The Hippies -
Hunter S. Tompson
Article paru dans Collier™
Encyclopedia Year Book Edition.1968
Notes :
(1) The Flowering of The
Hippies Mark Harris
The Atlantic Monthly
Septembre 1967
(2) The Lost Generation. Terme quelquefois attribué à Gertrude Stein pour décrire un courant littéraire et artistique de l’après première guerre mondiale et comprenant entre autres, Ernest Hemingway, F. Scott Fitzgerald, John Dos Passos, John Steinbeck et Cole Porter.
(3) The Strange
and Terrible Saga of the
California Motorcycle Gang, Random House 1966
Ed française Hell's angels 10/18 2004
(4) Référence à Aldous Huxley, qui avait averti contre le danger de "chainisation de montage" [assembly line-ation] de la vie , prévoyant l'urbanisation galopante et le consumérisme de masse.
La
meilleure
année pour être un
hippie a été 1965, mais à cette
époque il n’y avait pas grand
chose à écrire sur le sujet parce que peu de
choses se passait en
public et la plupart de ce qui se passait en
privé était illégal.
La vraie année du hippie a été 1966,
malgré l’absence de
publicité, qui en 1967 a donné lieu à
une avalanche nationale dans
Look, Life, Time, Newsweek, the Atlantic(1), the New York Times, the
Saturday Evening Post, et même dans Aspen Illustrated News,
qui a
réalisé un numéro spécial
en août 1967 et une vente record en ne
gardant que 6 exemplaires invendus sur un tirage de 3 500. Mais 1967
n’était pas vraiment une bonne année
pour être un hippie.
C’était une bonne année pour les
commerçants et les
exhibitionnistes qui s’auto-proclamaient hippies et
accordaient des
interviews pittoresques pour le plus grand
bénéfice des médias,
mais les hippies sérieux, qui n’avaient rien
à vendre, pensaient
qu’ils n’avaient rien à gagner et
beaucoup à perdre en devenant
des personnages publics. Beaucoup d’entre eux
étaient harcelés et
arrêtés sans aucune autre raison que
l’amalgame soudainement
réalisé avec un soi-disant culte pour le sexe et
les drogues. La
publicité faite autour du phénomène,
qui ressemblait dans un
premier temps à une plaisanterie, se transforma en
grondements
menaçants. Ainsi, beaucoup de gens que l’on
pourrait qualifier de
hippies originels de 1965 avait disparu du paysage au moment
où les
hippies devinrent une lubie nationale en 1967.
Dix ans
auparavant, la Beat Generation avait emprunté le
même chemin
déroutant. De 1955 à 1959 environ, il y eut des
milliers de jeunes
gens engagés dans une sous culture bohème
florissante qui n’
était plus qu’un lointain écho lorsque
les médias s’en
saisirent en 1960. Jack Kerouac fut l’écrivain de
la Beat
Generation de la même façon que Ernest Hemingway
fut celui de la
Génération Perdue (2) ,
et le classique beat On
the Road de Kerouac fut publié en 1957. Au moment
où Kerouac
commença à apparaître dans des
émissions de télévision pour
expliquer la "portée" de son livre, les personnages sur
lesquels il était fondé flottaient
déjà dans les limbes,
attendant leur réincarnation comme hippies quelques
années plus
tard. (L’exemple le plus parfait en est Neal Cassidy
[Cassady], qui
servit de modèle pour Dean Moriarity dans On the
Road et
aussi pour McMurphy dans One Flew Over the Cuckoo's Nest
de
Ken Kesey ) La publicité suit la
réalité mais seulement dans la
mesure où un nouveau type de réalité,
créé par la publicité,
commence à émerger. Ainsi,
le hippie en 1967 se
trouvait dans la position étrange d’être
le héros d’une
anti-culture héros en même temps qu’il
devenait un produit
commercial à la mode. Sa bannière
d’aliénation apparut planté
dans du sable mouvant. La société même
dont il essayait de
s’évader commençait à
l’idéaliser. Il était
célèbre, de
façon floue, n’étant pas encore
vraiment une infamie mais encore
ambivalent, pittoresque et vaguement dérangeant..
Malgré la
publicité médiatique, les hippies souffrent
encore, ou peut-être
pas, d’une absence de définition . Le Random
House Dictionary of
English Language fut un best-seller en 1966,
l’année de sa
publication, mais il ne contient pas de définition pour
"hippie."
Celle qui s’en rapproche le plus était "hippy":
"qui
a de larges hanches" " Sa définition de "hip"
était plus proche de l’usage contemporain . "Hip"
est un
mot d’argot, disait Random House, signifiant "familier avec
les idées, styles, créations récentes,
etc.; informé sophistiqué,
instruit[?]." Ce point d’interrogation est un chef
d’oeuvre
sournois mais représentatif de commentaire
éditorial.
Tout
le monde s’accorde à dire qu’il
émane des hippies un charme
considérable mais personne ne peut dire exactement ce
qu’ils
veulent.. Même les hippies ne semblent pas le savoir, bien
que
certains puissent être très clairs lorsque
l’on en vient aux
détails.
"J’aime le monde entier" dit une file de
23 ans dans le quartier de Haight-Ashbury de San Francisco, la
capitale mondiale des hippies. "Je suis la mère divine, une
partie de Bouddha, une partie de Dieu, une partie de toute chose.Je
vis de repas en repas. Je n’ai pas d’argent, pas de
possessions.
L’argent n’est beau que lorsqu’il
circule; lorsqu’il
s’entasse c’est un problème. Nous
prenons soin les uns des
autres. Il y a toujours quelqu’un pour acheter des haricots
et du
riz pour le groupe, et quelqu’un remarque toujours si
j’ai fumé
de l’herbe [marijuana] ou pris de l’acide [LSD] .
J’ai été en
hôpital psychiatrique une fois parce que j’essayais
de m’adapter
et de jouer le jeu. Mais maintenant, je suis libre et heureuse "
On lui demanda ensuite si elle utilisait souvent de la drogue.
"Assez, oui" répondit-elle. "Quand je me sens devenir
perdue, je prend une dose d’acide et je
m’évade. C’est un
raccourci vers la réalité. Cà te
projette dedans Tout le monde
devrait en prendre, même les enfants. Pourquoi ne
pourraient-ils pas
être initiés tôt, plutôt que
d’attendre d’être vieux? Les
êtres humains ont besoin d’une liberté
totale. C’est là où se
trouve Dieu. Nous devons nous dépouiller de
l’hypocrisie, de la
malhonnêteté, et des fausses apparences pour
revenir à la pureté
des valeurs de notre enfance."
La question suivante était
"Et-ce que tu pries quelque fois? " "Oh oui"
répondit-elle "Je prie au lever du soleil. Cela me nourrit
de
son énergie de façon à ce que je
puisse répandre l’amour et la
beauté et en nourrir d’autres. Je ne prie jamais
pour quelque
chose. Je n’ai besoin de rien. Tout ce qui me branche est un
sacrement : LSD, le sexe, mes clochettes, mes couleurs,....
C’est
la sainte communion, tu piges?" C’est à peu
près le
commentaire le plus complet que l’on puisse tirer
d’un hippie
pratiquant. Au contraire des beatniks, beaucoup d’entre eux
écrivaient des poèmes et des nouvelles avec
l’idée de devenir la
seconde vague des Kerouacs ou Allen Ginsberg, les faiseurs
d’opinion
hippie avaient cultivé parmi leurs partisans une forte
méfiance
envers les mots écrits. On se moque des journalistes et les
écrivains sont traités de "type freaks." Du fait
de cette
ignorance recherchée, peu de hippies s’expriment
verbalement. Ils
préfèrent communiquer par la danse, le toucher ou
la perception
extrasensorielle (ESP). Ils parlent, entre eux, d’"ondes
d’amour" et de "vibrations" ("vibes")
qui émanent des autres . Cela laisse une grande place
à
l’interprétation subjective et là
réside le secret du charme
considérables des hippies.
Cela ne signifie pas que les hippies soient universellement
aimés. D’une côte à
l’autre,
les forces de l’ordre et de la loi ont traités les
hippies avec une
aversion profonde. Voici quelques commentaires
représentatifs d’un
lieutenant de police de Denver. Denver, dit-il est devenu un refuge
pour "de dangereux drogués chevelus, vagabonds,
anti-sociaux,
psychopathes, qui se réfèrent
d’eux-mêmes à une sous culture
hippie, un groupe qui se rebelle contre la
société et qui est lié
par l’usage et l’abus de drogues et de narcotiques
dangereux."
Leur âge va de 13 ans à une vingtaine
d’années, continue-t’il
et ils satisfont leurs besoins minimaux en "quémandant,
mendiant et s’empruntant les uns aux autres ainsi
qu’aux amis,
parents et complets étrangers.... Il n’est pas
rare de voir
jusqu’à 20 hippies vivre ensemble dans un petit
appartement en
communauté, avec leurs ordures et leur vaisselle sale
empilés
jusqu’à mi hauteur du plafond quelque fois.."
Un de
ses collègues, un inspecteur de Denver, explique que les
hippies
sont ont proie facile pour les arrestations, car "il est facile
de chercher et trouver leurs drogues et la marijuana parce
qu’ils
n’ont pour ainsi dire pas de mobilier, à
l’exception d’un
matelas sur le sol . Ils ne croient en aucune forme de
productivité"
dit-il, "et en plus d’une aversion pour le travail,
l’argent
et le bien-être matériel, les hippies crient en
l’amour libre,en
la légalisation de la marijuana, en la destruction de leurs
papiers
militaires, en l’aide et l’amour
réciproque, en une planète
pacifique, et à l’amour pour l’amour de
l’amour. Ils
s’opposent à la guerre et pensent que tout et tout
le monde est
beau sauf la police."
Beaucoup de prétendus hippies
crient "amour" en s’en servant comme d’un mot de
passe
cynique et d’un écran de fumée pour
cacher leur propre avidité,
hypocrisie ou malformations mentales. Beaucoup de hippies vendent de
la drogue et, bien que la grande majorité d’entre
eux ne le font
que pour couvrir leurs propres besoins, une poignée
d’entre eux
gagnent plus de 20 000 $ par an. Un kilogramme (2,2 livres) de
marijuana, par exemple, coûte environ 35$ au Mexique. Une
fois
franchie la frontière, elle est vendue (au kilo) entre 150$
et 200$ Séparée en lots de 34 onces, elle est
vendue entre 15$ à 25$
l’once, soit entre 510$ et 850$ le kilo. Le prix varie selon
les
villes, les campus et les côtes. "L’herbe" est
généralement moins chère en Californie
que sur la côte Est . La
marge de bénéfice dépasse
l’imagination, quelque soit le lieu,
lorsqu’un kilo d’herbe mexicaine acheté
35$ est vendu par
"joints," ou cigarettes de marijuana, au coin d’une rue
en ville, pour environ un dollar chaque. Le risque grandit bien
évidemment proportionnellement avec le
bénéfice réalisé.
C’est
une chose de se payer un voyage au Mexique en ramenant trois kilos et
d’en vendre deux à un cercle d’amis. Le
seul risque, ici, est de
se voir fouillé et arrêté à
la frontière. Mais un type qui est
arrêté pour avoir vendu des centaines de "joints"
à des
lycéens au coin d’une rue de St. Louis peut
s’attendre au pire
quand son cas arrivera devant un tribunal.
L’historien
britannique Arnold Toynbee, à l’âge de
78 ans a visité le
quartier de Haight-Ashbury de San Francisco et a écrit ses
impressions pour le London Observer. "Les dirigeants du
Système" a-t’il dit "feraient l’erreur
de leur vie si
ils sous-estimaient et ignoraient la révolte des hippies et
de
beaucoup de leurs contemporains non hippies au prétexte que
ceux-ci
ne sont que des parasites honteux, des traîtres, ou encore
seulement
des gamins stupides qui jettent leur gourme."
Toynbee n’a
jamais réellement sympathisé avec les hippies; il
explique son
affinité dans le cadre plus large de l’histoire.
Si la race
humaine doit survivre, dit-il, l’éthique morale et
les habitudes
sociales dans le monde doivent changer.: l’accent doit
être mis
non plus sur le nationalisme mais sur le genre humain. Et Toynbee
voyait dans les hippies une résurgence prometteuse des
valeurs
humanistes fondamentales qui semblaient, à lui comme
à d’autres
penseurs visionnaires, être une cause tragiquement perdue
dans
l’atmosphère empoisonnée par la guerre
des années 1960. Il
n’était pas certain de savoir exactement ce que
voulaient les
hippies mais, puisqu’ils étaient contre les
mêmes choses que lui,
(la guerre, la violence et le profit
déshumanisé), il était
naturellement de leur côté et vice versa.
Il existe une
nette continuité entre les beatniks des années
1950 et les hippies
des années 1960.. Beaucoup de hippies le nient, mais comme
participant actif aux deux époques, je suis certain que cela
est
vrai. Je vivais dans Greenwich Village à New York City
lorsque les
beatniks devinrent connus en 1957 et 1958. Je me suis
installé à
San Francisco en 1959 et sur la côte à Big Sur en
1960 et 1961.
Ensuite, après deux ans en Amérique du Sud et une
année dans le
Colorado, je suis revenu à San Francisco, vivant dans le
quartier de
Haight-Ashbury en 1964,1965 et 1966. Aucun de ces
déménagements
n’était intentionnel en temps et en lieu; ils se
firent tout
simplement comme cela. Lorsque je me suis installé
à
Haight-Ashbury, par exemple, je n’avais jamais entendu
parlé de ce
nom auparavant. J’avais juste été
expulsé d’un autre endroit
avec un préavis de trois jours et le premier appartement bon
marché
que j’ai trouvé était sur Parnassus
Street, à quelques blocs de Haight.
A cette époque, les bars de ce que l’on appelle
maintenant "la rue" était à dominance noire .
Personne
n’avait entendu le mot "hippie," et la musique
jouée
était du jazz genre Charlie Parker. A plusieurs
kilomètres de là,
en bas près de la baie , dans le quartier relativement
huppé de
Marina , une boîte de nuit entièrement nouvelle et
sans aucune
publicité,appelée le Matrix présentait
un groupe également
inconnu le Jefferson Airplane. A peu près au même
moment, l’auteur
hippie Ken Kesey (One Flew Over the Cuckoo's Nest, 1962, et Sometimes
a Great Notion, 1964) conduisiait des expériences dans le
domaine du
son, de la lumière et des drogues dans sa
propriété de La Honda,
sur les collines boisées à environ 50 miles au
sud de San
Francisco. En raison d’un faisceau de circonstances,
d’amitiés
fortuites et de liens avec le monde souterrain de la drogue, la bande
des Merry Pranksters de Kesey devinrent les hôtes de
Jefferson
Airplane puis plus tard du Grateful Dead, un autre groupe
électrique
débridé qui deviendra bientôt
célèbre sur les deux côtes, avec
l’ Airplane, comme héros originels du son
acid-rock
de San
Francisco. En 1965, le groupe de Kesey mirent en scène, avec
une
large publicité, plusieurs Acid Tests, qui comprenaient de
la
musique avec le Grateful Dead et de la Kool-Aid gratuite
coupée de LSD. Les même gens
fréquentaient le Matrix, les Acid Tests et la
maison de Kesey à La Honda. Ils étaient
étranges, avec des
vêtements colorés et vivaient dans un monde de
lumières vives et
de musique bruyante. Ils étaient les hippies originels.
Ce
fut également en 1965 que j’ai commencé
à écrire un livre sur
les Hell's Angels, un célèbre gang de motards
hors-la-loi qui
écumait la Californie depuis des années , et le
même genre de
coïncidences étranges qui ont parsemé
tout le phénomène hippie a
aussi placé les Hell's Angels sur la scène. Je
buvais une bière
avec Kesey un après-midi dans une taverne de San Francisco
lorsque
je mentionnai que j’étais en chemin pour le
quartier général des
Angels de Frisco pour leur filer un disque de percussions
brésiliennes que l’un d’entre eux
voulait m’emprunter. Kesey
me dit qu’il pouvait bien m’accompagner et, quand
il rencontra
les Angels, il les invita à descendre à une
fête un week end à La
Honda. Les Angels vinrent et rencontrèrent plein de gens qui
vivaient à Haight-Ashbury pour les mêmes raisons
que moi (un
loyer bon marché pour de bons appartements).Des gens qui
vivaient à
deux ou trois blocs les uns des autres n’en auraient pas pris
conscience si ils ne s’étaient pas
rencontrés à des fêtes
pré-hippie. Mais soudainement, tout le monde vivait
à
Haight-Ashbury, et cette unité accidentelle prit un style
propre.
Tout ce qui manquait était un label, et le San Francisco
Chronicle
en trouva vite un. Ces gens étaient des "hippies," dit le
Chronicle, et le phénomène était
lancé.. L’Airplane et le
Grateful Dead commencèrent à faire la
publicité de leurs concerts
peu peuplés à l’aide
d’affiches psychédélique,
d’abord
distribuées gratuitement puis vendues 1$ pièce,
jusqu’à ce que,
finalement, les affiches publicitaires devinrent si populaires que
quelques-uns des originaux étaient vendues dans les
meilleures
galeries d’art de San Fransisco pour plus de 2 000$. A cette
époque, le Jefferson Airplane et le Grateful Dead avaient
signé des
contrats en or et l’un des meilleurs morceaux de
l’Airplane
"White Rabbit," était parmi les meilleurs ventes de singles du pays.
A cette époque aussi, Haight-Ashbury était
devenue une Mecque si bruyante pour freaks, trafiquants de drogue et
amateurs de curiosités que cela n’était
plus un bon endroit où
vivre. Haight Street était si bondée que les bus
municipaux
devaient se dérouter pour éviter les
embouteillages.
A la
même époque, "Hashbury" était
devenu un aimant pour
une génération entière de jeunes
zonards, tous ceux qui avaient
annulé leur réservation sur la grande
chaîne d’assemblage (4) : La
compétition rouleau
compresseur pour
l’obtention d’un statut et de la
sécurité dans une économie
américaine toujours gavée et néanmoins
toujours plus limitée de la
fin des années 1960. En même temps que la
récompense d’un statut
devenait plus élevée, la compétition
devenait plus dure. Un
examen de maths raté sur un bulletin de notes au
lycée entraînait
des conséquences bien plus graves qu’un montant
réduit de
bourses. Il pouvait compromettre les chances d’entrer
à
l’université, et étape suivante,
d’obtenir un "bon
boulot". Comme l’économie demande des
capacités de plus en
plus grandes, elle fabrique de plus en plus de
laissés-pour-compte
technologiques. La principale différence entre les hippies
et
ceux-ci était que les hippies étaient blancs et
pauvres
volontairement. Leur milieu social était majoritairement la
classe
moyenne, beaucoup d’entre eux étaient
allés à l’université
pendant un temps avant que d’opter pour une "vie naturelle".,
une existence facile, sans pression à la marge de
l’économie
monétaire. Leurs parents, disaient-ils, étaient
la preuve vivante
de la fallacieuse idée américaine "travaille et
souffre
maintenant; vis et repose toi plus tard."
Les hippies
ont renversé cette éthique. "Profite de la vie
maintenant"
disent-ils, "et inquiète-toi de l’avenir demain"
La
plupart d’entre eux considéraient la question de
la survie comme
allant de soi mais, en 1967, alors que leurs enclaves de New York et
de San Francisco étaient envahies de pèlerins
sans le sou, il
devint évident qu’il n’y aurait pas
assez de nourriture et de
logements
Une
solution partielle émergea sous la
forme d’un groupe nommé les Diggers, parfois
mentionnés comme
les"prêtres ouvriers" du mouvement hippie. Les Diggers
sont jeunes et agressivement pragmatiques; ils créent des
logements
gratuits des soupes gratuites et des centre de distribution de
vêtements gratuits. Ils prospectent les quartiers,
sollicitent des
dons de toutes sortes, allant de l’argent à du
pain rassis en
passant par du matériel de camping. A Hashbury, les affiches
des
Diggers sont collées sur les boutiques, demandant le don de
marteaux, de scies, de pelles, de chaussures, et de tout ce que des
hippies vagabonds pourraient utiliser pour les rendre au moins
partiellement auto-suffisants. Les Diggers de Hashbury furent
capables, pendant un moment, de servir des repas gratuits, quoique
frugaux, chaque après-midi dans le Golden Gate Park, mais la
demande
submergea bientôt l’approvisionnement. De plus en
plus de hippies
affamés venaient pour manger et les Diggers furent
obligés de s'aventurer beaucoup plus loin pour trouver de la
nourriture.
Le concept
du partage de masse est en accord avec le thème de
l’indien
américain tribal, fondamentale pour le mouvement hippie dans
son
entier. Le culte du tribalisme est considéré par
beaucoup comme la
clé de la survie. Le poète Gary Snyder,
l’un des gurus hippie, ou
guide spirituel, voit le mouvement du "retour à la terre"
comme la réponse au manque de nourriture et de logement. Il
exhorte
les hippies à sortir des villes, à former des
tribus, à acheter de
la terre et à vivre en communauté dans des coins
reculés .
Au début
de 1967, il existe déjà une demie douzaine de
colonies hippies
existantes en Californie dans le Nevada, le Colorado et au nord de
New York. C’étaient des villes primitives
constituées de cabanes,
avec des cuisines communautaires, des jardins à
moitié exploités
de légumes et de fruits, et au futur extraordinairement
incertain.
Dans les villes, la grande majorité des hippies vivaient
encore au
jour le jour. Sur Haight Street ceux qui n’avaient pas
d’emploi
rémunérateur pouvaient facilement ramasser
quelques dollars par
jour en faisant la manche.. L’afflux de voyeurs nerveux et
d’amateurs de curiosités constituait une poule aux
oeufs d’or
pour la légion des mendiants
psychédéliques. Les visiteurs
réguliers de Hashbury trouvaient pratique de garder une
réserve de
petite pièces dans leurs poches pour ne pas avoir
à marchander la
monnaie. Les mendiants étaient en
général pieds nus, toujours
jeunes et toujours sans aucun sentiment de culpabilité. Ils
partageront ce qu’ils auront obtenu, de toute
manière, alors il
leur semblait raisonnable que que des étrangers partagent
avec eux.
A la différence des beatniks, peu de hippies
s’adonnaient à la
boisson . Le pinard est superflu dans la culture de la drogue et la
nourriture est considérée comme une
nécessité à acquérir au
plus bas prix possible. Une "famille" de hippies
travaillera pendant trois heures sur un ragoût exotique ou un
curry,
mais l’idée de payer un repas trois dollars dans
un restaurant est
hors de question.
Quelques hippies travaillent, d’autres vivent grâce à l’argent envoyé de la maison, et beaucoup se débrouillent avec des boulots à temps partiels, des emprunts à de vieux amis ou des transactions ponctuelles sur le marché de la drogue. A San Francisco, le bureau de poste est une source majeure de revenus pour les hippies. Des boulots comme le tri du courrier ne requiert pas beaucoup de réflexion ou d’ effort. La seule source de revenu d’un "clan" (ou d’une "famille," ou d’une "tribu") était un hippie d’âge moyen connu sous le nom de Admiral Love, des Psychedelic Rangers, qui avait un boulot régulier de distribution de courrier spécial la nuit. Il existait également une agence pour l’emploi gérée par des hippies sur Haight Street; toute personne qui avait besoin d’un travail temporaire ou de faire effectuer un travail spécifique quelconque pouvait y faire appel et demander les talents appropriés qui étaient disponibles sur le moment. De façon significative, les hippies se sont attirés des critiques plus sévères de la part de leurs anciens compatriotes de la Nouvelle Gauche que de la droite politique qui aurait pu apparaître comme son adversaire naturel. La National Review du conservateur William Buckley, par exemple, a affirmé "Les hippies essaient d’oublier le péché originel et que cela pourrait être dur pour eux dans l’au-delà" Les éditeurs de la National Review ignoraient totalement le fait que les hippies sérieux avaient déjà abandonné le concept de péché originel et que l’idée d’un au-delà leur apparaissait comme une plaisanterie stupide et anachronique. Le concept d’un Dieu vengeur trônant pour le jugement des pécheurs est totalement étranger à l’éthique hippie Son dieu est une déité douce et abstraite ne se préoccupant pas du péché ou du pardon mais se manifestant dans les instincts les plus purs de "ses enfants"
Le fond des
critique de la Nouvelle
Gauche n’a rien à voir avec la
théologie. Jusqu’en 1964, en
fait, les hippies étaient si intégré
à la Nouvelle Gauche que
personne ne voyait de différences. "Nouvelle Gauche"
comme "hippie" et "beatnik,"était un terme
inventé par des journalistes et des créateurs de
gros titres qui
avaient besoin de définitions rapides pour chaque sujet
qu’ils
abordaient. Le terme fit son apparition lors de la révolte
des
étudiants sur le campus de l’université
de Californie de Berkeley
campus en 1964 et 1965. Ce qui commença comme un Free Speech
Movement à Berkeleyse répandit bientôt
sur d’autres campus dans
l’Est et leMidwest et fut considéré par
la presse nationale comme
une explosion d’activisme étudiant dans la
politique, une saine
confrontation avec le statu quo.
Sur la lancée
de la
publicité pour la liberté d’expression,
Berkeley devint le centre
de la Nouvelle Gauche. Ses leaders étaient radicaux, mais
ils
étaient aussi profondément attachés
à la société qu’ils
voulaient changer. Un prestigieux comité de la
faculté de
l’université de Californie déclara que
les militants étaient
l’avant-garde d’une "révolution morale
parmi les jeunes"
et beaucoup d’enseignants approuvèrent. Ceux qui
étaient désolés
par le radicalisme des jeunes rebelles étaient au moins
d’accord
avec les orientations qu’il prenait : les droits civiques, la
justice économique et une nouvelle moralité en
politique. La colère
et l’ optimisme de la Nouvelle Gauche semblaient sans limite.
Le
temps était venu, disaient-ils, de se débarrasser
du joug du
système politico-économique qui était
incapable à l’évidence
de faire face aux nouvelles réalités.
L’année de
notoriété de la
Nouvelle Gauche fut 1965. Environ à la même
époque, il fut fait
mention d’une gauche pot (marijuana). Ses membres
étaient
généralement plus jeunes que l’homme
politique sérieux standard
et la presse les dénigrèrent comme une bande
frivole de "drogués"
et d’"excentriques" du sexe qui
n’étaient ensemble que
pour la baise.
Dès le
printemps 1966, les
manifestations politiques à Berkeley commençaient
à présenter des
connotations musicales, de folie et d’absurdité.
Le Dr. Timothy
Leary ex- professeur de Harvard dont les premières
expériences
avec le LSD firent de lui, en 1966, une sorte de grand
prêtre,
martyr et expert en relation publique de la drogue, avait
remplacé
Mario Savio, leader du Free Speech Movement,comme héros
numéro un
de l’underground. Les étudiants, qui
n’étaient alors que des
militants en colère, commencèrent à
s’allonger sur les lits et à
sourire au monde à travers un brouillard de fumée
de marijuana ou à
s’habiller comme des clowns et des indiens, en restant
"défoncés"
au LSD pendant des jours durant. Les hippies étaient plus
intéressés à
s’évader de la société
qu’à la changer. La
rupture survint à la fin 1966, quand Ronald Reagan fut
élu
gouverneur de Californie par presque une majorité de un
million-de
voix. Durant le même mois de novembre, les
républicains emportèrent
50 sièges au Congrès et envoyèrent un
avertissement clair à l’administration Johnson,
que malgré tous les gros titres au sujet de
la Nouvelle Gauche, une majorité de
l’électorat était beaucoup
plus conservatrice que ne l’indiquaient les antennes de la
Maison
Blanche. La leçon ne fut pas perdue pour les hippies,
beaucoup
d’entre eux se considérant comme des militants
politiques au moins
à temps partiel. L’une des victimes les plus
évidentes des
élections de 1966 fut l’illusion de la Nouvelle
Gauche quand à
son propre poids. L’alliance des radicaux et des hippies
avait pour
but de peser sur les électeurs pour qu’ils
répudient les éléments
"bellicistes d’extrême-droite" du
Congrès, mais , au
lieu de cela, c’étaient les démocrates
"libéraux" qui
avaient été défaits. Les hippies
virent le résultat des élections
comme la confirmation brutale de la futilité de combattre le
Système
sur son propre terrain. Il fallait créer des
règles entièrement
nouvelles, disaient-ils, et la seule façon était
de faire le grand
saut, au sens figuré ou au sens premier du terme, de
Berkeley à
Haight-Ashbury,du pragmatisme au mysticisme, de la politique
à la
dope,de l’engagement dans les manifestations au
désengagement
pacifique de l’amour, de la nature et de la
spontanéité. La
popularité exponentielle de la scène hippie
était un sujet de
désespoir pour les jeunes militants politiques. Ils voyaient
une
génération entière de rebelles
s’éloigner vers des limbes de
drogues, prête à accepter à peu
près n’importe quoi du moment
que cela s’accompagne d’assez de "soma" (comme
Aldous
Huxley avait nommé la drogue psychique du futur dans son
ouvrage de
science-fiction Le meilleur des Mondes, 1932). Les écrivains
et les
critiques de la Nouvelle Gauche louèrent, dans un premier
temps, les hippies pour leur originalité et leur franchise.
Mais il devint
bientôt évident que peu de hippies se
préoccupaient des
différences politiques entre droite et gauche et encore
moins de
celles entre Ancienne et Nouvelle Gauche. Le "Flower Power"
(leur terme pour le pouvoir de l’amour), disaient-ils,
était
apolitique. Et la Nouvelle Gauche répondi rapidement avec
l’accusation selon laquelle les hippies étaient
"intellectuellement mous", qu’ils manquaient
d’énergie
et de stabilité, qu’ils étaient de
vrais nihilistes avec un concept de l’amour "si
général et si impersonnel qu’il en
était vidé de toute signification."
Et tout cela
était
vrai. La plupart des hippies étaient entrés trop
avant dans la
drogue pour ressentir un sens de l’urgence au-delà
du moment
présent. Leur slogan est "Maintenant," et cela signifie
instantanément A la différence des militants
politiques de tous
bords, les hippies ne possèdent pas une vision
cohérente de
l’avenir tel qu’il pourrait ou non exister. Ils
sont affligés
d’une sorte de fatalisme exaspérant qui est, en
fait, déplorable.
Et les critiques de la Nouvelle gauche sont
héroïques à leur
manière, en pestant contre. Mais l’horrible
possibilité existe
que les hippies puissent avoir raison, que l’avenir
lui-même est
déplorable et donc pourquoi ne pas vivre pour Maintenant ?
Pourquoi
ne pas rejeter la structure entière de la
société américaine,
avec toutes ses obligations et établir une paix
séparée ? Les
hippies pensent qu’ils posent cette question à une
génération
entière et qu’ils se font
l’écho des doutes d’une
génération
précédente.
