
U.S. A commençèrent à parler d'une “guerre
froide” , d'un “rideau de fer” et d'une “main de fer”au
lieu de “dorloter les soviétiques”; Le parti républicain
mena sa campagne électorale en1946 sur un programme
“Republicanisme contre communisme ” et la Chambre de Commerce
U.S. collabora avec le FBI en distribuant une littérature
anti-communiste , tout cela avant la révolution communiste
chinoise et les essais nucléaires soviétiques . Voir
Virginia Carmichael, “Framing History, The Rosenberg Story and the
Cold War,” University of Minnesota, 1993, pp. 32-33.
[17] Voir
Paul Buhle, “How Sweet It Wasn’t, The Scholars and the CIA,”
dans “The New Left Revisited,” Temple, 2003, p. 263. par John
McMillian et Paul Buhle,
[18] Voir Todd Gitlin, “Letter to a
Young Radical” ... Gitlin n'a pas rejoint le camp conservateur mais
s'est rallié selon ses propres termes au “patriotisme
progressiste” qui comprend l'usage de moyens militaires pour
combattre le terrorisme et les dénonciations de manifestants
de rues, comme lors de la convention républicaine de 2004 .
Curieusement, son analyse des nouveaux radicaux dans sa “Lettre”
omet de prendre position sur les guerres d'Irak et d' Afghanistan
[19]Buhle, op. cited, sur le Committee on Cultural Freedom. En
1967, la revue Ramparts révèlait le financement de
longue date par la CIA de la U.S. National Student Association. La
CIA et le Département d'Etat finançaient depuis
longtemps les projets internationaux de la AFL-CIO, destinés à
corrompre les mouvements syndicaux radicaux en Amérique du Sud
et ailleurs.. Selon les auditions de la commission sénatoriale
dirigée par le sénateur Frank Church, la CIA finança
plusieurs centaines d'universitaires sur plus de 200 campus pour
“écrire des livres et autre matériels devant être
utilisés à des fins de propagande.” Voir Zinn, pp.
555-556.
[20] Pour ma propre opinion, voir Hayden, “Rebel,”
p. 79-84; ou Gitlin, op. citée 113-126.
[21] Voir Lori
Wallach et Patrick Woodall, “Whose Trade Organization?, A
Comprehensive Guide to the WTO,” The New Press, 2004.
[22] La
proportion du Produit National Brut américain consacré
à l'aide internationale a décliné de presque 90%
depuis l'époque de la Déclaration de Port Huron , de
0.54% du PNB en 1962 à 0.16% en 2004, plaçant les
Etats-Unis derrière 20 autres nations (N.Y. Times, 18 Avril
2005).
[23] Des récentes victimes de l'accusation de
“mollesse sur la question du terrorisme” ont été
le sénateur U.S. Max Cleland, un ancien combattant
paraplégique de la guerre du Vietnam, en 2002, et bien sûr,
le sénateur John Kerry, ancien héros de guerre décoré,
lors de la campagne présidentielles de 2004
[24] Taylor
Branch, “Pillar of Fire,” 1998, pp. 475-476
[25] A l'époque,
Lewis était le président du Student Nonviolent
Coordinating Committee, l'organisation la plus radicale aux
avant-postes de la lutte pour les droits civiques. Des tentatives
eurent lieu pour éditer et brouiller son discours prononcé
lors de la Marche sur Washington, où il posait une bonne
question “Où est notre parti?” Plus tard, Lewis devint un
représentant élu d' Atlanta au congrès et
premier sponsor du Smithsonian’s African-American Museum, proche de
l'endroit où eut lieu la manifestation de 1963.
[26]
Rosenberg et Karabell, p. 172
[27] Jonathan Rosenberg et Zachary
Karabell, “Kennedy, Johnson, and the Quest for Justice, The Civil
Rights Tapes,” Norton, 2003, p. 31
[28]. 63% de désaccord
envers les Freedom Rides. Taylor Branch “Parting the Waters,
America in the King Years, 1956-63,” Simon and Shuster, 1988, p.
478. Editorial du New York Times, Branch, p. 478 également.
[29] Rosenberg and Karabell, p. 130
[30] Scott Stossel,
“Sarge, The Life and Times of Sargent Shriver,” Smithsonian,
2004, p. 476
[31] Edwin Guthman et Jeffrey Shulman, “Robert
Kennedy in his Own Words,” Bantam, 1988, p. 300
[32] Richard
Parker, “John Kenneth Galbraith, His Life, His Economics, His
Politics,” Farrar, Straus, Giroux, 2005, p. 405. James K.
Galbraith, “Exit Strategy,” New York Review of Books,
Octobre/Novembre 1963. Robert McNamara a confirmé le plan de
Kennedy pour un retrait total en 1965 dans un discours à la
LBJ Library le 1er mai 1995, bas" sur les enregistrements de la
Maison Blanche. Le 4 octobre.1963, un memorandum du Général
Maxwell Taylor déclarait que “Tous les plans auront pour but
de préparer les forces RVN au retrait de toutes les unités
et personnels US d' assistance spéciale d'ici la fin de
l'année civile de 1965.” Dans une conversation avec Daniel
Ellsberg, Robert Kennedy avait déclaré que “Nous
voulions gagner si nous le pouvions, mais mon frère n'a jamais
été déterminé à envoyer des
troupes au sol au Vietnam.... Je sais ce qu'il avait l'intention de
faire Tout ce que je peux dire, c'est qu'il était absolument
déterminé à ne pas envoyer de troupes au sol
.... Nous nous en serions tirés par le haut. On aurait eu un
gouvernement qui nous aurait demandé de partir ou de négocier
avec l'autre côté . On aurait agi comme pour le Laos.”
Ellsberg, Secrets, Viking, 2002, p. 195. Dans une interview
pluss ambigüe et plus ancienne de 1964, alors qu'il exprimait sa
propre opinion sur le Vietnam, RFK avait fourni des réponses
plus évasives aux questions de John Barlow Martin: “Q: Il
n'y a jamais eu d'hypothèse de retrait ? R: Non. Q: Mais en
même temps, aucun projet d'y aller —R: Non.... Tout le monde,
y compris le Général. MacArthur, pensait qu'un conflit
au sol entre nos troupes — blanches et asiatiques —conduirait
seulement au désastre.” “The Unpublished Recollections of
the Kennedy Years,” Bantam, 1988, p. 395. Sur ces questions, je
suis en désaccord avec Noam Chomsky et de nombreux autres qui
prétendent que la politique d'escalade de LBJ n'était
qu'une “continuation de la politique de Kennedy” pour reprendre
les mots de Stanley Karnow cité par Galbraith.
[33]
Michael R. Beschloss, “Taking Charge, The Johnson White House
Tapes, 1963-64,” Simon and Schuster, 1997, p. 439[34] Beschloss, p.
508
[35Beschloss, p. 455.
[36] Selon des participants du SNCC
à la réunion
[37] Beschloss, p. 534.
[38]
Beschloss, p. 532-33
[39] Beschloss, p. 546.
[40] Selon
Daniel Ellsberg, alors au Pentagone, un groupe inter - agences fut
mis en place par le président la veilles des élections
du 3 novembre pour mettre sur pied un plan préparant une
escalade “On ne l'a pas fait une semaine avant parce que ses
objectifs auraient pu être divulgués aux électeurs
... A l'inverse, nous n'avions pas commencer à y travailler le
lendemain ou la semaine suivant l'élection parce qu'il n'y
avait pas de temps à perdre ... Pour nous, ce que pensait
l'opinion publique n'avait pas d'importance.” Daniel Ellsberg,
“Secrets, A Memoir of Vietnam and the Pentagon Papers,” Viking,
2002, pp. 50-51.
[41] Voir Kevin Phillips, “The Coming
Republican Majority” (1968)
[42] Garry Wills, “Nixon
Agonistes,” Signet, 1969, pp. 327-333
[43] Garry Wills, “A
Necessary Evil, A History of American Distrust of Government,”
Simon and Schuster, 1999, pp. 289-298
[44] Garry Wills, “A
Necessary Evil,” Simon and Schuster, 1999, p. 293.
[45] Wills,
p. 293.
[46] Wills, “Nixon Agonistes,” p. 301.
[47]
Hayden, “Rebel,” p. 299
[48] En 2000, par comparaison, j'ai
fait campagne en faveur de Al Gore contre Ralph Nader.
[49] Sale,
[50] Wills, p. 294
[51] Beaucoup d'entre nous étions
visés pour “neutralisation” par le FBI. Voir“Rebel”
pour des documents du FBI . Pour des documents déclassifiés
de contre espionnage du FBI concernant les dissidents, voir Ward
Churchill, Jim Vander Wall, “The Cointelpro Papers,” South End,
1990, 2002.
[52] L' accusation de “zigzag” est de Berman,
p. 109.
Notes du traducteur
(a) Tom
Hayden veut parler ici des Deacons
for Defense and Justice
Contrairement à l'idée communément admise les
Black Panthers ne fut pas la première organisation de défense
armée dans le mouvement noir. Les Diacres pour la Défense
et la Justice fut fondée en novembre 1964 par Earnest "Chilly
Willy" Thomas et Frederick Douglas Kirkpatrick à
Jonesboro, Louisiane pour protéger les militants contre le Ku
Klux Klan.
L'organisation
compta 21 groupes locaux en Louisiane, au Mississippi, et en Alabama.
La confrontation des Deacons avec le Klan à Bogalusa contribua
à obliger le gouvernement fédéral quant à
l'application du Civil Rights Act de 1964 et à la
neutralisation du KKK.
Les
Deacons étaient pour la plupart des anciens combattants de la
seconde guerre mondiale et de Corée. Leur volonté de
répondre à la violence par la violence causa des
tensions avec les militants pour les droits civiques.
L'apparition
des Blacks
Panthers vit
le déclin des Deacons qui disparurent totalement à
partir de 1968.
Nouvelle Déclaration de Port Huron (3ème partie)
Par Tom Hayden
La Stratégie de Réforme Radicale de Port Huron
Si la vision de démocratie participative est toujours pertinente, l'analyse stratégique de réforme radicale au coeur de la DPH l'est aussi. Notre critique de la guerre froide, et des libéraux qui devinrent des combattants anti-communistes de cette guerre, ressemble étroitement à la guerre contre la terreur contemporaine et à ses défenseurs démocrates libéraux. La guerre froide, comme aujourd'hui la guerre contre le terrorisme, était le canevas organisé de la domination sur nos propres vies. Ve monde était bipolaire , divisé entre le bien et le mal, les allés et les ennemis. L'alliance conduite par les Etats-Unis incluait tous les dictateurs, toutes les mafias et tous les politiciens véreux du monde qui se déclaraient anti-communistes. Elle a dédaigné les quelques 70 nations non-alignées jugées trop compréhensives envers le communisme. Les Etats-Unis et ses alliés entreprirent des actions violentes ou subversives contre tous les gouvernements qui comprenaient des communistes ou des “pro-communistes”, même si ceux-ci avaient été démocratiquement élus, comme au Guatemala (1954) et au Chili (1970). Au plan national, les communistes américains qui avaient aidé à construire les syndicats du secteur industriel, le Congress of Industrial Organizations, la défense des Scottsboro Boys et l'intégration raciale dans la plus grande ligue de baseball, qui s'étaient joints à la guerre contre Hitler, furent soudainement licenciés ou placés sur listes noires en tant que "anti-américains" , au nom des sympathies très pro-soviétiques qui avaient été populaire durant la seconde guerre mondiale [16]
Les parallèles entre les alliances de Washington durant la guerre froide et la coalition de la guerre contre le terrorisme d'aujourd'hui (incluant des dictatures instables comme le Pakistan), et entre la période de chasse aux sorcières de McCarthy et les rafles contre les suspects musulmans dans le cadre du Patriot Act d'aujourd'hui sont aussi étranges qu'inquiétants. A l'époque, le "réseau d'espionnage atomique" omniprésent; aujourd'hui, l'omniprésent Al Qaeda. L'externalisation de l'ennemi craint, omniprésent, secret, de religion et à la nationalité étrangère "communiste" ou "terroriste", le flot de peur provoqué par les "alertes au terrorisme" et le sensationnalisme des médias, la prédominance des dépenses militaires au détriment de toute autre priorité, et le renforcement constant d'un Etat de Sécurité Nationale, tous ces thèmes de la guerre froide ont revécu au travers de notre nouvelle croisade nationale.
Bien sûr, la "menace" de la violence n'est pas imaginaire. Des militants enragés ont attaqués des américains innocents et sont susceptibles de recommencer. Le budget de 30 milliards de $ de notre gouvernement, consacré aux renseignements, n'a pas réussi à les en empêcher. Mais ceux qui remettent en cause les priorités militaires actuelles ou osent parler des racines du mal - en citant la misère et la pauvreté abjectes des milliards d'êtres humains qui ont contribué à la montée du communisme par le passé et du militantisme islamique aujourd'hui - sont trop souvent rejetés d'emblée comme sympathisants de l'ennemis ou pacifistes mous, à qui ont ne peut pas faire confiance sur les questions de sécurité nationale. (L'historien Arthur Schlesinger les appelaient durant la guerre froide "les sentimentalistes, les utopistes, les pleureuses,” [17] Aujourd'hui, ils sont accusés de "blâmer l'Amérique en premier" par des critiques allant de la néoconservatrice Jeane Kirkpatrick à l'ancien leader du SDS Todd Gitlin. [18] Durant la guerre froide, la CIA finançait systématiquement une classe non officielle de libéraux anti-communistes , allant de l' American Committee for Cultural Freedom à la AFL-CIO en passant par la U.S. National Student Association. [19] Il existe un lien direct, généalogique même, entre les dirigeants de ces groupes tels que Irving Kristol et Norman Podhoretz, et leurs descendants neoconservateurs comme William Kristol, éditeur du Weekly Standard, et John Podhoretz, entre la célébration du "Siècle américain" des années 1940 et le projet néoconservateur d'aujourd'hui du Committee on the New American Century. Quant à la définition de "l'ennemi" durant la guerre froide, c'était une conspiration orchestrée de Moscou et menée par une myriade de régimes et de partis fantoches ; aujourd'hui, c'est Al Qaeda, un réseau invisible consolidé et contrôlé par Osama ben Laden et une poignée de conspirateurs.
La Déclaration de Port Huron se dissociait totalement de l'Union Soviétique et de l'idéologie communiste , de la même manière exactement que les opposants à la guerre aujourd'hui condamnent le fondamentalisme religieux de Al Qaeda et la terreur contre les civils. Mais la DPH enfreignit tous les tabous en identifiant la guerre froide elle-même comme le système qui bloquait nos aspirations. A cause de cela, le SDS fut accusé de ne pas se montrer suffisamment anti-communiste par quelques-uns de ses instigateurs de la vieille gauche libérale, profondément engagés dans la croisade libérale anti-communiste. [20]
La vérité repose dans le contraste entre les expériences générationnelles : Nous étions inspirés par le mouvement pour les droits civiques, par l'espoir de mettre fin à la pauvreté, avec le fossé entre la promesse démocratique et et les inégalités comme réalité . La guerre froide monopolisait l'attention de notre pays et nos priorités budgétaires allaient contre nos ennemis de l'extérieur plutôt que contre nos ennemis domestiques. La course aux armements nucléaires et l'économie de guerre permanente drainaient toutes les ressources qui auraient pu être dévolues à mettre fin à la pauvreté et à la faim, que ce soit dans le pays ou au bénéfice des miséreux de la planète. La plupart des libéraux, pas tous, que nous avions pris pour modèles, abandonnaient leurs traditions idéalistes et devenaient les alliés du complexe militaro-industriel. Aujourd'hui, un glissement semblable se produit au sein du parti démocrate. Malgré leurs racines qui plongent dans le mouvement des droits civiques et dans les programmes anti-pauvreté, des membres de cet establishment sont devenus les dévôts d'un programme au profit des grandes entreprises, encourageant la privatisation des richesses nationales de l'Amérique Latine au Moyen-Orient, créant une Organisation Mondiale du Commerce anti-démocratique, dont les règles prises au pied de la lettre définiraient le New Deal comme une “restriction de la concurrence.”[21] Avec les attentats du 11 septembre 2001, beaucoup de ces mêmes libéraux ont tourné le dos à leur passé dans le mouvement contre la guerre du Vietnam où à leurs engagements dans les campagnes de Eugene McCarthy, Kennedy et McGovern , pour aider à faire passer le Patriot Act, à envahir l' Afghanistan et l'Irak, à justifier l'usage de la torture et de la détention extra-judiciaire, et à étendre l' appareil de Sécurité Nationale à la Big Brother , tout en laissant les Etats-Unis à la traîne des pays industrialisés dans ses contributions aux programmes des Nations Unies pour combattre la faim, l'illetrisme et la polution des eaux potables [22] Comme durant la période de guerre froide, tout homme politique qui conteste ces priorités, même si il est un ancien combattant décoré, sera accusé d'être mou sur la question du terrorisme et menacé concrètement de défaite politique. [23]
La Déclaration de Port Huron appelait à une coalition des mouvements sociaux : des droits civiques, pacifistes, ouvriers, libéraux et étudiants . C'était une formulation originale pour l'époque, rompant avec le centralisme des organisations syndicales ou ouvrières qui avait été la règle à gauche depuis des décennies, et qui a causé denouveau quelques grincements de dents chez nos ainés . La déclaration réaffirmait que le syndicalisme était vitale pour tout changement social tout en accusant le "mouvement" syndical d'être devenu “éculé.” La vision de Port Huron était de loin beaucoup plus populiste, plus classe moyenne, plus sur orientée sur la qualité de la vie que les programmes habituels de la gauche.. L'élection d'un président catholique irlandais en 1960 symbolisait l'assimilation souhaitée des ethnies blanches dans la classe moyenne et permettait d'espérer que viendrait le tour des gens de couleur. La question de l'intégration raciale n'était que peu discutée. Les femmes n'avaient pas commencé à contester le patriarcat. L'environnementalisme n'avait pas encore assailli la métaphysique de la “croissance.” Et donc, nous pouvions envisager d'unifier pratiquement tout le monde autour de la réalisation du rêve du New Deal. La Déclaration de Port Huron reliait les problèmes entre eux, non pas sous forme de catalogues, ni comme gestes envers des mouvements de sensibilité diverses, mais plus globalement, en affirmant que les mouvements pour les droits civiques, la paix et contre la pauvreté pouvaient réaliser leur rêve en re-monopolisant l'attention de l'Amérique sur des priorités domestiques négligées plutôt que sur la guerre froide.
Le document contenait aussi une stratégie électoraliste explicite électorale, imaginant le “réalignement” du parti démocrate au sein d'un instrument progressiste. La stratégie visait à affaiblir les éléments racistes “Dixiecrates” du parti grace au mouvement pour les droits civiques du Sud et à son réseau national de soutien. Les Dixiecrates ne contrôlaient pas seulement la politique économique ségrégationniste menée dans le Sud mais également les comités clefs dont dépendaient les dépenses militaires au Congrès. Les racistes étaient aussi des faucons. En sapant l'influence des ségrégationnistes du Sud, nous pourrions affaiblir aussi les soutiens institutionnels en faveur de l'accroissement des dépenses militaires et l'anti-communisme virulent. Le parti se "réalignerait" donc, et les blancs du Sud rejoindraient le parti républicain alors que les noirs adhèreraient au parti démocrate, qui maintiendrait au plan national sa ligne politique libérale en faveur du New Deal . A travers ce réalignement, certains d'entre nous révions qu'une coalition libérale-radicale pourrait parvenir au pouvoir en Amérique - de notre vivant, grace à notre travail.
C'est le défi qu'a relevé le SDS : Aller à l'encontre “d'un anti-communisme irrationnel” pour demander des pas vers la réduction des armements et le désarmement, pour drainer les milliers de milliards de dollars consacrés à l'armement vers l'éradication de la pauvreté dans le pays et à travers le monde. C'était le genre de pensées inspirées dont sont souvent capables les jeunes, mais c'était également pertinent dans le contexte de l'époque.Après Port Huron, Haber et moi nous sommes rendus à la Maison Blanche pour mettre au courant de nos travaux Arthur Schlesinger, en espérant susciter un dialogue sur les nouveaux mouvements . Il y avait une poignée de libéraux employés à la Maison Blanche comme Harris Wofford et Richard Goodwin qui semblaient montrer quelque intérêt. Nous disposions aussi de fonds provenant de Walter Reuther, président des United Auto Workers (dont l'assistante, Mildred Jeffrey, s'est révélée être la mère de Sharon Jeffrey, une militante du SDS de Ann Arbor )
L'histoire a totalement ignoré, ou oublié, combien nous avons été proches de concrétiser cette vision centrale de la Déclaration de Port Huron. Le président John Kennedy et ses alter ego à Moscou réfléchissaient à un abandon historique de la course aux armements de la guerre froide, réflexions que le président exprimera très explicitement peu de temps avant d'être assassiné. A un moment où ses généraux réfléchissaient sur la politique de première frappe, Kennedy plaidait pour un traité d'interdiction des essais nucléaires et présentait une vision d'après guerre froide en août 1963, trois mois avant son assassinat.. A la même époque, les positions de Kennedy sur les droits civiques et la pauvreté évoluaient aussi rapidement. Tout d'abord, les Kennedy furent déconcertés par les Freedom Riders, avec le ministre de la justice Robert Kennedy se demandant à voix haute si nous avions “à coeur l'intérêt majeur du pays ” ou si nous fournissions “une bonne propagande pour les ennemi de l'Amérique" [24] On entend le président Kennedy sur un enregistrement réalisé à la Maison Blanche traiter le Student Nonviolent Coordinating Committee (SNCC) et son futur président John Lewis , [25] de “fils de putes.” [26] “Le problème avec des gens comme vous,a t'il dit sèchement un jour, c'est que vous voulez trop, trop vite.” [27] En ce sens, les Kennedy reflétaient, et ne façonnaient pas, l'opinion du pays. 63% des américains étaient opposés aux Freedom Rides qui avaient précédé Port Huron. Le New York Times était d'avis que“la non-violence qui provoque délibéremment la violence est une contradiction logique” . Le président Kennedy, qui, au début, était opposé à la Marche sur Washington parce qu'elle était trop provocante politiquement, changea d'avis par la suite et reçut la direction du mouvement pour les droits civiques à la Maison Blanche [29] Au moment de son assassinat, lui et son frère étaient presque devenus des “frères” au yeux de cette direction. En plus de son destin commun avec la cause des droits civiques, le président Kennedy était à l'origine de l'intérêt de l'opinion publique pour la lutte contre la pauvreté , après avoir lu et recommandé la lecture de “The Other America.” de Mike Harrington. Un des desseins premiers de la Guerre contre la pauvreté était, selon une biographie de Sargent Shriver, “d'encourager les pauvres à manifester contre la structure politique locale et en faveur de réformes institutionnelles”, ce qui aurait rapproché de façon étroite, trop étroite peut-être, l'administration des organisateurs du SNCC et du SDS [30] .
Pour que Kennedy s'attaque de façon significative à la pauvreté et au racisme dans un second temps, il lui aurait fallu abandonner la course aux armements nucléaires et la guerre de contre insurrection que les USA commençaient au Vietnam. Robert Kennedy le suggéra dans une interview en 1964 “Durant ces quelques premières années ... [JFK] du concentrer toute son énergie ... à la politique étrangère. Il pensait que beaucoup plus devait être réalisé sur le plan national. La question majeure était les droits civiques .... Ensuite, il pensait que nous devions réellement commencer à nous attaquer au problème du chômage et de la pauvreté aux Etats-Unis.” [31] Malgré les efforts des néoconservaturs aujourd'hui pour dépeindre Kennedy comme un faucon de la guerre froide, l'évidence prévaut qu'il avait l'intention de retirer toutes les troupes américaines du Vietnam en 1965. Deux jours avant son assassinat, par exemple, son gouvernement annonca un plan de retrait de 1 000 à 1 300 soldats du Sud Vietnam. Mais deux jours après sa mort, le 24 novembre, un plan secret fut adopté dans le National Security Memorandum 273, qui autorisait des opérations secrètes , “d'intensité graduée", contre le Nord Vietnam. [32]
L'assassinat du président John F. Kennedy fut le premier de plusieurs meurtres catastrophiques qui bouleversèrent nos vies et le cours des évènements imaginés à Port Huron. Nous devons garder les faits à l'esprit : La plupart d'entre nous avions environ 21 ans en juin 1962. Un mouvement social idéaliste explosait, attirant l'attention d'un nouveau gouvernement Tout comme nous l'espérions, la Marche sur Washington fit du racisme et de la pauvreté les questions morales centrales auxquelles étaient confronté le pays et le mouvement de la paix entendait un président plaidant pour la fin de la guerre froide—et puis un assassinat fait dérailler la nouvelle orientation nationale. J'allais avoir 24 ans lorsque Kennedy fut tué. Cette évènement ternira à jamais la signification des années soixante. Le concept même d'un assassinat présidentiel était totalement étranger à mes attentes de jeunesse quant à l'avenir. Quoi que puisse révéler l'histoire au sujet du meurtre, le sentiment à froid inévitable était que l'agencement des actions présidentielles sur la guerre froide et le racisme l'avait conduit rapidement à la mort.. Les assassinats suivant de Martin Luther King Jr. et du sénateur Robert Kennedy en 1968 firent dérailler définitivement ce qui subsistait des espoirs nés à Port Huron. Que l'on pense que les meurtres étaient des conspiration ou des accidents isolés, leur effet eut pour conséquence la destruction du potentiel politique progressiste des années 60 et de nous laisser comme “have-beens en puissance,” selon les termes du défunt Jack Newfield.
L'espoir mourut lentement et douloureusement. L'espoir avait survécu dans l'années suivant l'assassinat du président Kennedy —sous la forme, par exemple du Mississippi Freedom Democratic Party, l'incarnation organisée la plus importante de l'espoir de Port Huron quant à une réorientation politique. Organisé par le SNCC en 1963-64, le MFDP était un parti démocrate issu de la base et composé de noirs des classes défavorisées, qui a demandé sa reconnaissance par le parti démocrate national lors de la convention de 1964 à Atlantic City. Le MFDP est né en novembre 1963, le mois même de l'assassinat de Kennedy, lorsque 90 000 noirs dans le Mississippi risquèrent leur vie en organisant un “freedom vote” pour protester contre leur exclusion du processus politique . Puis ce fut le Freedom Summer en 1964, avec l'enlèvement et les meurtres de James Cheney, Andrew Goodman et Mickey Schwerner. Le directeur du FBI J. Edgar Hoover suggéra tout d'abord que les militants disparus avaient mis en scène eux mêmes leur disparition pour provoquer les tensions [33]
Puis, juste avant la convention démocrate, le 2 août, les Etats-Unis montèrent de toute pièce une provocation dans le Golfe du Tonkin , selon la ligne défini par le National Security Memorandum 273 ("un sujet très délicat ” selon le chef du Pentagone Robert McNamara). [34] Le président Lyndon B. Johnson rédigea sa déclaration de guerre le 4 août, le jour même où les corps martyrisés des militants pour les droits civiques furent retrouvés dans un marais du Mississippi. Le 9 août, lors de la cérémonie funéraire dans une église brûlée, les dirigeants du SNCC demandèrent pourquoi le gouvernement U.S déclarait la guerre au Vietnam et pas au racisme dans le pays. Le 20 août, Johnson annonca officiellement "la guerre contre la pauvreté" avec un budget de moins de un milliard de dollars, tout en attribuant un budget militaire 50 fois plus élevé. [35] La guerre contre la pauvreté, l'élément central des demandes de la génération de Port Huron pour des nouvelles priorités, était morte-née. La théorie défendu par l'historien William Appleman Williams, parmi d'autres, selon laquelle les crises internationales furent exploitées par la politique étrangère pour détourner les priorités du pays du racisme et des tensions sociales, semblait se vérifier sous nos yeux.
Johnson complotait pour utiliser les libéraux en vue du parti , beaucoup d'entre eux étant des sympathisants du SDS naissant, pour saper le défi pour les droits civiques du Mississippi Freedom Democrats trois semaines après l'incident du Golfe du Tonkin.. Le travail fut confié à Hubert Humphrey, apparemment pour tester sa loyauté envers Johnson avant de lui offrir la vice-présidence . Il déclara à la délégation du Mississippi Freedom Democrats à son arrivée que le président “ne permettrait pas à une femmes illétrée [une dirigeante du MFDP, Fannie Lou Hamer] de prendre la parole devant la convention.” [36] Pire, les militants furent trahis par une de leur précédente icône, Walter Reuther de la UAW, qui fut amené par jet privé pour étouffer la contestation. Il avait confié à Humphrey et à d'autres que “nous pouvons réduire l'opposition à une fraction microscopique de façon à ce qu'elle devienne totalement insignifiante" [37] Des documents de la Maison Blanche montrent clairement que Johnson pensait que les Freedom Democrats pouvaient réussir si la qestion était soumise au vote de la convention. .
Cela devint la ligne de fracture entre ceux qui essayaient d'accorder la politique à la moralité, et non la moralité à la politique, comme l'a dit Bob Moses, une figure centrale à l'époque à la fois du SNCC et du SDS. Ce fut si dramatique que Humphrey craqua et pleura. A un moment, LBJ quitta la salle dans l'après-midi pour aller se coucher, envisageant pendant 24 heures à abandonner la présidence [38] Les Mississippi Freedom Democrats et les espoirs du début des années 60 furent une fois de plus écrasés, non pas cette fois par les matraques de la police sudiste mais par l'hypocrisie libérale. Si Johnson avait intégré la délégation du Mississippi Freedom, pensions-nous, il aurait pu tout de même battre Barry Goldwater en novembre et accélerer la réorientation politique que nous souhaitions. Mais la possibilité s'évanouit. Dans le vide qui en résulta, le premier Black Panther Party for Self-Defense (a) fut créé dans le comté de Lowndes en Alabama , en réponse au rejet du MFDP. Quelques jours seulement après la convention, alors que Johnson prononçait les mots “pas d'escalade,” son conseiller à la sécurité nationale, McGeorge Bundy, suggérait que “des troupes substantielles” soient envoyées en renfort. [39]
Cette automne-là, la génération de Port Huron du SDS se réunit à New York pour réfléchir sur les options. Deux ans plus tôt, la guerre du Vietnam semblait si vague qu'lle n'est qu'à peine mentionnée dans la DPH. Quelques-uns d'entre nous, suivant l'exemple du SNCC et convaincus qu'une réorientation politique était en cours,avions déménagé dans de plus grandes villes pour commencer à organiser une vaste coalition. des défavorisés, sous le nom de Economic Research and Action Project (ERAP). - Projet de Recherche et d'Action Economique. D'autres étaient enthousiasmés par le Free Speech Movement de Berkeley et cherchait à susciter la rebellion sur les campus. D'autres encore préparaient des manifestations en cas d'escalade dans la guerre du Vietnam. Malgré une grande appréhension, le conseil national du SDS adopta le slogan, “Part of the Way With LBJ.” - Un bout de Chemin avec LBJ. Alors même que le président jurait qu'il n'enverrait jamais de jeunes américains combattre sur le sol de l'Asie du Sud-Est , le jour même des élections, les plans pour étendre le conflit étaient élaborés par la Maison Blanche. [40] Au printemps, 150 000 jeunes américains étaient envoyés à la guerre. En mai, le SDS organisa à Washington, D.C. la plus grande manifestation contre la guerre depuis des décennies. Mais il était trop tard pour arrêter la machine. Après avoir appris que les assassinats pouvait changer le cours de l'histoire, notre génération commençait à apprendre que les mensonges officielles étaient enveloppées dans les promesses électorales.
La période utopiste de Port Huron avait pris fin, moins de trois ans après la parution de la déclaration.. La vision survivra encore faiblement mais ne retrouvera jamais sa force dans les moments de mobilisation et de radicalisation qui allaient suivre. Après que le parti démocrate eut saboté le MFDP et entrepris la guerre du Vietnam, les partisans d'une stratégie électorale se retrouvèrent frustrés et marginalisés. La résistance se développa sous la forme d'insurrection urbaine, de mutineries chez les GIs, de papiers militaires brûlés, d'occupations de bâtiments et d'attentats à la bombe. De nouveaux efforts pour réformer le système , comme la campagne présidentielle de 1967-68 en faveur de Eugene McCarthy, contribuèrent à virer LBJ mais échouèrent à gagner la nomination démocrate. Robert F Kennedy fut le dernier homme politique à raviver les espoirs de réaliser la vision de Port Huron, non seulement par l'intérêt porté aux programmes contre la pauvreté et ses doutes croissants concernant le Vietnam, mais aussi de façon plus éloquente lors de son discours de 1967 mettant en cause la justesse de l'idée de Produit National Brut (PNB) comme mesure du bien-être. J'ai soutenu sa candidature, j'ai assisté à ses funérailles, et j'ai finalement embrassé la mort de l'espoir et la naissance de la rage. Après l 'élection de Richard Nixon, je fus accusé avec les Huit de Chicago d'incitation à l'émeute durant la convention démocrate de 1968 , une procédure judiciaire qui prit fin par un acquittement en 1972. A cette époque, la réorientation politique attendue depuis si longtemps avait été en partie entreprise , débutant avec la campagne présidentielle du sénateur. George McGovern en 1972, puis conduisant à l'ascension vers le pouvoir des libéraux du Sud comme Jimmy Carter, Bill Clinton, Al Gore, Andrew Young et John Lewis. Mais à ce moment là, il était trop tard pour garder l'électorat blanc du Sud au sein de parti démocrate à l'aide de promesses économiques populistes. La menace qui pesait sur leurs traditions sudistes blanches les conduisit vers le parti républicain. Ce fut la stratégie de réalignement politique de Nixon qui prévalut. . [41]
L' importance de ces moments charnières du milieu des années 1960, cependant, est ignorée par la plupart des historiens qui s'intéressent à l'époque et qui ont tendance à blâmer le SDS pour avoir "choisi" de devenir plus radical, sectaire, dogmatique et violent, comme si il n'existait aucun contexte autour de l'évolution de notre comportement. Garry Wills, dont le livre “Nixon Agonistes” louait la Déclaration de Port Huron ,[42] accusa plus tard les jeunes radicaux d'avoir prolongé la guerre du Vietnam. [43] Selon lui, le mouvement aurait du pratiquer une non-violence constructive comme le Dr. King, une approche visant à gagner un soutien national. Cette analyse ignore le fait que le Dr. King lui-même s'était radicalisé en 1966, et commençait à désespérer de la non-violence. Des bastions libéraux comme le New York Times le fustigeaient dans leurs éditoriaux pour avoir pris la parole contre la guerre du Vietnam en 1967. Son assassinat et celui de Robert Kennedy alimentèrent de violentes passions parmi beaucoup de jeunes. Wills écrit également qu'il était plus facile de réunir les américains contre les maux manifestes du racisme que contre la guerre du Vietnam,, dans laquelle, croit-il, “l'establishment n'était pas si manifestement démoniaque.” [44] Mais pour notre génération, le fait que le gouvernement lâche plus de bombes sur le Vietnam qu'il n'en avait lâché nulle part ailleurs durant la seconde guerre mondiale, tout en mentant à ceux qu'il appelait sous les drapeaux, était manifestement démoniaque. Wills écrit que la police avait simplement “perdu la tête” à Chicago, comme si le tabassage et le gazage de plus de 60 journalistes avait été “provoqué” d'une manière ou d'une autre. Wills se plaint que deux de ses cours à Johns Hopkins ont été interrompus par des alertes à la bombe, ce qui n'est pas facile à accepter, mais qui n'est pas très différent des sits-in dans les cafétérias du Sud qui perturbaient la tranquilité de personnes (blanches) innocentes . Wills se lamente que la “désobéissance civile a dégénéré en terrorisme” [45] sans souligner les causes ou le fait que les rebellions violentes avaient lieu à la fois au sein des forces armées et dans les ghettos et barrios à une échelle sans précédent. les étudiants étaient-ils à blâmer pour ce glissement vers la confrontation , ou celui-ci s'explique-t'il par l'échec de la génération précédente à continuer les réformes commencées au début des années soixante au lieu d'envahir le Vietnam? Comme l'écrit Wills lui-même dans son livre de 1969, “le fossé entre générations à été largement provoqué par les générations plus anciennes qui croient qu'elles s'en sont soustraites.” [46]
De même, certains croyaient encore que l'élection de Hubert Humphrey en 1968 aurait mis fin à la guerre du Vietnam et restauré le libéralisme en tant que coalition majoritaire. Qui peut le dire? Humphrey reste encore une icône pour une ancienne génération de libéraux. Pour la génération du SDS et du SNCC de Port Huron, cependant, il reste le symbole de comment le libéralisme, dirigé par l'opportunisme, a choisi le Vietnam au détriment des Mississippi Freedom Democrats. Quelle que soit l'opinion choisie, on oublie que Humphrey aurait probablement gagné l'élection de 1968 si il s'était prononcé contre la guerre. En octobre, Nixon menait dans les sondages par 44% contre 36% . Une semaine avant les élections, les U.S.A ordonnèrent une pause dans les bombardements et firent une proposition de pourparlers. Le 2 novembre, les instituts de sondage Gallup et Harris montrent que l'avance de Nixon s'est réduite à 42%-40%. Selon l'historien Theodore White, “si les chances de paix avaient été clairement perçues dans les trois derniers jours de la campagne en 1968, Hubert Humphrey aurait gagné les élections.” [47] Le résultat final fut 43.4% pour Nixon, contre 42.7% pour Humphrey, une marge de 0.7. Humphrey aurait-il mis fin à la guerre? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais un seul facteur ne peut expliquer une défaite de moins de un point. quiconque fait porter le blâme sur un groupe ou un autre se livre à une politique intéréssée du bouc-émissaire.[48]
Il ne fait aucun doute que beaucoup d'entre nous, moi inclus certainement, avions évolué de l'action directe non-violente à l'acceptation de l'auto-défense ou des combats de rues contre la police et les autorités, à la fin de la décennie. Le jour où les accusés du procès de Chicago furent condamnés, par exemple, plusieurs centaines d'émeutes se déclenchèrent dans les communautés de jeunes et sur les campus universitaires à travers le pays, y compris l'incendie de la Bank of America par des étudiants à Isla Vista, en Californie. Personne n'aurait pu être à l'origine de celles-ci; il s'agissait de la réponse spontanée de centaines de milliers de jeunes gens au manque d'efficacité ressenti de la politique et de la non-violence. Un sondage effectué par l'institut Gallup à la fin des années 60 révéla qu'un million d'étudiants se revendiquaient “révolutionnaires.” [49] La question que beaucoup ne se posèrent pas était de savoir d'où venait tout cela, qui était responsable de l'aliénation de masse au sein des étudiants, des habitants des grands centres urbains et des soldats dans l'armée US. Il est facile d'accuser les adolescents et les jeunes des années soixante "d'avoir perdu la tête" , contrairement à la police de Chicago, entrainée et lourdement armée, qui savait que son "émeute" serait approuvée par le maire. “Le Vietnam a détruit la Nouvelle Gauche ,” écrit Wills , parce qu'elle “a brouillé les objectifs originaux” du SDS. [50] On souhaiterait, dans ce cas, que Wills ait souligné la manière dont le Vietnam avait détruit l'Amérique.
Lorsque prit fin la période que nous connaissons sous le nom "d'années soixante" —à cause de l'épuisement, des conflits internes, des programmes de contre-espionnage du FBI [51] et, par dessus tout, du succès conduisant à la fin de la guerre du Vietnam et à l'ouverture des portes de l'Amérique profonde, — j'ai consacré de plus en plus mon énergie à la politique électoraliste, occupant même un mandat pendant 18 ans en Californie et en présidant des comités sur le syndicalisme, l'enseignement supérieur et l'environnement. Ce n'était pas tant un “zigzag” [52] qu'un effort pour agir de l'intérieur en tant que personne extérieure. C'était cohérent avec la vision originelle de Port Huron, mais réalisé à un moment de déclin du mouvement ou d'épuisement. Les leçons que j'en tirais étaient contradictoires. D'un côté, il y avait beaucoup plus d'espaces pour servir le mouvement de l'intérieur que je ne l'imaginais en 1962; il était possible d'organiser des conférences de presse, d'embaucher du personnel militant, assigner à comparaitre des organismes de surveillance grâce à un pouvoir contraignant, et de temps à autre, faire voter des lois significatives (désinvestissement en Afrique du Sud , directives contre l'exploitation des salariés, lois sur les espèces en voie de disparition, milliards de dollars attribués à la préservation de l'environnement , etc.). Les opportunités les plus efficaces étaient les campagnes électorales radicales elle-mêmes, soulevant des questions nouvelles dans l'arène publique et en politisant des milliers de nouveaux militants lors de chacune d'entre elles. D'un autre côté, le système du pouvoir, dans son ensemble, avait quelque chose d'impénétrable. L'Etat avait en permanence de nouveaux intérêts néo-Machiavelliens, déviant ou absorbant toute les pressions démocratiques qui devenaient trop menaçantes.. L'Etat infuençait et servait les intérêts d'une vaste constellation d'entreprises privés et de milieux professionnels, qui en attendaient des occasions d'investissements profitables et une politqiue sécuritaire , si besoin était, contre les dissidents, les radicaux ou les classes inférieures revendicatrices. Ces intérêts anti-démocratiques pouvaient récompenser ou punir les hommes politiques à travers leur monopole de contributions financières à leurs campagnes électorales et médiatiques et, à terme, à leur accession au pouvoir. L'absence d'un système multi partis avec des fiefs électoraux solidement tenus par les progressistes constituait un autre facteur de production de compromis et de politique centriste. Je considère ces deux décennies comme élu comme un interlude honorable, ou j'ai poursuivi les but et protéger les avancées d'un mouvement, tout en attendant qu'en émergent d'autres, comme cela fut le cas avec les campagnes contre l'OMC et l'exploitation des salariés sans papiers à la fin des années 1990.
4ème partie : Les réalisation des années soixante
